Gagner les élections en Russie : mode d’emploi

Le parti d’opposition Parnas d’Alexeï Navalny n’a recueilli que 2 % des voix aux élections régionales du 13 septembre dernier en Russie. Pourquoi un chiffre aussi faible ? La raison première et la plus souvent invoquée : la pression intense du pouvoir, dont le parti a été victime. En effet, Parnas n’a pu se présenter que dans une région, celle de Kostroma, au lieu des quatre prévues par ses dirigeants. Les commissions électorales de Kalouga, Magadan et Novossibirsk ont refusé d’enregistrer ses candidats, considérant que leurs signatures de soutien étaient fausses. Pendant la campagne, plusieurs membres de Parnas ont été interpellés, l’un d’entre eux, Andreï Pivovarov, se trouvant toujours en prison, accusé d’usage illégal de la banque de données de la police. La télévision de Kostroma a diffusé des émissions dénigrant les candidats du parti, les accusant notamment de servir les intérêts américains et de fomenter une révolution en Russie.

Ilia Iachine à Kostroma. Crédits Iachine/FB
Ilia Iachine à Kostroma. Crédits Iachine/FB

Mais les opposants ne se sont pas laissés intimider : des dizaines de sympathisants de Parnas sont allés de Moscou à Kostroma pour les soutenir sur place. Ilia Iachine, principal candidat aux élections, a rencontré les électeurs dans chaque petite ville de la région, les militants ont fait le tour des villages. L’un d’entre eux, Misha Bonch-Osmolovskiy, regrette, sur son blog, que ces rencontres avec les opposants aient attiré si peu de monde : « À Vokhma, il y avait dix personnes, dont deux SDF et trois enfants… Notre meilleure rencontre a rassemblé 30 personnes, soit 1 % de la population de Kologriv. Au final, nous avons recueilli 20 voix dans cette ville », confie-t-il. Il explique cet échec par une « apathie générale » de la population russe.

« Nous avons été vaincus par la passivité, le manque de volonté et la dépression générale », poursuit-il. Pour y remédier, le blogueur a des tas d’idées que son parti aurait pu réaliser, à condition d’avoir plus de temps et de moyens. En voilà quelques-unes : « Dans chaque chef-lieu, nous avons une scène. Pourquoi ne ferions-nous pas venir un projecteur, des enceintes et un drap blanc pour diffuser des films sur la place Bolotnaya ou Léviathan ? Pourquoi n’enverrions-nous pas dans le ciel des avions avec la bannière de notre parti ? Les gens seraient contents de voir ça. Et puis, ils iraient voter pour nous ! Et si nous organisions une fan zone ? Nous pourrions installer un écran dans un parc, mettre des chaises autour, brancher le wi-fi et diffuser des interventions de Iachine et de Navalny ! » À la fin, le blogueur avoue avoir longtemps réfléchi à la façon de « réveiller les habitants de Kostroma »… en vain, pour l’instant.

« Lors de ma première campagne, en 2010, je n’ai rencontré aucun obstacle. Tout le monde croyait qu’un noir ne pourrait jamais gagner des élections en Russie. Mais j’ai gagné, sans problèmes. »

La population russe serait-elle donc totalement apathique et indifférente à son sort ? On serait tenté de le croire, si l’on n’avait un exemple qui prouve exactement le contraire. Pendant qu’Ilia Iachine dénonçait le pouvoir corrompu face aux caméras de télévision, Jean-Grégoire Sagbo, originaire du Bénin et vivant depuis vingt ans dans un village de la région de Tver, en Russie profonde, se faisait réélire au conseil municipal de sa région. Député du district Konakovski depuis 2010, il a remporté sans difficulté les élections de 2015. Comment ? En 2010, il a commencé par rénover le hall de son immeuble et placer partout des vases avec des fleurs. Puis, il a organisé des journées de travail bénévole afin de nettoyer les rues de son village de Zavidovo. Les habitants ont apprécié ces gestes au point de faire de Sagbo leur représentant officiel. « Lors de ma première campagne, en 2010, je n’ai rencontré aucun obstacle, se souvient Jean-Grégoire. Tout le monde croyait qu’un noir ne pourrait jamais gagner des élections en Russie. Mais j’ai gagné, sans problèmes. » La campagne russe rétrograde et xénophobe est-elle un mythe ? Jean-Grégoire ne nie pas avoir été confronté plus d’une fois à des réactions racistes en Russie, tout en s’empressant de préciser : « Mais si les Russes étaient racistes, je ne pourrais pas vivre parmi eux. » Pour lui, « peu importe que tu sois noir, rouge ou vert : pour être bien reçu par le pays qui t’accueille, il faut d’abord chasser l’arrogance. Il faut avoir le respect des nations autant que le respect de soi. Moi, je me sens russe parce que les Russes eux-mêmes méprisent l’arrogance – se sentir supérieur à l’autre n’est pas russe », ajoute-t-il.

