Guzel Yakhina : « La rencontre de mes deux héros est la rencontre de deux âmes nues »

Guzel Yakhina est l’auteur du roman Zouleïkha ouvre les yeux, fresque de la dékoulakisation du Tatarstan à la Sibérie. Retour sur son enfance à Kazan, la déportation de sa grand-mère, ce qu’il reste d’humain dans des circonstances inhumaines, la liberté dans les années 1990, les séries télévisées russes…

Guzel Yakhina / LCDR
Guzel Yakhina. Crédits :  Rusina Shikhatova / LCDR

Le Courrier de Russie : Parlez-nous de votre enfance.

Guzel Yakhina : Je suis née à Kazan, et je n’ai parlé que le tatar jusqu’à l’âge de trois ans, le moment de mon entrée au jardin d’enfants, où j’ai appris le russe. J’ai eu beaucoup de chance avec mes parents en ce qu’ils réunissaient deux mondes. Du côté de mon père, c’est l’intelligentsia tatare, une famille noble, des « hadj » dont nous pouvons retracer l’origine jusqu’à 1804. Des traditions un peu bourgeoises ; les repas familiaux, les jeux musicaux… je me souviens de ces grandes réunions familiales qui ont cessé avec la mort de ma grand-mère paternelle en 1989.

LCDR : Et du côté maternel ?

G.Y. : C’était une famille de paysans aisés. Ma grand-mère était institutrice et mon grand-père professeur d’allemand mais ils avaient le même mode de vie que les villageois, et quand ils ont déménagé à Kazan pour offrir un meilleur sort à leurs enfants, ils continuaient à vivre comme des villageois, ils avaient une maison de campagne en pleine ville. J’ai passé beaucoup de temps dans les deux familles, je passais d’une maison à la campagne à un appartement où on pelait sa pomme avec son couteau. Sinon, ma famille est une famille soviétique banale, ma mère est médecin et mon père ingénieur.

« Mon roman s’inspire de ma grand-mère déportée en Sibérie. »

LCDR : Ce contexte familial a-t-il eu de l’influence sur l’histoire de votre livre ?

G.Y. : Il est inspiré par le destin de ma grand-mère, institutrice, qui fut déportée en Sibérie quand elle avait sept ans, ses parents ont été dékoulakisés, déportés au bord de la rivière Angara où on les a laissés au milieu de nulle part. Ils devaient créer un village, ils ont commencé par creuser des maisons dans la terre puis ont construit de vraies habitations et ils ont vécu là 17 ans. Ma grand-mère fut déportée en 1930 et revint en 1946, dates qui correspondent à celles de mon livre ; l’hiver 1930 constitue le pic des dékoulakisations et 1946, le moment où on commence à libérer les gens.

Panorama de Kazan en 1930 / Frank W. Fetter
Panorama de Kazan en 1930. Crédits : Frank W. Fetter

LCDR : Que voudriez-vous dire de votre livre ?

G.Y. : Si je devais le décrire en deux mots, je dirais un bonheur amer. Je voulais dire que même dans des conditions inhumaines, les gens peuvent être heureux, le malheur le plus profond peut cacher une graine de bonheur futur. Si je parle concrètement, c’est un livre sur la dékoulakisation, sur les gens qui ont subi cette répression. J’ai aussi voulu dire que lorsqu’on se trouve entre la vie et la mort, il n’y a plus de barrières sociales ou religieuses, il n’y a que l’âme pure et nue qui reste, la rencontre de mes deux héros est la rencontre de deux âmes nues.

« C’est un roman sur la transformation d’une femme maltraitée en un être humain. »

LCDR : Parlez-nous d’eux.

G.Y. : Ils ne sont pas de la même nationalité, ils parlent des langues différentes, ils viennent de milieux différents, ils sont issus des deux côtés des barricades mais la vie qu’ils mènent en déportation permet leur rencontre. Zouleïkha est une paysanne tatare de 30 ans dont la vie est presque finie, elle a donné naissance à des enfants qui n’ont pas vécu, elle n’a plus rien à faire de sa vie et sa belle-mère, qui a cent ans, lui parle sans arrêt d’une possibilité de remariage pour son fils de soixante ans. Zouleïkha accepte le fait que sa vie est terminée. Lui, Ivan Ignatov, est un homme russe, il dirige cette opération de dékoulakisation, doit emmener les déportés en Sibérie puis vivre avec eux et c’est là que la seconde vie de Zouleïkha commence, il lui arrive ce qui ne lui était jamais arrivé ; elle donne naissance à un enfant qui vit, elle part à la chasse, elle manie les armes, elle tombe amoureuse d’un homme qu’elle a choisi. C’est un roman sur la transformation d’une femme maltraitée en un être humain.

