Alexandre Kolessov : « Les gens d’Extrême-Orient ont une sorte de dignité, que je ressens comme une forme de liberté »

Alexandre Kolessov dirige les éditions Rubezh à Vladivostok. Retour sur sa naissance en Tchétchénie, son enfance sur l’île de Sakhaline, les intuitions de sa grand-mère, les femmes qui jettent leurs bébés dans la neige, la république d’Extrême-Orient, le marché de l’édition…

Alexandre Kolessov. Crédits : Rusina Shikhatova / LCDR
Alexandre Kolessov. Crédits : Rusina Shikhatova / LCDR

Le Courrier de Russie : Parlez-nous de votre enfance…

Alexandre Kolessov : Je suis né à Goudermes, en Tchétchénie. Du côté de mon père, c’étaient des paysans de Voronej et, du côté de ma mère, des fermiers ukrainiens qui, dans les années 1930, avaient dû fuir la famine et s’étaient installés dans le Caucase. Mes parents se sont mariés en 1958, je suis né l’année suivante puis, quatre ans plus tard, nous sommes partis nous installer sur l’île de Sakhaline. J’y ai fait mes études, j’y ai grandi, mon père aimait beaucoup la chasse, on partait chasser au printemps, en été, la nature de cette île me manque beaucoup. En fait, j’ai passé une partie de mon enfance à lire et l’autre dans la forêt, à chasser, chercher des champignons…

LCDR : Un souvenir prégnant de votre enfance ?

A.K. : Ma grand-mère… elle venait d’une famille dékoulakisée de Voronej, elle n’épousait pas la mode, elle avait sa propre opinion sur tout, c’était une femme pratique, elle savait dire les choses, elle était dure, sévère parfois, je trouve qu’elle avait souvent raison.

« Ma grand-mère était prête pour une autre vie »

LCDR : C’est-à-dire ?

A.K. : Ma grand-mère était injuste vis-à-vis de sa belle-fille, ma mère ; nous vivions tous ensemble, c’était parfois insupportable. Un jour qu’elle avait été particulièrement dure, je suis parti en claquant la porte, j’ai fermé la grille du jardin avec une telle violence qu’elle a failli tomber et j’ai dit tout ce que je pensais à ma grand-mère, nous ne nous sommes pas parlé pendant des années mais je me rends compte aujourd’hui, en vous parlant, qu’elle avait raison. Cela fait vingt ans qu’elle est morte et je la critique toujours mais elle avait raison.

LCDR : En quoi exactement ?

A.K. : Elle avait raison par rapport à ma mère, elle avait toujours une longueur d’avance. À quarante ans, elle avait été atteinte d’une maladie dont elle avait guéri ; née avant la Révolution, c’était comme si elle était prête pour une autre vie alors que mes parents et moi-même étions de purs produits de l’Union soviétique. Ma grand-mère avait été une riche bourgeoise avant 1917 et la vie semblait receler beaucoup plus de possibilités chez elle que chez nous. Grâce à l’exploitation de ces possibilités, elle a pu être indépendante et maîtriser le cours de sa vie, elle fait partie de ces gens qui se soulèvent quand il y a des problèmes, ceux qui se lèvent et qui avancent. Je comprends aujourd’hui pour la première fois combien elle me manque, ce serait intéressant de la voir maintenant, de discuter avec elle, c’était une personne très sage.

« Elles ont jeté leurs enfants du train dans la neige et elles ont sauté »

LCDR : Qu’est-ce qui faisait son talent, selon vous ?

A.K. : Elle avait une intuition remarquable, un flair… Quand la guerre a commencé, elle vivait en Russie centrale et s’est dit qu’il ne fallait pas rester sur place si les Allemands arrivaient. Elle a changé plusieurs fois d’endroits sans jamais rencontrer personne puis, une fois, elle s’est retrouvée presque nez à nez avec les Allemands et a compris qu’il fallait s’enfuir, elle a donné de l’argent à un policier pour monter dans un train ; un wagon où il n’y avait que des enfants, elle et une amie sont montées avec leurs enfants et, plus loin, elles les ont lancés dans la neige et ont sauté du train…

LCDR : Et après la guerre ?

A.K. : C’était une époque différente mais elle trouvait toujours le moyen d’avoir des petits boulots, elle a travaillé dans un restaurant, par exemple, et un matin que le livreur refusait de porter les sacs de farine à l’intérieur, c’est elle qui les a chargés sur son dos, cette femme menue portait des sacs de quarante kilos… mais une fois le travail fini, elle aimait bien aller boire un bon coup avec les autres ! Comme je vous l’ai dit, à quarante ans, elle a eu une maladie très grave et a été opérée de la vésicule biliaire, sa vie fut divisée en deux ; ce fut une femme pleine de santé jusqu’à quarante ans puis une femme devant suivre un régime très strict, mais ça ne l’a pas empêchée de vivre encore quarante ans !

