Seule contre l’État islamique

Alors que 1 800 Russes se battent actuellement dans les rangs de Daech, selon les estimations du ministère russe de l’intérieur, au Daghestan, une femme mène un combat quotidien pour empêcher les jeunes de sa république de rejoindre le djihad, et surtout pour faire revenir ceux qui sont déjà partis. Elle se nomme Sevile Novrouzova et dirige le Centre pour la réconciliation et l’entente, à Derbent. Le site d’informations Etokavkaz.ru l’a rencontrée.

caucase Sevile Novrouzova
Sevile Novrouzova. Crédits : Aleksandr Vaïnshteïn

Etokavkaz.ru : Connaissez-vous beaucoup d’histoires à la fin heureuse, dans votre pratique ?

Sevile Novrouzova : Je ne peux pas citer de noms de famille, mais il n’est pas rare de voir de jeunes Daghestanais revenir, aussi bien de l’EI que de « la forêt », comme on dit : de la clandestinité terroriste du Caucase. Très récemment encore, nous avons réussi à ramener en Russie un jeune homme depuis la ville de Raqqa, en Syrie. Il y travaillait comme cuisinier sur une base militaire. Ici, il a été jugé, mais s’en est sorti avec une peine de sursis. Et ce qui compte, c’est qu’aujourd’hui, il est chez lui, avec ses proches ; il s’apprête à travailler comme prof de sport. Nous sommes en contact permanent, et je suis absolument sûre de lui. Il ne veut même pas se souvenir de ce qui s’est passé là-bas, et encore moins en parler à la presse. Nous avons un accord avec ces gens : nous nous engageons à ne pas dévoiler les secrets de leur vie privée.

Etokavkaz.ru : Qu’est-ce qui les pousse à changer d’avis, à revenir sur leur décision ?

S.N. : C’est tout à fait consciemment qu’ils rejoignent l’État islamique, avec le projet d’y vivre en accord avec les lois de la charia. Mais quand ils arrivent en Syrie, leurs « frères » leur confisquent immédiatement leurs passeports et tout moyen de communication. C’est là qu’ils commencent à éprouver leurs premiers doutes.

Ensuite, généralement, ils sont envoyés dans des camps où ils comprennent que les gens ne sont pas tous égaux ; que les locaux bénéficient d’une série de privilèges alors que les arrivants sont relégués au second plan. Ils sont punis s’ils se servent d’un téléphone en cachette, s’ils envoient des sms chez eux. Ils sont confrontés à des difficultés qu’ils n’auraient même jamais imaginées avant. Ils sont battus. Et alors, ils comprennent qu’ils sont devenus des esclaves.

Mais ils ne peuvent pas tous revenir, même s’ils le veulent. Certains sont blessés et ne peuvent pas se tenir debout. Beaucoup ne peuvent pas sortir de la ville fermée où ils se trouvent pour reprendre le chemin de la Turquie. Ceux qui y parviennent attendent d’être en Turquie pour prendre contact avec leurs familles, puis attendent que leurs proches viennent les rechercher sur place.

Etokavkaz.ru : Et les filles ? Arrivent-elles à s’échapper ?

S.N. : Oui, il y avait une fille que l’EI voulait utiliser comme martyre. Nous avons réussi à la faire revenir, avec son mari, alors qu’ils étaient déjà arrivés à la frontière. Aujourd’hui, ça va, ils reviennent progressivement à eux.

C’est évidemment plus difficile de travailler avec les filles. Elles sont plus influençables et moins rebelles. Elles sont comme le vent – là où il souffle, elles vont. Les femmes sont davantage réservées et c’est plus difficile pour elles d’avouer à leurs proches qu’elles ont commis une erreur. Mais nous travaillons tout de même avec elles, nous impliquons aussi les familles dans le processus, leurs amies, nous aussi, nous intervenons en qualité d’amies… Même après le retour, nous ne lâchons pas la personne tant qu’elle n’est pas revenue à elle, qu’elle n’a pas retrouvé son bon sens et repris une vie absolument normale.

Etokavkaz.ru : Les proches savent-ils où leurs enfants sont partis ?

S.N. : Ils l’apprennent un peu plus tard. Dès leur arrivée en Syrie, les enfants écrivent ou appellent chez eux. Mais la Russie, pour l’État islamique, est l’ « ennemi numéro un », donc ils ne peuvent pas continuer de communiquer avec leurs proches. Il faut comprendre que quand quelqu’un qui est parti appelle chez lui, ce n’est pas une initiative personnelle – on lui ordonne de le faire, ce sont leurs règles intérieures. Là-bas, tout se fait dans le cadre des lois de l’État islamique.

