« Je n’ai pas joué aujourd’hui » : le combat des accros aux jeux vidéo en Russie

Sur le modèle des Alcooliques anonymes, le premier groupe de soutien aux accros aux jeux vidéo est né en Russie en mai dernier. Les membres se réunissent trois fois par semaine pour partager leur expérience et tenter de s’en sortir ensemble. Le Courrier de Russie a assisté à l’une de ces réunions. Reportage.

« Je n’ai pas joué aujourd’hui » : le combat des accros aux jeux vidéo en Russie. Shin Minchul
Première étape : reconnaître que « nous étions impuissants face aux jeux vidéo et notre vie était devenue ingérable ». Crédits : thenypost.files.wordpress.com

Loin des clichés

« Mon record, c’est d’avoir joué cinq jours de suite, sans dormir, en mangeant des chips et en ne buvant que des boissons énergisantes et du coca », raconte Aleksandr, 28 ans, l’un des fondateurs du groupe. Parmi ses jeux de prédilection, ceux de stratégie et de guerre en ligne comme DotA, World of Tank ou Counter Strike.

Difficile d’imaginer à quoi ressemblait, il y a deux ans, ce jeune homme au regard vif, au teint bronzé et à la coupe de cheveux soignée : « J’avais la boule à zéro et les dents abîmées à cause du mélange de drogues et d’alcool », se rappelle Aleksandr. Loin du cliché du geek binoclard et boutonneux, le jeune homme explique qu’il s’est mis à jouer après avoir échoué dans ses études d’ingénieur.

« J’avais de grandes attentes quant à mon avenir, et j’avais toujours imaginé que je deviendrais quelqu’un d’important et de riche », dit-il. La désillusion est donc de taille lorsqu’à 20 ans, il rate pour la deuxième fois sa deuxième année universitaire. « J’ai baissé les bras, et tout s’est enchaîné très vite », raconte-t-il. Aleksandr a arrêté les cours et passait toutes ses journées chez lui, il s’est mis à boire et à jouer aux jeux vidéo, a perdu sa petite amie et « toute confiance en lui », confie le jeune homme.

C’est « grâce aux autres » qu’il s’en est sorti. Aleksandr a rejoint le groupe des Alcooliques anonymes moscovites, où il a pu échanger avec les autres membres. « Étonnamment, je suis parvenu à combattre mon problème d’alcool mais pas l’addiction aux jeux vidéo, poursuit-il, expliquant que c’est là qu’il a décidé, avec des gens confrontés au même problème que lui, de créer un groupe spécifiquement dédié aux accros aux jeux vidéo.

« Raconter mon histoire et écouter celles des autres m’a beaucoup aidé, et je serai éternellement reconnaissant envers le groupe », insiste Aleksandr, qui confie ne pas avoir touché à un jeu vidéo depuis vingt mois. Il effectue actuellement des petits boulots et songe à reprendre des études d’ici un ou deux ans. « Je ne suis pas encore tout à fait prêt », admet-il.

Autour de la table ronde, les quatre autres fondateurs du groupe écoutent attentivement Aleksandr. Leurs visages enfantins font penser à une bande d’adolescents qui se connaîtraient depuis toujours. Ils boivent du thé. Dans cette petite salle sombre et vieillotte, louée à une œuvre de bienfaisance moscovite, ils ne parlent pas de jeux vidéo, préférant revenir sur les épisodes les plus pénibles de leurs vies. Âgés de 22 à 35 ans, ils passaient tous, récemment encore, plus de huit heures par jour devant l’ordinateur.

Le groupe compte environ neuf membres actifs qui se réunissent trois fois par semaine : les lundis, mardis et vendredis. Une rencontre sur Skype est également organisée le jeudi. La séance d’aujourd’hui est consacrée à l’accueil de deux nouveaux participants : Dima, 28 ans, et Irina, 33 ans. Teint blême et regard fuyant, les nouveaux sont assis chacun dans un coin, un peu en retrait.

Les membres disposent d’un temps de parole de sept minutes chacun. Téléphones, dictaphones et appareils photo sont proscrits. Au début de chaque séance, les membres mettent 250 roubles chacun dans le pot commun pour la location de la salle, puis observent une minute de silence : pour « tous ceux qui souffrent, qui n’ont pas encore trouvé le chemin qui mène jusqu’au groupe et qui sont morts de cette terrible maladie », récite Artiom, qui préside la réunion d’aujourd’hui.

Établi sur le modèle des groupes d’entraides américains Computer gaming addicts anonymous (C.G.A.A.), qui fonctionnent comme les Alcooliques anonymes, le groupe russe des accros aux jeux vidéo suit un programme de vie en douze étapes, dont la première est de reconnaître que « Nous étions impuissants face aux jeux vidéo et notre vie était devenue ingérable », peut-on lire sur la liste en gros caractères, épinglée au mur du local.

« J’ai compris que je pouvais en mourir »

« J’ai toujours senti que j’étais différent, se lance Igor (nom d’emprunt), 22 ans, qui a commencé à jouer de façon compulsive à l’adolescence. À 17 ans, il a quitté sa ville de province pour Moscou, afin d’étudier à la Haute école d’économie.

Il vivait seul dans un appartement, ses parents lui envoyant de l’argent. « J’ai rapidement cessé d’aller en cours. Je restais enfermé toute la journée dans ma chambre, à jouer, raconte-t-il. Je ne me levais que pour aller chercher à manger et à boire, aller aux toilettes et dormir. »

Le jeune homme s’obligeait, régulièrement, à faire des pauses. « Je comprenais que ce n’était pas sain de jouer près de douze heures par jour… mais au bout de deux semaines sans toucher à l’ordinateur, je m’autorisais à jouer un peu, et je reprenais alors de plus belle », indique-t-il.