 Le marché de Kazan en 1930 / Frank W.
Le marché de Kazan en 1930 / Frank W.

LCDR : Par quoi voudriez-vous que le lecteur reste marqué ?

G.Y. : Je voudrais qu’il ressente une émotion, ma tâche principale était que le lecteur vive avec l’héroïne principale, l’émotion est ce qui est le plus important dans l’art, et si j’ai fait naître l’émotion, je suis heureuse.

LCDR : Comment avez-vous connu l’histoire de votre grand-mère ?

G.Y. : Elle ne se cachait pas, ça faisait partie des histoires de la famille même si elle n’était pas toujours partante pour en parler. J’ai commencé à lire sur ce sujet et au départ, je voulais plutôt écrire un roman policier se passant dans les années 1930 et à l’époque actuelle, j’avais imaginé une petite-fille de Zouleïkha qui revenait à Kazan pour étudier le destin de sa grand-mère dans les archives. De cette manière, le lecteur aurait pu découvrir le processus, la construction des personnages, l’étude historique et puis j’ai pensé présenter plus en détails le fils de Zouleïkha que j’ai imaginé en peintre célèbre mais quand j’ai écrit tout ça, je me suis dit que les années 1930 se mariaient mal avec notre époque et n’ai gardé que la partie historique.

LCDR : Quel souhait formulez-vous pour ce livre ?

G.Y. : J’aimerais beaucoup qu’il soit traduit, ce n’est peut-être pas modeste mais je voudrais qu’il soit porté à l’écran, ce roman était d’abord un scénario, il est très cinématographique, très détaillé.

LCDR : Y a-t-il des pistes dans le cinéma ?

G.Y. : En Russie, il y a un grand écart entre le cinéma d’auteur, que peu de gens peuvent comprendre, et le cinéma de masse, créé pour une consommation large qui ne laisse pas la place aux histoires de qualité. Il y a un petit espoir du côté des séries télévisées avec des projets compréhensibles et qui ont du sens. On connaît les séries américaines, anglaises, scandinaves mais il y en a également en Russie. J’ai grand espoir que les séries pourront combler cet écart.

LCDR : Vous aimeriez voir votre livre devenir une série ?

G.Y. : Oui bien sûr, j’aime les histoires humaines, en fait, il n’y a pas de grandes différences entre l’histoire d’une série télé et l’histoire d’un roman.

« Les enfants aujourd’hui ne se sentent plus libres »

LCDR : Quel est votre regard sur la Russie d’aujourd’hui ?

G.Y. : Aujourd’hui, je vis entre deux villes, Kazan et Moscou, et j’aime beaucoup vivre ici. J’ai eu la possibilité de vivre en Allemagne, toute ma famille pensait d’ailleurs que j’allais y rester mais je n’en ai même jamais eu l’idée. Ça ne veut pas dire pour autant que j’aime ce qui se passe ici mais j’aimerais répondre à cette question en parlant de ma génération. Nous sommes une génération très chanceuse, nous avons vécu tout ce qu’il est possible de vivre, nous avons été des pionniers qui marchions en rang et montions la garde devant les monuments. Nous avons vécu la perestroïka à un âge déjà adulte et avons goûté la liberté, les sujets politiques étaient au premier plan, c’était l’époque où les professeurs à l’école pouvaient faire tout ce qu’ils voulaient, nous n’avons par exemple jamais touché un manuel d’Histoire, notre professeur avait une approche particulière, novatrice, nous étudiions des documents d’archives, des récits, la littérature, ce qui serait impensable aujourd’hui. En littérature, nous faisions des compositions sur des sujets libres ou des pièces de théâtre, nous avons fait des choses impossibles, je le sais parce que ma fille de onze ans est à l’école et les enfants aujourd’hui ne se sentent plus libres. Les années 2000 sont arrivées et nous avons consommé tout ce qu’il était possible de consommer et nous avons été vaccinés contre la consommation, ce qui n’est pas encore le cas de ceux qui ont cinq à dix ans de moins que nous. Tous ces bouleversements nous ont enrichis.