LCDR : En quoi estimez-vous qu’elle vous a aidé ?

A.K. : Elle continue à m’aider, je le sens dans les moments difficiles, je ne peux pas parler avec elle mais elle m’aide toujours. Pour vous donner une idée de son caractère, un jour qu’elle avait mal à une dent, on lui a dit d’aller voir un médecin. En guise de réponse, elle a pris une pince dans un tiroir, l’a fait chauffer sur le poêle puis a retiré sa dent elle-même.

Alexandre Kolessov. Crédits : Rusina Shikhatova / LCDR
Alexandre Kolessov. Crédits : Rusina Shikhatova / LCDR

LCDR : Vous parliez de vos origines ukrainiennes – quel regard portez-vous sur le rattachement de la Crimée ?

A.K. : Le rattachement ne s’est peut-être pas fait dans les règles, cela s’est passé à la Poutine. Mais je pense que la Crimée devait redevenir russe un jour ou l’autre. Eltsine n’aurait jamais dû la laisser partir en Ukraine en 1991 ; s’il avait bien fait les choses à l’époque, nous n’aurions pas dû vivre ce drame aujourd’hui.

« J’étais toujours à part »

LCDR : Revenons à vous. Après Sakhaline…

A.K. : J’ai étudié le journalisme à Vladivostok et commencé ma carrière à Irkoutsk, en Sibérie, j’avais vingt ans, j’ai lu beaucoup de littérature sibérienne et je suis tombé amoureux de cette région, puis je suis parti vivre à Omsk parce que j’avais une fiancée à Rostov et que c’était plus facile d’aller la voir depuis Omsk que depuis Vladivostok ! J’ai travaillé pendant un an au journal d’Omsk, Le jeune Sibérien, mais ça n’allait plus du tout avec ma fiancée, je suis rentré à Vladivostok. Au début des années 1990, tout le monde partait aux États-Unis, en Australie ou à Saint-Pétersbourg et Moscou, et moi, j’ai décidé de ne partir nulle part.

LCDR : Pourquoi ?

A.K. : C’est la volonté de ma grand-mère qui a gagné, je crois. À Moscou, tu te mets à suivre les règles, alors qu’ici, tu as l’illusion que tu peux ne pas les suivre. Ma grand-mère a décidé toute seule, toute sa vie, ce qu’elle allait faire ou ne pas faire, elle était l’État dans l’État et c’est cette influence qui a dû me faire rester ici. Je n’ai jamais appartenu à aucun groupe, aucun parti, j’étais toujours à part, j’ai toujours eu une position indépendante même si je comprenais que ça allait me causer des problèmes. Par exemple, à la faculté de journalisme, 50 % des cours étaient consacrés à l’histoire du Parti communiste et à ses théories, du coup, chaque matin, au lieu d’aller en cours, j’allais à la bibliothèque et je lisais des livres, j’ai séché environ 40 % des cours, c’était difficile au moment des examens mais je suis content d’avoir lu tous ces livres. J’ai un ami moscovite qui dit que je suis le seul ici à faire ce que je fais, que j’ai de la chance, je sais que je suis seul, que je suis unique… Quand on appartient à un groupe, c’est peut-être plus facile de vivre, la plupart des gens vivent comme ça, c’est plus difficile d’être seul, de prendre des décisions, d’être responsable.

« La vie n’est pas plus facile ici qu’ailleurs en Russie »

LCDR : Cette indépendance vous paraît-elle être un trait caractéristique des habitants de l’Extrême-Orient ?

A.K. : Il y a chez les habitants de l’Extrême-Orient quelque chose que j’aime bien, ils viennent toujours de quelque part, à la différence de l’Europe, où les gens sont là depuis des centaines d’années… Quand je suis allé à New York, j’ai ressenti la même chose parce que beaucoup de gens y viennent d’ailleurs, et même en Alaska, où même les esquimaux ne sont pas des locaux ! La vie n’est pas plus facile ici qu’ailleurs en Russie, la vie est plus chère, la mer est belle mais la route est longue, les déplacements sont coûteux, beaucoup de gens vivent ici parce qu’ils n’ont pas la possibilité de partir, mais en même temps, les gens d’ici ont une sorte de dignité, que je ressens comme une forme de liberté. Je me tiens droit dans un train, contrairement à tous ces gens que j’ai vus dans l’elektritchka, à Moscou, qui portaient tout le poids de la vie sur leurs visages.