Aujourd’hui, à Zavidovo, Jean-Grégoire est parfaitement intégré, et respecté. Les gens lui serrent la main dans la rue et le remercient de ce qu’il fait pour le village. Et ils ont effectivement de quoi être reconnaissants. Grâce aux efforts du député, le village a eu des routes asphaltées et une aire de jeu. Jean-Grégoire a organisé des cellules d’aide aux alcooliques et aux toxicomanes, et finance des soins pour eux dans une clinique moscovite. Propriétaire d’un magasin de vêtements, il n’hésite pas à puiser dans ses ressources personnelles quand il faut réparer une chaudière et que le gouverneur de Tver peine à trouver des sous. Le député se bat également contre les fournisseurs d’électricité, qu’il accuse de voler les habitants.

Bref, pour gagner la confiance de ses électeurs, Jean-Grégoire a choisi une stratégie on ne peut plus basique, pas excitante pour un kopeck. Il ne diffuse pas des films sur la triste vie de la province russe, préférant travailler d’arrache-pied pour rendre cette vie plus digne, et moins désespérante. Il n’installe pas le wi-fi dans les parcs et n’envoie pas des avions dans les airs, mais il accomplit une multitude de tâches fastidieuses, répétitives et parfaitement ennuyeuses – qui, à elles seules, finissent par changer les choses. Loin de Jean-Grégoire l’idée de « réveiller » les habitants de Zavidovo. Simplement parce qu’il ne les croit pas « endormis ».

Ce que désire le Russe lambda, par-dessus tout, c’est être plus soutenu par un État qui ne cesse de réduire sa participation au financement des cliniques et des écoles.

Ainsi, si l’opposition libérale peine aujourd’hui à gagner la confiance des électeurs, c’est avant tout parce qu’elle est trop loin de leurs préoccupations réelles. Dans leur campagne à Kostroma, les opposants ont réduit leur message aux électeurs à la formule magique : « Les gens au pouvoir sont tous des escrocs et des voleurs. Chassons-les ! » Et les électeurs seraient tentés de les croire : c’est très probablement ce qu’ils pensent eux-mêmes. Mais rien ne parvient à les convaincre que les jeunes gens souriants de Parnas seront meilleurs que ceux qu’ils veulent détrôner. Ilia Iachine leur a bien promis de construire un État démocratique, d’assurer la croissance économique, de défendre la propriété privée et la concurrence honnête… mais le parti au pouvoir leur promet à peu près la même chose, et, de toute façon, ce n’est pas le manque de concurrence qui constitue le premier problème du Russe lambda : ce qu’il désire, par-dessus tout, c’est être plus soutenu par un État qui ne cesse de réduire sa participation au financement des cliniques et des écoles. L’accès à une aide médicale de qualité et à une éducation de haut niveau : voilà ce qui préoccupe les habitants de Kostroma, de Tver et de toutes les régions du pays. Avant tout, les Russes veulent être assurés, en cas de maladie grave, d’être soignés par de bons médecins, dans des délais acceptables et sans devoir y dépenser des sommes exorbitantes. Or, c’est précisément ce qu’en ce moment, l’État ne leur assure plus. Et ce n’est pas l’opposition qui va résoudre le problème : tout aussi fidèle à l’idéologie libérale que le pouvoir en place, celle-ci prône le « que chacun se débrouille », et les électeurs ne sont pas dupes.

La Russie aurait effectivement besoin d’une véritable opposition – mais d’une opposition de gauche, car elle est gouvernée par des gens de droite depuis bientôt 25 ans. La « main invisible du marché », les Russes l’ont largement sentie sur leur dos – ils ont assez donné ! Ce qu’ils souhaiteraient, aujourd’hui, c’est un peu de ce bon vieux socialisme qui fait depuis des décennies partie intégrante de la vie des millions d’Européens, et sans lequel ces derniers n’imaginent plus leur existence. Mais il n’y a pas d’opposition de gauche en Russie : le Parti communiste, malgré sa présence au parlement, n’a pas d’influence réelle sur le développement du pays, et les partis de gauche indépendants, tel celui d’Édouard Limonov par exemple, sont dénigrés par le pouvoir aussi violemment que par l’opposition libérale. Triste paradoxe.

En attendant, si vous voulez gagner les élections en Russie, commencez par rénover le hall de votre immeuble et par lancer des journées de travail bénévole dans votre quartier.

3 commentaires

  1. Aussi simple que cela ! Les citoyens, peut importe le pays, sont devenus désabusés des tours de passe-passe que leur infligent leurs dirigeants. Montrez patte blanche… ensuite on verra !

  2. Et ceci est en effet tout aussi valable dans notre Europe où les acquis des lutes de la gauche sont constamment mis en péril par les politiques néolibérales de plus en plus puissantes

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