Guzel Yakhina / LCDR
Guzel Yakhina. Crédits :  LCDR

LCDR : Vous estimez que la liberté s’est dégradée ?

G.Y. : Je ne parlerais pas de dégradation de la liberté mais la vie change, elle est différente, je ne souhaiterais pas, par exemple, les années 1990 à moi adulte, je voudrais déposer ma fille le matin à mon école des années 1990 et venir la rechercher l’après-midi à l’époque actuelle mais je ne souhaite pas le retour de ces années. Je ne peux pas dire qu’on ne se sent pas libre mais je peux dire ce que je n’aime pas, je n’aime pas cette isolation et cette confrontation avec le monde, ces tensions qui augmentent chaque jour. Comme j’ai souvent été en relation avec des étrangers dans ma vie, c’est un sujet sensible pour moi, j’ai beaucoup de mal avec les réflexions anti-russes venant d’autres pays et beaucoup de mal avec les réflexions contre d’autres pays de la part de Russes, je suis pour un dialogue et un dialogue amical.

LCDR : Comment voyez-vous l’avenir, une augmentation ou une diminution des tensions ?

G.Y. : Je crois que les conversations sur ce sujet ne sont que pure spéculation.

LCDR : Ce que vous ressentez alors ?

G.Y. : Aujourd’hui, j’ai plus d’inquiétude qu’il y a dix ans mais rien de plus. Ces périodes obéissent à des cycles, il est clair que cette isolation passera mais je voudrais que cette phase s’achève au plus vite.

« Il n’y a rien de plus triste que les gens qui perdent espoir en leur patrie »

LCDR : Quels sont vos espoirs ?

G.Y. : Commençons par la politique, que cette situation de confrontation s’achève, c’est un grand espoir que beaucoup de Russes partagent sûrement. J’espère que mon livre sera traduit et qu’il sera porté à l’écran. J’aimerais que ma fille aime vivre en Russie, qu’elle aime y vivre aujourd’hui mais dans dix ans également, il n’y a rien de plus triste que les gens qui perdent espoir dans leur patrie et ne trouvent rien pour la remplacer. Au milieu des années 1990, j’ai rencontré en Allemagne des Russes qui vivaient douloureusement.

LCDR : Avez-vous rencontré des immigrés heureux ?

G.Y. : Primitivement oui, si la personne ne veut rien d’autre que des allocations et son panier au magasin mais si nous parlons de personnes qui pensent, qui savent réfléchir, alors je n’ai pas rencontré d’immigrés absolument heureux. Je pense que c’est important et agréable d’avoir une conversation avec ses aïeux, parents, grands-parents ou arrière-grands-parents… Quand tu marches dans la rue et que tes aïeux ont marché dans la même rue, ce n’est pas la même chose que de marcher dans un endroit tout neuf. C’est une question douloureuse puisque nous avons tous des racines coupées, des taches blanches chez nos grands-parents, arrière-grands-parents, tout le monde cachait quelque chose, les uns passaient par la prison, les autres étaient déportés. En Europe, on ne vit pas comme ça, quand tu vis dans une ville qui a 2000 ans, ton grand-père a construit la maison, les meubles, et ton arrière-grand-père a dessiné le portrait, il nous manque en Russie ce sentiment de connexion, d’appartenance.

Mosquée Kul Sharif à Kazan. Crédits : LCDR
Mosquée Kul Sharif à Kazan. Crédits : LCDR

LCDR : Des regrets ?

G.Y. : Non.

LCDR : Vous croyez en Dieu ?

G.Y. : J’ai beaucoup de respect pour les différentes religions mais je ne vais ni à l’église ni à la mosquée, j’ai grandi à Kazan, dans une ville de mosquées et d’églises, y compris luthériennes, mais je n’en ai embrassé aucune.

LCDR : Qu’est-ce qui vous paraît essentiel dans une vie ?

G.Y. : Vivre sa vie de telle manière qu’on ne la regrette pas.

LCDR : Et on fait comment ?

G.Y. : Réfléchir plus.

LCDR : À quoi ? Staline réfléchissait beaucoup.

G.Y. : Je ne suis pas en mesure de donner des recettes. Chacun a la sienne.

Le Courrier de Russie a traduit un extrait du roman Zouleïkha ouvre les yeux. A lire en page 2. 