Etokavkaz.ru : Tous ces gens ont-ils quelque chose en commun ? L’âge, l’éducation… y a-t-il des caractères plus exposés à l’influence des recruteurs de l’EI ?

S.N. : Ils peuvent avoir entre 17 et 40 ans. Ce sont très souvent des gens éduqués, et même financièrement aisés, des gens sûrs d’eux aussi. Vous en avez qui vendent leur voiture et leur maison pour 2 ou 3 millions de roubles et partent avec cet argent. Pour ça, se dire que les gens rejoignent l’EI par attrait de l’argent serait se mentir. Ce ne sont pas des mercenaires. Récemment, par téléphone, un jeune homme m’a raconté : « Ils paient 150 dollars, et je pourrais ne pas les prendre. Nous sommes bien nourris, ils nous donnent à boire des jus d’orange et de pommes pressés. Je suis sur la voie d’Allah, je suis en djihad, et pour moi, c’est le sens de ma vie. » Nous n’avons pas eu le temps de parler plus en détails. Il a été tué au cours du mois qui a suivi son arrivée.

Etokavkaz.ru : Cet homme ne demandait pas votre aide. Dans quel but avez-vous discuté avec lui ?

S.N. : Notre mission, c’est de prévenir l’extrémisme. Chez nous, au Daghestan, presque tout le monde se connaît. Nous savons qui, parmi les jeunes, est proche du courant salafiste, et nous essayons de travailler avec eux. En pratique, c’est une communication quotidienne, un contrôle permanent, le maintien du lien avec les parents. Et puis, nous avons chacun nos méthodes… Ma compétence, c’est le dialogue direct avec ces individus.

Sevile envoie à un combattant daghestanais la photo de son enfant. Crédits : Dmitri Vinogradov/RIA Novosti
Sevile envoie à un combattant daghestanais la photo de son enfant. Crédits : Dmitri Vinogradov/RIA Novosti

Etokavkaz.ru : Que faut-il posséder comme expérience, formation ou spécialisation, pour entrer en contact avec eux ?

S.N. : C’est évidemment quelque chose que je ne souhaite à personne… mais pour travailler efficacement, les gens doivent être passés par quelque chose de comparable dans leur vie privée, avoir éprouvé cette douleur, perdu des proches : des amis, des parents. Et alors seulement, ils peuvent sentir ces gens, les comprendre.

Etokavkaz.ru : Pardonnez-moi, Sevile, mais je dois donc vous poser la question de votre histoire personnelle…

S.N. : Mon histoire… Ce ne sont pas des choses qu’on a envie de raconter partout, parfois, c’est dur… Oui, c’est arrivé dans ma famille. À l’époque, il n’y avait pas la Syrie, mais il y avait « la forêt ». Il est arrivé un malheur avec quelqu’un qui m’était proche – il n’est plus de ce monde aujourd’hui. Après ça, ce sont les gens qui ont commencé à me trouver, à s’adresser à moi. Je ne dirais pas qu’ils me font confiance. Simplement, ils n’ont pas d’alternative. Les parents viennent me voir, parfois, ce sont les enfants eux-mêmes – tout le monde me connaît, je n’ai pas besoin de faire ma pub.

Etokavkaz.ru : En quoi consiste votre aide ?

S.N. : En premier lieu, nous leur garantissons que, s’ils comparaissent volontairement devant la justice, nous obtiendrons l’indulgence des juges. Et nous y parvenons. Souvent, ces gens n’ont que des peines de sursis. Si la personne s’est trompée et a reconnu son erreur, qu’elle a décidé de rentrer en Russie et de vivre en paix, pourquoi ne pas faire un pas vers elle ?

Etokavkaz.ru : Comment peut-on être certain que la personne a réellement pris conscience de son erreur ?

S.N. : Si la personne revient en Russie, c’est déjà un signe qu’elle a pris une décision en conscience. Parce que le châtiment qui l’attend ici est sérieux – c’est l’article 208 du Code pénal : « participation à une formation armée », notamment sur le territoire d’un État étranger. Et même s’il n’y a pas eu participation, il y a tout de même tentative de participation – c’est l’article 30. Qui peut aussi vous conduire en prison. Par conséquent, ceux qui demandent notre aide savent qu’ils prennent un risque. En outre, nous avons étudié longtemps la psychologie de ces individus, et nous avons une idée présumée de ce que l’on peut attendre et de qui.

Etokavkaz.ru : On lit souvent que des gens recrutés par l’EI peuvent revenir en Russie pour y mener des activités destructrices…

S.N. : Ne reviennent que ceux qui sont prêts à renoncer à l’idée, à leur conviction. Je ne pense pas que notre État soit faible au point de laisser les radicaux pénétrer en Russie. On a des données sur toutes ces personnes. Dire que quelqu’un a pu tranquillement revenir, se reposer et partir est faux.

