Le mythe du gopnik

Vous le trouverez au coin de l’immeuble, accroupi – éméché ; et vous vous demanderez qui c’est, ce type en jogging, mocassins aux pieds. Le gopnik russe hante les cours d’immeubles, les gares, les stations de métro. Il effraie, amuse, rebute. Le français l’appellerait « voyou », « lascar » ou « racaille ». Mais nous nous en tiendrons au terme russe, afin de ne pas dénaturer ce personnage haut en couleur. Déterminé à mieux comprendre l’homo gopnikus, Le Courrier de Russie a grimpé au 16e étage de l’Académie russe des sciences pour rencontrer Dmitri Gromov, ethnologue-lascarologue.

Parade de faux gopniks. Crédits : Réseaux sociaux
Parade de faux gopniks. Crédits : Réseaux sociaux

Le Courrier de Russie : J’ai découvert le mot gopnik en regardant le clip de Siava, ce faux rappeur, casquette plate de papy sur la tête, qui buvait de la bière accroupi et traînait dans les halls d’immeuble. Tous les gopniks ressemblent-ils réellement à ça ?

Dmitri Gromov : En réalité, non. Cette image s’est répandue au début des années 2000 avec le développement d’Internet. De nombreuses vidéos et photographies présentant le « gopnik typique » ont été publiées, suivies de près par la création de blogs sur LiveJournal. On y présentait le gopnik comme un individu rageur, amateur d’alcool, prêt à en venir aux mains pour vous voler votre téléphone, habillé en tenue de sport et qui aime rester accroupi à manger des graines de tournesol. Sauf qu’il s’agit d’une apparence mystifiée, d’un stéréotype – basé, certes, sur certaines réalités, mais créé par des jeunes gens souvent cultivés, et à l’opposé de ces individus.

Le clip « Bodryachkom » du rappeur Siava :

LCDR : Mystifiée à quel point ?

D.G. : En rencontrant l’administrateur de plusieurs blogs sur les gopniks, populaires à l’époque, j’ai été surpris de tomber sur un jeune homme éduqué, issu de la mouvance libérale. Et j’ai rapidement compris qu’à la base de tout ce mouvement sur Internet, il y avait des gens qui jouaient aux gopniks. Ce jeu, comme je le définis, a engendré une véritable culture visuelle, avec des montages photographiques et vidéo, mais aussi littéraire, avec la création d’expressions et d’une réelle manière de parler. Des « dictionnaires du langage gopnik » sont apparus, regroupant des termes et expressions principalement humoristiques. La « langue gopnik » se définit par sa pauvreté grammaticale et sa riche vulgarité, et ne correspond pas forcément à la réalité. Ce mouvement a été très populaire entre 2006 et 2008. Aujourd’hui, l’activité de ces communautés est quasiment nulle, principalement du fait du passage de la blogosphère aux réseaux sociaux, où l’on ne compte que quelques petits groupes dédiés aux gopniks, notamment sur VKontakte.

LCDR : Ne me dites pas que le gopnik n’existe pas, vous risquez de briser des cœurs…

D.G. : D’un point de vue comportemental, le terme gopnik désigne effectivement une personne agressive, issue de la sous-culture de la rue. Il existe partout. En Russie, l’appellation est employée dans un sens péjoratif pour qualifier l’état extrême du patsan, cet adolescent originaire d’un milieu peu aisé, ayant entre 14 et 20 ans, soit jusqu’à la fin de son service militaire, et qui « traîne » dehors en tenue de sport. À la différence du gopnik, cette culture urbaine est une réalité, et des jeunes s’y identifient à travers leur code vestimentaire, leur musique, leur manière de parler…

LCDR : Où cette culture trouve-t-elle ses racines ?

D.G. : La culture patsan est née dans le milieu des années 1980. Avant cela, le terme désignait un enfant ou un jeune plus petit que soi et, dans le Sud russe, il signifiait un cochon de lait. Cette communauté est née de la conjonction d’une série de facteurs sociaux, dont un des plus importants demeure l’influence des populations paysannes lors des importants exodes ruraux qu’ont connus les villes de Russie tout au long du XXe siècle. Ensuite, il faut mentionner l’arrivée de la criminalité du début des années 1990. De cette période date aussi la popularité du terme gopnik – je l’ai personnellement entendu pour la première fois dans la chanson Gopnik, du groupe Zoopark –, qui décrit un personnage de l’époque, très éloigné de l’image que l’on connaît aujourd’hui.

Qui porte une chemise de couleur et des chaussettes rouges ?
Qui porte sur l’épaule un sac avec écrit ACDC ?
Qui porte des bottes de caoutchouc noires et sales ?
Les gopniks ! Les gopniks !
Ils m’empêchent de vivre !

LCDR : Quelle est l’origine du mot gopnik ?

D.G. : Plusieurs hypothèses sont avancées, mais la plus vraisemblable la relie à l’ouverture après la Révolution à Saint-Pétersbourg, sur Ligovski prospekt, du Pensionnat gouvernemental du prolétariat (Gоssoudarstvennoe obchejitie proletariata, en russe), qui accueillait de jeunes délinquants. En russe, le nom de l’établissement s’abrège avec les initiales GOP, d’où la création du mot gopnik par les Pétersbourgeois pour qualifier les pensionnaires.

LCDR : À quoi reconnaît-on un vrai patsan, aujourd’hui ?