Igor a commencé de maigrir, perdant dix kilos en un an et demi. Sa peau est devenue très blanche, il souffrait de violents maux de tête et saignait beaucoup du nez. « Le jour où je n’ai pas pu me lever de ma chaise pour aller me coucher, j’ai compris que je pouvais en mourir. Et que j’étais incapable de m’en sortir seul », confie-il.

Admis dans un centre de réhabilitation pour alcooliques de Moscou, Igor a progressivement repris espoir. « Là-bas, j’ai pris conscience que mon addiction aux jeux vidéo était une maladie, et qu’il fallait que j’apprenne à vivre avec », se souvient le jeune homme. Igor est conscient qu’il ne pourra jamais jouer comme quelqu’un de normal et préfère s’interdire de toucher à des jeux, quels qu’ils soient. « Surtout, je n’en ai plus envie, explique-t-il. Mais je peux utiliser mon ordinateur de façon normale pour d’autres choses. »

Après sept mois de cure, une nouvelle étape a commencé pour Igor. « Sur les conseils de mon parrain au centre, j’ai fondé avec Aleksandr ce groupe des accros aux jeux vidéo – et j’y ai trouvé un nouveau sens à ma vie », indique-t-il, souriant. Passionné de cuisine, le jeune homme a repris des cours de gastronomie et rêve d’intégrer un grand restaurant de la capitale. Retourner à la Haute école d’économie ? Il n’y pense plus. Si Igor a choisi de se former à un nouveau métier, c’est aussi parce qu’il a échoué à plusieurs entretiens d’embauche. « Ce n’est pas facile d’expliquer à un employeur un trou de trois ans dans votre CV…, confie-t-il. Mais peu importe !, reprend-il, enthousiaste. Je n’ai plus joué à un seul jeu vidéo depuis un an, et chaque jour est une victoire. Merci. Je n’ai pas joué aujourd’hui », dit le jeune homme en concluant son témoignage, encouragé par les applaudissements des membres du petit groupe.

Le président de séance invite ensuite les nouveaux arrivants à s’exprimer, s’ils le souhaitent. « C’est comme vous le sentez, leur dit-il gentiment. Sinon, ce sera pour la prochaine fois. » Après un long silence, Dima se jette à l’eau. « Suite à une maladie grave, j’ai dû rester très longtemps chez moi, et je me suis mis à jouer à l’ordinateur. Le problème, c’est qu’aujourd’hui, alors que je suis guéri, je ne peux plus m’arrêter, confie-t-il, hésitant, avant de reprendre : Actuellement, ma vie se résume à jouer, boire et fumer. Je n’arrive pas à sortir de ce cercle vicieux. » « Merci pour ta franchise, répond le groupe en chœur. Bienvenue. »

À la fin de la réunion, Irina (nom d’emprunt), qui n’a pas pris la parole, explique s’être retrouvée dans les histoires des garçons mais ne pas se sentir prête à partager la sienne. « Mais merci : grâce à vous, je n’ai pas encore joué aujourd’hui », lance-t-elle en partant, liste des douze étapes en main. « Elle reviendra demain, c’est sûr », chuchote Artiom, d’un air satisfait.

Les fondateurs du groupe entendent ne pas s’arrêter à la capitale, comptant développer leur activité, à l’avenir, dans les régions russes.

Aider les autres pour s’aider soi-même

Aider les autres pour s’aider soi-même. Crédits : glassheel.com
Ces groupes d’entraide permettent de travailler sur l’un des aspects les plus négatifs de la maladie : l’environnement. Crédits : glassheel.com

Car la menace est bien réelle. S’il est impossible d’évaluer précisément le nombre d’accros aux jeux vidéo en Russie, les cas d’« overdose » ne sont pas rares, comme l’illustre le décès de cet adolescent de 17 ans, le 30 août dernier, en Bachkirie, après avoir joué 22 jours presque sans s’arrêter, rappelle Oleg Zikov, directeur de l’Institut de toxicologie du ministère russe de la santé publique.

« À l’heure actuelle, on n’a aucune statistique. La difficulté est non seulement qu’il existe plusieurs niveaux d’addiction aux jeux vidéo, mais aussi que la maladie est jeune, parce que typique de nos sociétés contemporaines », explique-t-il.

Ainsi, la Russie ne dispose d’« aucune structure officielle capable de venir en aide spécifiquement aux accros aux jeux vidéo », déplore le médecin, qui souligne qu’il s’agit pourtant « d’une forme de dépendance du même ordre que celle dont souffrent les alcooliques ou les drogués. Qui, eux, disposent de nombreux centres d’accueil et d’aide. »

Oleg Zikov salue donc la création de ces groupes d’entraide, qui permettent de travailler sur l’un des aspects les plus négatifs de la maladie : l’environnement, qui ne leur convient pas mais auquel les malades se sont adaptés. « Les groupes pour les dépendants aux jeux vidéo permettent aux membres de se rattacher à de nouvelles valeurs, en prenant conscience de leur maladie, en construisant de nouvelles relations, en constatant les progrès des autres et surtout en aidant ceux qui souffrent du même mal », constate-t-il.

Pour l’heure, le groupe des cinq garçons fait encore office de précurseur, les autres initiatives se résumant à des communautés et forums dédiés à cette dépendance sur les réseaux sociaux. Au niveau national, la ministre russe de la santé, Veronika Skvortsova, a assuré en février 2015 aux députés de la Douma que le gouvernement prenait le problème au sérieux. Toutefois, aucune mesure concrète n’a encore été prise.

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