« Ne cache pas tes yeux. Je vois que tu comprends tout »

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La couverture de l’édition russe du roman de Guzel Yakhina, Zouleïkha ouvre les yeux, 2015

Extrait du roman de Guzel Yakhina, Zouleïkha ouvre les yeux
Traduit par Julia Breen sur l’autorisation de l’éditeur

Note : Les photographies sont signées Frank W. Fetter. Elles correspondent au lieu et à l’époque où se passe l’action du roman.

L’action du roman de Guzel Yakhina, Zouleïkha ouvre les yeux, se passe en 1930 : les commissaires rouges font irruption dans les maisons des paysans aisés de tout le pays pour confisquer leurs biens et leur bétail. Les riches doivent partager ce qu’ils possèdent avec les pauvres, leur dit-on, en guise d’explication. Zouleïkha, héroïne principale du roman, est la femme d’un de ces koulaks : un paysan qui possède une vache et un cheval, ainsi que des caves remplies de nourriture. Ils vivent dans un petit village du Tatarstan. Le mari de Zouleïkha, qui s’est déjà fait confisquer ses biens par le passé, est décidé à ne plus rien donner à personne. Un matin, il s’en va avec sa femme dans la forêt afin de cacher des semences sous la neige. Sur le chemin du retour, le couple rencontre les commissaires…

La chanson les surprend comme un brusque coup de vent. Ils n’avaient dans les oreilles que le glissement plaintif des patins du traîneau, et soudain – cette voix d’homme assurée. Belle, profonde, venant de quelque part dans la forêt, au loin. Les mots sont russes, mais la mélodie inconnue. Zouleïkha voudrait l’écouter mais quelque chose inquiète Mourtaza, qui presse la jument, Sandougatch.

Il n’est pas de sauveur suprême,
Ni Dieu, ni César, ni tribun.
Producteurs, sauvons-nous nous-mêmes,
Décrétons le salut commun.

Zouleïkha connaît plutôt bien le russe. Elle comprend que les paroles de la chanson sont belles – qu’on y parle de liberté et de salut.

– Cache les pelles, lui lance Mourtaza entre ses dents.

Zouleïkha enveloppe à la hâte les pelles avec les sacs et les recouvre de sa jupe.

Sandougatch trotte bien, mais pas assez vite – elle s’adapte à l’allure maladroite de son poulain. Et la voix se rapproche, les atteint.

Pour que le voleur rende gorge,
Pour tirer l’esprit du cachot,
Soufflons nous-mêmes notre forge,
Battons le fer quand il est chaud !

C’est une chanson d’ouvrier, décide Zouleïkha, de forgeron ou de fondeur. Il est évident que cet homme avance derrière eux, sur la route qui traverse la forêt, et apparaîtra bientôt de dessous les arbres. Quel âge peut-il avoir ? Jeune, certainement – la voix est pleine de force, d’espoirs.

C’est la lutte finale
Groupons-nous, et demain,
L’Internationale,
Sera le genre humain.

Au loin, entre les arbres, de sombres silhouettes vacillent, rapides. Et voilà qu’un petit détachement à cheval apparaît sur la route. L’homme est devant – l’assiette est légère, droite, c’est évident, même de loin : ce n’est ni un forgeron ni un fondeur – c’est un soldat. Quand il se rapproche, on voit se dessiner les larges galons verts sur son manteau gris, sur sa tête – le lourd casque à pointe avec l’étoile brune. L’uniforme de la Horde rouge. C’est lui qui chante.

Ouvriers, paysans, nous sommes
Le grand parti des travailleurs ;
La terre n’appartient qu’aux hommes,
L’oisif ira loger ailleurs.

Allah a doté Zouleïkha d’une excellente vue. Dans la vive lumière du soleil, elle scrute le visage, inhabituellement lisse pour un homme, du combattant de la Horde rouge (pas de moustache ni de barbe – comme une fille, en un mot). Les yeux ont l’air noirs sous la visière du casque, et les dents blanches, régulières, semblent faites de sucre.

Combien de nos chairs se repaissent !
Mais si les corbeaux, les vautours,
Un de ces matins disparaissent,
Le soleil brillera toujours !

L’homme de la Horde rouge est tout près. Sous le soleil, il cligne des yeux ; des coins de ses yeux, des rides partent et disparaissent sous les lourdes oreilles de son casque de soldat. Il sourit à Zouleïkha, insolent. Elle baisse les yeux, comme doit le faire une femme mariée, enfonce son menton plus profondément sous son châle.

– Hey, patron, il y a loin jusqu’à Ioulbach ? – l’homme de la Horde rouge, sans lâcher Zouleïkha de ses yeux entêtés, se rapproche tout contre leur traîneau – elle sent l’odeur chaude et salée de son cheval.

Mourtaza, sans se retourner, continue de presser Sandougatch.

– T’es sourd ou quoi ?, le cavalier serre légèrement des talons la croupe de son cheval et dépasse le traîneau en deux foulées.

Mourtaza fouette brusquement le dos de Sandougatch, qui bondit en avant et se heurte au poitrail du cheval de l’homme. Le cheval hennit d’inquiétude, trébuche, et se prend les jambes arrières dans une congère sur le bord de la route, piétinant la neige.

– Ou bien aveugle ?! – la voix du soldat de la Horde rouge résonne de colère.

– Il a eu peur, le petit moujik, il voudrait filer sous les jupes de maman, – le reste du détachement rattrape le traîneau, et un type noiraud avec une dent en or qui brille sous une lèvre supérieure ridiculement agitée furète dans le traîneau de tous ses yeux. – Le troupeau est craintif !

Le marché de Kazan en 1930 / Frank W.
Kazan en 1930. Crédits : Frank W. Fetter

Combien sont-ils, en tout ? Pas plus que les doigts des deux mains. Des costauds, en bonne santé. Certains sont en manteau d’uniforme, d’autres en simple pelisse, attachée à la taille par un large ceinturon de couleur cuir. Ils ont tous un fusil au dos. Les baïonnettes étincellent au soleil, à vous brûler les yeux.

Et puis, il y a la femme. Des lèvres d’airelle et des pommes en guise de joues. Assise droite sur sa selle, la tête levée haut et la poitrine en avant – elle se laisse admirer. C’est visible même sous la pelisse – des seins comme ça, il y en aurait assez pour trois. En un mot – une belle plante.

Le cheval du premier soldat finit par revenir sur la route, et le cavalier attrape Sandougatch par la bride. Le traîneau s’arrête. Mourtaza lâche les rênes. Il ne regarde pas les cavaliers, dissimulant un regard sombre.

– Eh bien ?, demande le soldat de la Horde rouge, menaçant.

– Bah, ils ne comprennent pas un mot de russe, ici, camarade Ignatov, lance un soldat âgé, le visage traversé d’une longue cicatrice.

La cicatrice est blanche et très régulière, comme tirée au cordeau. Un sabre, devine Zouleïkha.

– Pas un mot, alors… – le soldat de la Horde rouge Ignatov examine soigneusement Mourtaza et la jument, qui cache sous son ventre son poulain.

Mourtaza ne dit rien. Sa chapka est tirée sur son front – on ne lui voit pas les yeux. Des nuages touffus de vapeur dense sortent de ses narines blanchies, dissimulant une moustache couverte de givre.

– Tu es bien renfrogné, mon frère, prononce Ignatov, songeur.

– C’est sa femme qui l’a engueulé ! lance la dent en or, en faisant des clins d’œil à Zouleïkha, d’un œil, puis de l’autre. Il a le blanc des yeux trouble comme de la bouillie d’avoine, et les prunelles étroites, comme des billes. On entend rire dans le détachement. – Sévères, les femmes tatares ! N’attends pas d’indulgence ! Alors, z’ yeux verts ?

C’est comme ça que son père l’appelait, quand elle était enfant. Ça fait si longtemps. Zouleïkha a eu le temps d’oublier de quelle couleur étaient ses yeux.

Ça rit plus fort, dans le détachement. Une dizaine de paires d’yeux insolents et moqueurs la dévisagent fixement. Elle cache ses joues, devenues tièdes en un instant, du coin de son châle.

– Sévères – et pas follement belles, lâche paresseusement la femme aux gros seins, en se détournant.

– C’est sûr qu’à côté de toi !, ululent les soldats de la Horde rouge.

Zouleïkha entend la respiration sifflante, difficile de son mari dans son dos.

– Arrière ! – Ignatov continue de fixer Mourtaza l’air mauvais. Où allais-tu, de bon matin, patron ? Et avec ta femme, encore. Pas couper du bois, je vois. Tu as perdu quoi, dans la forêt ? Et ne cache pas tes yeux. Je vois que tu comprends tout.