D.G. : Le patsan veut ressembler à un moujik, un « vrai mec ». Son comportement doit souligner son sérieux et inspirer le respect. Dans ce type de groupe d’hommes, la mode incarne une forme de brutalité : les vêtements sont principalement liés à l’armée ou au sport. Toutefois, l’omniprésence de la tenue sportive, et surtout du fameux pantalon Adidas, n’est pas quelque chose de nouveau. À l’époque soviétique, on trouvait déjà cet attrait pour les tenues sportives, qui étaient quasiment introuvables. Le déficit de vêtements étrangers de la période a marqué les esprits, et explique leur prestige auprès de certains encore aujourd’hui. Par ailleurs, le patsan cherche toujours à paraître supérieur à ce qu’il est socialement. Il y a d’ailleurs cette idée qu’à la différence du gopnik, le patsan peut « atteindre le succès » (priïti k ouspekhou, en russe) – quitter la rue, et s’en sortir.

Parodie du jugement de trois jeunes de Perm accusés de meurtre en 2005. L’un d’eux, tout à droite, n’a pas participé au délit. Son ami, au centre, l’innocente, affirmant que « le patsan allait vers le succès » avant d’être arrêté. 

LCDR : C’est pour ça, les chaussures en cuir avec le jogging… ?

D.G. : Je dois admettre que beaucoup de Russes manquent de goût… (Rires)

LCDR : Et concernant la casquette plate ?

D.G. : L’accessoire a toujours été très répandu. Beaucoup d’hommes en portaient. Moi-même, j’en porte toujours, d’ailleurs.

Dmitri Gromov profite de mon moment de perplexité pour lancer La Haine sur son ordinateur.

D.G. : Regardez les héros, ils portent tous un costume de sport, c’est le style de la rue. Et celui-ci, [Hubert Koundé] avec son pantalon militaire. Il est plus âgé, on voit qu’il voudrait s’en sortir, quitter ce milieu. La cité, ces bâtiments, on croirait presque la Russie. Il y a des points communs. Ils aiment se battre, ce sont de vrais gopniks.

Scène du film La Haine. De gauche à droite : Hubert Koundé, Saïd Taghmaoui et Vincent Cassel.
Scène du film La Haine. De gauche à droite : Hubert Koundé, Saïd Taghmaoui et Vincent Cassel.

LCDR : D’accord, mais cette image est réelle, pas inventée. Ce style a existé et existe, il était très répandu à l’époque du film. Si l’apparence du gopnik russe est aussi « mystifiée » que vous le dites, pourquoi lui avoir donné cette barsetka [petite sacoche de cuir qui se porte à la main] ?! Il n’y a rien de plus inconfortable pour un mec de la rue !

D.G. : Pour être franc, je n’ai jamais vu personne en porter, mais comme je l’ai dit, le « gopnik selon Internet » est une personne dont le style ne correspond pas au statut. Il n’est pas cultivé, mais essaye de l’être. La barsetka était l’accessoire typique de certaines figures importantes, comme les nouveaux Russes, qui sont aussi l’objet de moqueries, d’ailleurs. Les nouveaux Russes représentent, d’une certaine façon, ce patsan qui a atteint le succès, qui a réussi.

LCDR : Ne me faites pas croire que vous n’avez jamais vu de gopnik accroupi (na kortotchkakh en russe) ?!

D.G. : Bien sûr que l’on croise ça et là ce personnage, ou du moins cette attitude, mais de là à généraliser, non, surtout dans les grandes villes. Notez qu’en Russie, on ne s’assoit pas par terre, à moins d’être quelqu’un d’extravagant – et les gopniks n’aiment pas ces individus. La station accroupie est caractéristique de deux grands groupes. Les détenus, d’abord – la pratique est courante en prison ; et, dans le milieu de la rue, cela peut être bien vu d’avoir « fait son temps ». Le second groupe, ce sont les ressortissants d’Asie centrale, où il est très répandu de se tenir accroupi.

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Des mecs accroupis na kortotchkakh. Crédits : VK

LCDR : Et donc, qui est le gopnik d’aujourd’hui ?

D.G. : C’est un personnage symbolique dans la réalité, et folklorique sur Internet. Le terme est aujourd’hui utilisé en dehors de son contexte : est catégorisée comme gopnik toute personne moins cultivée que soi, les gens impolis, au comportement social différent, voire tout individu que l’on n’apprécie pas. À l’image du terme fasciste, qui ne désigne plus seulement les représentants du mouvement politique italien des années 1920.

LCDR : Vous avez mené plusieurs expéditions sur le terrain à travers la Russie, depuis près d’une dizaine d’années. Comment évolue le milieu de la rue ?

D.G. : Généralement, les jeunes passent aujourd’hui moins de temps dehors qu’avant, et ce depuis l’arrivée des ordinateurs, d’Internet, etc. Ce milieu de la rue disparaît rapidement dans les grandes villes, riches en opportunités. Dans les plus petites agglomérations, en revanche, il continue d’exister. Quand j’ai commencé mes études, je pensais que j’allais trouver ce milieu patsan partout dans les régions. Mais pas du tout. Lors de ma première expédition, je ne l’ai croisé que dans une seule petite ville, située dans l’oblast de Vladimir et dont je ne donnerai pas le nom. Je l’ai encore rencontré récemment dans un quartier d’Oulianovsk. Un vrai groupe de gopniks, âgés d’une trentaine d’années, s’y trouvait – tous accroupis, comme vous le disiez. Ils ne m’ont même pas approché ! (Sourire)

Preuve de l’existence d’un effet de mode, le dernier clip de Leningrad, publié en septembre 2015, raconte l’histoire d’amour d’un patsan en régions

Dmitri GromovDmitri Gromov est docteur en sciences historiques et chercheur au Centre d’étude des relations interethniques de l’Institut d’ethnologie et d’anthropologie de l’Académie russe des sciences. Ses travaux se concentrent autour de la jeunesse contemporaine, de l’activisme politique, des rites urbains et du folklore contemporain.

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