Les services spéciaux font leur boulot, personne ne se tourne les pouces. Le FSB et le Centre de lutte contre l’extrémisme combattent de toutes leurs forces pour leurs concitoyens et mènent un travail de prévention. Il arrive même qu’ils préviennent les parents de ceux qu’ils savent susceptibles de partir à l’étranger. Et nous aussi, nous interagissons avec eux, évidemment.

Etokavkaz.ru : « Vous », c’est qui, précisément ? Quels sont ces gens qui travaillent avec vous ?

S.N. : Nous, c’est une organisation citoyenne. À côté de ça, il y a l’activité du Centre de la république du Daghestan pour la réconciliation et l’entente, que je dirige. Je suis juriste de formation, c’est moi qui choisis les collaborateurs du collectif – et il ne s’agit que de gens prêts à se consacrer entièrement à leur travail. Je préfère engager quelqu’un avec moins de compétences, mais plus d’abnégation. Personne ne reste assis dans les bureaux, chez moi. Les gens passent leurs journées et leurs nuits auprès des jeunes, savent tout sur tout le monde et doivent toujours être en contact avec moi. Si leur téléphone ne répond pas pendant une demi-heure, ils savent que je peux les incendier… Je leur donne le choix : ce ne sera pas une vie facile. Si tu n’es pas prêt – reste chez toi ; ils savent dans quoi ils s’engagent. Aujourd’hui, j’ai huit personnes dans l’équipe, et chacun s’occupe d’une zone déterminée du sud du Daghestan.

Comparution d'anciens combattants daghestanais dans les rangs de l'EI. Crédits Sevile Novrouzova
Comparution d’anciens combattants daghestanais dans les rangs de l’EI. Crédits Sevile Novrouzova

Etokavkaz.ru : Ceux qui reviennent prennent-ils part d’une façon ou d’une autre à votre activité, en partageant leur expérience négative avec les autres, par exemple ?

S.N. : Non. Ils ne veulent pas être connus. Tout est encore trop frais, trop récent. Eux-mêmes ne sont pas encore habitués à la vie normale. Ce n’est pas seulement un traumatisme, c’est un mal à l’âme. Nous n’essayons pas de les convaincre de raconter leur expérience aux autres, de donner des interviews. Nous leur assurons la possibilité d’être en tête-à-tête avec eux-mêmes et avec leurs proches. Le retour est en soi un acte héroïque. Le fait que la personne ait choisi de revenir dans une Russie qu’à un moment, elle considérait au plus profond de son âme comme étrangère et où, en plus, elle risque un châtiment, dit déjà quelque chose. Et son exemple dit aussi beaucoup de choses à ceux qui l’entourent.

Etokavkaz.ru : Peut-on vraiment espérer que ces retours servent d’exemples ?

S.N. : Oui. Quand nous disons à ceux qui sont ici, en Russie, que là-bas, tout est plus complexe et plus terrible, ils pensent que nous les trompons, que « là-bas, tout est beau, c’est la charia, le califat », etc.. Tant que la personne ne s’est pas convaincue elle-même, elle ne croit presque jamais aux avertissements… Mais je pense que l’exode de nos jeunes va cesser bientôt. Parce que dans ce milieu, les gens commencent d’être au courant de ce qui se passe là-bas en vrai. Vous pouvez ne pas croire une personne, mais si elles sont des dizaines… Bien sûr, que la jeunesse va cesser d’aller sans réserve dans ce qu’on appelle le « djihad ». Beaucoup de jeunes d’ici craignent déjà d’être simplement utilisés, là-bas, comme de la chair à canon. D’être jetés au feu, et même pas enterrés (et je peux vous dire que le fait de ne pas être inhumé est une perspective terrifiante pour un musulman).

Les gens commencent de comparer. Et même si nous ne proposons rien en échange, ils ont envie de revenir, allez savoir pourquoi. Ils sont prêts à accepter un salaire de 8 000 roubles par mois (environ 110 euros). Et donc, la seule chose que l’on peut faire pour les aider, à côté de ce que nous réalisons déjà, c’est leur fournir un travail normal.

3 commentaires

  1. ‘C’est évidemment plus difficile de travailler avec les filles. Elles sont plus influençables’

    C’est tout à fait exact .

  2. toute ces histoires sont terribles!!!!! mais que faire pour ces personnes qui veulent a aller au prêt de daech, c’est leur affaire!!!!! bien sûr après ils déchantent
    c’est trop tard!!!!!!

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *