Zarina Kopyrina, la nouvelle voix de la musique iakoute

De l’« électro-tribale néo-chamanique » : c’est ainsi que la chanteuse Zarina Kopyrina définit le genre de son dernier projet, Olox. Le Courrier de Russie a profité d’une pause entre deux répétitions pour s’entretenir avec cette jeune Iakoute de 26 ans. Rencontre mystique.

Zarina. Crédits : LCDR
Zarina Kopyrina. Crédits : LCDR

LCDR Radio présente Zarina Kopyrina à écouter pendant votre lecture

Le Courrier de Russie : Chanter en iakoute sur fond de musique électronique n’est pas chose banale à Moscou… Qui es-tu, Zarina ?

Zarina Kopyrina : Je suis née et ai grandi à Us-Kyuyol, un petit village de 150 habitants, à l’est de Iakoutsk, en Iakoutie. Je chante depuis l’âge de trois ans. Ma grand-mère m’a inculqué la culture de mes ancêtres. Enfant, je rêvais de l’autre monde où se trouvaient ces grandes villes, toutes ces lumières, je voulais le voir et j’ai tout fait pour l’atteindre.

LCDR : L’as-tu trouvé ?

Z.K. : J’ai intégré l’université d’État de Iakoutsk en économie mondiale, avec l’idée que ces cinq années d’étude m’aideraient à atteindre mon objectif. Parallèlement, je participais à des concours de beauté, de talents, à des concerts… jusqu’à finalement décrocher une place pour me produire à Vienne en 2009. C’était ma première fois à l’étranger. Je découvrais ce fameux nouveau monde et en suis tombée amoureuse. J’ai commencé à beaucoup voyager, en Europe, en Afrique, en Argentine. Je voulais être libre. Or, les opportunités de carrière que m’ouvrait mon diplôme – banque ou grande compagnie – ne me convenaient pas. J’ai décidé d’oublier ma spécialisation.

« Les esprits ne m’ont pas choisie »

LCDR : D’où te vient, alors, cet attrait pour le chamanisme ?

Z.K. : Pour les Iakoutes, le chamanisme est sacré. On ne doit même pas en parler. J’en porte des traces dans mon sang car, il y a neuf générations, ma famille comptait une femme chamane. Mais je ne me définis pas comme telle. Le chamanisme ne m’habite pas, les esprits ne m’ont pas choisie. En revanche, il est certain qu’il y a une part de mystique en moi.

LCDR : Mystique… ?

Z.K. : Cet aspect est né lors d’un échange universitaire en Finlande, en 2011. J’y ai rencontré un chamane sami [peuple autochtone habitant dans le nord de la Suède, de la Norvège, de la Finlande et dans la péninsule de Kola, en Russie, ndlr] qui m’a laissée jouer de son tambourin chamanique [bouben, en russe, ndlr]. En tapotant sur la peau, j’ai ressenti qu’il existait un lien entre cet instrument et moi. Une fois rentrée à Iakoutsk, j’ai décidé de m’en procurer un de fabrication iakoute. J’avais cependant peur d’en jouer, dans la mesure où je n’avais pas reçu l’accord de nos divinités. Aucun signe. Rien. Jusqu’à ce que le chamane Tungus, très respecté, me donne son consentement.

LCDR : Pour jouer ?

Z.K. : Pas seulement, il m’a également autorisée à promouvoir la culture iakoute. Depuis, j’ai eu l’occasion de me produire dans différents pays. J’ai notamment participé à l’émission de télé-réalité X-Factor en Pologne, en 2013, avant de prendre la décision de m’installer en 2014 à Moscou, où est né Olox, d’une rencontre avec le percussionniste Andreas Jones. Nous préparons actuellement un disque, afin de faire connaître au monde entier la culture iakoute.

LCDR : Ton album sera totalement en iakoute ?

Z.K. : Oui, avec des passages en anglais et français. La conception de l’album oscille autour du murmure des dieux et des esprits. Dans la culture iakoute, le monde est divisé en trois niveaux. Au sommet, vivent les divinités, ou Aïyy (Айыы). Les hommes et les esprits se partagent le centre, alors que le niveau inférieur abrite les mauvais esprits. Chaque chanson sera dédiée à un dieu et traitera d’un problème global, de la démographie au racisme, en passant par la guerre. La musique sera très moderne, dans le style tribal-house, et mélangera électronique, percussions et objets de la vie quotidienne. Une bouteille en plastique produit des bruits incroyables lorsqu’on la presse. J’imite moi-même divers sons de la nature ou des animaux, en chantant.

« Les Français ont toujours été très ouverts vis-à-vis de ma culture »

LCDR : Ton premier disque était sorti sur le label français Genius Loci. Tu es toi-même francophone. Quelle relation entretiens-tu avec la France ?

Z.K. : Il s’agissait d’un projet pensé par Émilie Maj, présidente de La Maison Européenne des Imaginaires et chercheuse française passionnée par la Iakoutie. Elle y a longtemps vécu, et nous nous y étions rencontrées dans le cadre d’un festival en 2011. Elle a aimé ma représentation et m’a immédiatement proposé de venir en France. Ce premier album était très expérimental, très noise. Nous avions tout enregistré en direct avec des sons réels de cloches, de cascade et bien d’autres. Des musiciens français avaient également collaboré au projet. J’ai joué de nombreuses fois dans des salles et des églises à travers la France : à Strasbourg, Nîmes, Toulouse, Grenoble… J’aime énormément ce pays et la langue française, que j’ai étudiée dans notre petite école de Us-Kyuyol tout au long du secondaire. Les Français ont toujours été très ouverts vis-à-vis de ma culture, et je me sens bien en France. J’adore la Bretagne, son passé celte, les mythes qui la peuplent.

LCDR : Quel message sur la Iakoutie souhaites-tu véhiculer ?

Z.K. : Je veux que la culture iakoute soit perçue comme raffinée, que la Iakoutie soit vue comme une fierté nationale, que l’on respecte notre monde et qu’on ne le détruise pas. Je vois l’expansion de la civilisation dans nos contrées comme une mauvaise chose. C’est de cette problématique que je traite aussi dans mes textes. Il ne faut pas toucher aux petits peuples minoritaires, il ne faut pas se rendre sur leurs terres avec ses gros sabots, extraire du pétrole, du gaz, de l’or, en détruisant tout sur son passage : les villages, la nature, la toundra… Je comprends très bien qu’il est impossible de s’opposer au développement. Ma musique est d’ailleurs un parfait exemple de l’influence de la globalisation sur la culture traditionnelle. Dans plusieurs années, les Youkaguirs auront disparu, les Iakoutes, qui sait. C’est la triste vérité. Laissons au moins une belle trace de notre passage.

LCDR : Impossible de ne pas terminer sur cette question : que signifie ce tatouage sous tes yeux ?

Z.K. : C’est du maquillage, en réalité. Cinq points qui symbolisent cinq étapes de mon développement personnel. Ce n’est pas lié à nos croyances. Je me trouve aujourd’hui à la deuxième. La première a été franchie lorsque j’ai compris à quel point la liberté était importante, à la fin de mon cursus universitaire. J’ai toujours tout fait pour être indépendante. J’ai créé dès l’université plusieurs affaires. J’ai d’abord installé des machines à laver dans notre cité universitaire avant de créer une marque de sandwichs, Mom’s sandwich, que l’on distribuait dans des magasins. Lors de mon installation à Moscou, j’ai ouvert deux hostels avec des partenaires. Je vis dans l’un d’eux. Ils assurent mon indépendance loin de la routine métro, boulot, dodo. La sortie de mon album marquera le passage à la troisième étape.

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