LCDR : Vous êtes un grand nostalgique de la république d’Extrême-Orient, cet État créé à Vladivostok par des généraux blancs en pleine guerre civile…

A.K. : Je regrette qu’elle n’ait pas réussi, je pourrais écrire un livre sur cette tentative d’État qui n’a pas abouti, il n’y a pas de travaux sur le thème alors que beaucoup de documents sont devenus accessibles. Je veux faire un livre de photos de l’époque et de textes pour comprendre ce qui s’est réellement passé. Peut-être que c’est une illusion et peut-être qu’elle n’aurait pas pu survivre mais ce ne sont pas les Rouges qui l’ont conquise, ce sont les Blancs qui la leur ont donnée. Il y avait toutes sortes de raisons pour que les Blancs gagnent, les Rouges étaient tellement faibles à cette époque et dans cette région mais, par inadvertance, ils l’ont récupérée.

La carte de la République d'Extrême-Orient en 1920-1922.

LCDR : Dans quelles circonstances cette république avait-elle été créée ?

A.K. : En 1917, tout le monde était ici, les Américains, les Japonais, les Tchèques, les Français, les Canadiens. Les Rouges n’étaient pas là, ils n’avaient pas d’appui, il n’y avait pas de guerre à proprement parler mais de nombreuses forces en opposition. Vous aviez un gouvernement blanc, des Japonais avec un agenda, des Tchèques avec un autre, la légion tchèque comptait tout de même 60 000 hommes ! Plus toutes les autres factions présentes qui avaient d’autres agendas !

LCDR : Combien de temps cette république a-t-elle duré ?

A.K. : Elle a tenu pendant dix-huit mois, avec pour capitale Tchita, et puis, après sa chute, tout le monde est parti à Shanghai !

LCDR : Quelles sont, selon vous, les raisons de son échec ?

A.K. : L’incapacité des Blancs ! Un général détournait de l’argent, l’autre trahissait, ils ont tout bonnement cédé le pouvoir. Si ma grand-mère y avait participé, la république serait encore là ! Elle aurait su, mais eux, ils ont tout gaspillé, tout perdu !

« La république d’Extrême-Orient est un fantôme très puissant, c’est une comète »

LCDR : Le souvenir de cette république est un rêve ?

A.K. : C’est un fantôme très puissant, comme une comète qui passe dans le ciel et qu’on veut regarder.

LCDR : Que pensez-vous de Moscou ?

A.K. : J’y ai beaucoup d’amis et j’y vais pour les voir, je l’aime pour ses bibliothèques et ses librairies où j’achète mes livres.

LCDR : Vous pouvez les acheter sur Ozon…

A.K. : Très cher.

LCDR : Les livres électroniques ?

A.K. : Je ne lis que sur papier, et puis, c’est mon travail d’éditer des livres.

LCDR : Comment en êtes-vous arrivé à l’édition ?

A.K. : En 1990, beaucoup de livres se sont retrouvés libres de droit, j’ai dit à un ami : « Et si on créait une maison d’édition ? », ce que nous avons fait en 1992 en fondant les éditions Rubezh, spécialisées dans la littérature d’Extrême-Orient – elles auront vingt-cinq ans dans deux ans.

Livres publiés par la maison d’édition Rubezh. Crédits : Marie de La Ville Baugé
Livres publiés par la maison d’édition Rubezh. Crédits : Marie de La Ville Baugé

LCDR : Qu’est-ce que cela recouvre ?

A.K. : Beaucoup de littérature historique ou des romanciers qui ont vécu dans la région mais n’avaient pas été publiés auparavant.

LCDR : Comment vont les affaires ?

A.K. : Les années 1990 furent très difficiles mais les années 2000 ne furent pas mieux, l’État aurait pu nous aider, les bibliothèques auraient pu passer des commandes mais ils ne l’ont pas fait, le pouvoir change mais il ne nous aide jamais, je suis la seule maison d’édition d’Extrême-Orient, l’édition dans cette région n’existe pas, il y a des individus qui s’en occupent mais le business n’existe pas. L’année passée a été très difficile, je ne sais pas comment sera l’année prochaine, il y a peu d’argent, j’ai des crédits à rembourser, je ne sais pas ce qui arrivera demain. Je me rappelle ma grand-mère, je me dis que c’est difficile, particulièrement difficile en ce moment, mais que c’est peut-être le revers de mon indépendance.

2 commentaires

  1. Bonjour
    J’ai découvert grâce à vous qu’il existe une traduction en langue RUSSE des « Temps Sauvages » de Joseph KESSEL.
    Je cherchais à en acheter un exemplaire pour l’offrir à une amie chère que j’ai rencontrée sur le projet de restauration de l’église Saint Michel Archange, à CANNES.
    L’alliance Français de Vladivostok me dit que leur stock est épuisé. Je cherche donc à trouver une solution.
    Si vous aviez l’amabilité d’adresser copie de ce courriel aux édition Rubezh et à Monsieur Alexandre Kolessov , je vous en serais très reconnaissant.
    Paul CIONI
    Architecte
    GSM : + 33 611 558 202

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