Kazan en 1930 / Frank W. Fetter
Kazan en 1930. Crédits : Frank W. Fetter

Les chevaux s’ébrouent bruyamment dans le silence, piaffent. Zouleïkha ne voit pas mais sent se creuser le pli sur le front de Mourtaza, se graver dans son crâne ; et sa fossette au menton trembler doucement, comme l’onde au-dessus d’un poisson pris à l’hameçon.

– Ils ont cherché des champignons sous la neige, – le noiraud soulève la jupe de Zouleïkha à l’aide de sa baïonnette : les lames des pelles apparaissent sous les sacs. Et ils n’en ont pas ramassé beaucoup !, – il attrape un des sacs de la pointe de sa baïonnette et l’agite en l’air.

Les ricanements dans le détachement grandissent en un rire bruyant. Une poignée de graines jaunes tombe du sac sur les genoux de Zouleïkha – et le rire s’interrompt, comme tranché au couteau.

Zouleïkha, regardant le bas de sa jupe, enlève une moufle et ramasse hâtivement les graines dans son poing. Les cavaliers font le tour du traîneau en silence. Mourtaza déplace lentement sa main vers la hache, qu’il a cachée sous sa ceinture.

Ignatov jette ses rênes à un soldat qui s’est approché et saute à terre. Il s’approche de Zouleïkha, prend son poing dans ses deux mains et l’ouvre de force. De près, on voit que ses yeux ne sont pas du tout noirs, mais gris clair, comme de l’eau de rivière. De beaux yeux. Et ses doigts sont secs, étonnamment chauds. Et très forts. Le poing de Zouleïkha cède, s’ouvre. Dans sa paume – les grains longs, lisses, brillants comme du miel au soleil. Du blé de semailles trié.

– Des champignons, donc…, dit doucement Ignatov. Et t’as peut-être caché autre chose dans la forêt, fumier de koulak ?

Mourtaza, figé comme une statue, se retourne brusquement et regarde haineusement Ignatov dans les yeux. Sa respiration étranglée lui bouillonne dans la gorge, son menton tremble. Ignatov déboutonne l’étui croché à sa ceinture et en sort un pistolet noir au long canon rapace ; il le braque sur Mourtaza, lève le chien.

– Je ne donnerai pas !, gronde Mourtaza, Cette fois-ci, je ne donnerai rien !

Il agite sa hache. Les fusils cliquètent en chœur. Ignatov appuie sur la détente – le coup retentit, se répand en écho dans la forêt. Sandougatch hennit de peur. Des pies tombent des sapins et s’envolent à grands cris vers la forêt épaisse. Le corps de Mourtaza s’écroule dans le traîneau : les pieds vers les chevaux, le visage vers le sol. Le traîneau tressaille violemment.

 Le marché de Kazan en 1930 / Frank W.
Le marché de Kazan en 1930. Crédits : Frank W.

Une douzaine de fusils regardent Zouleïkha : les trous noirs des canons sous les aiguilles étincelantes des baïonnettes. Une fumée bleue s’échappe du pistolet. On sent l’odeur amère de la poudre.

Ignatov regarde, stupéfait, le corps immobile étendu dans le traîneau. Il s’essuie la lèvre supérieure de sa main qui tient le pistolet, range l’arme dans son étui. Prend la hache tombée des mains de son propriétaire et la plante à l’arrière du traîneau avec élan – à un doigt de la tête de Mourtaza. Puis, il saute en selle, talonne son cheval de façon saccadée et, sans regarder, repart au grand galop sur la route. Des sabots, une poussière de neige jaillit.

– Camarade Ignatov, lui crie le soldat à la cicatrice. Qu’est-ce qu’on fait de la femme ?

Ignatov se contente d’un signe de la main : laisse !

– Tu les as eus, tes champignons, z’yeux-verts !, lui jette pour finir le noiraud à la grosse lèvre.

Les cavaliers s’empressent de rattraper le commandant. Le détachement contourne le traîneau comme des vagues le feraient d’une île. Les pelisses aux cols frisés, les chapkas hirsutes, les manteaux gris et les bandes rouges voguent le long d’elle, à la poursuite du cavalier en boudionovka à pointe. Bientôt, le bruit des sabots se tait. Zouleïkha reste seule au milieu du silence de la forêt.

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