Voyage en terra incognita : cinq villes et villages d’art et d’histoire du Daghestan

À l’extrême sud de la Russie, un petit territoire inquiète le Grand ours – mystérieux Daghestan, aussi effrayant que fascinant. Aux confins du monde habité, l’histoire d’une terre vierge, à la fois refuge et abyme. Les montagnes du Daghestan ont de tout temps accueilli les fuyards et caché les brigands. Le Daghestan épris de liberté, tour à tour sauvage et rusé, a résisté à tous les exils et à la volonté soviétique d’uniformisation ; il continue de tenir bon, population majoritairement rurale oblige, contre les sirènes de la globalisation. Le Daghestan et ses 40 langues relevant de quatre familles linguistiques différentes, est un terrain rêvé pour l’ethnologie – un terrain miné aussi, berceau des rebelles les plus indomptables. Entre mer et montagne, entre esprit de clan et art du commerce, la région, têtue, résiste à toute classification. Le Courrier de Russie vous propose un itinéraire de cinq lieux symboliques de cette république de la Fédération. 

Pour Damas

À Koubatchi. Crédits : gdehorosho.ru/6532
Koubatchi. Crédits : gdehorosho.ru/6532

Koubatchi est située à une cinquantaine de kilomètres de Derbent – cette ville la plus ancienne de la Fédération de Russie, âgée de 5 000 ans au moins, porte et frontière entre la Perse et les « peuples du Nord ». Koubatchi est un aoul – village bâti en forteresse sur les flancs de la montagne. À Koubatchi, du haut de ses quelques 3 500 âmes, chaque maison ou presque est un atelier et un musée, et les familles conservent jalousement les secrets de la gravure et du niellage sur métal. Même les ornements sont canoniques, ne laissant qu’une place infime à la fantaisie de l’artisan. C’est à l’usage de la guerre et des armes que Koubatchi, au fil du Moyen-Âge, a appris et développé son art unique. Aujourd’hui, on vend des souvenirs aux touristes et des bijoux dans le monde entier, on pleure le départ des fils et on continue de s’efforcer de se marier entre soi.

Dans une vie disciplinée à l’extrême, les mariages, justement, sont à la fois une consécration et un exutoire. On y respecte la tradition – immémoriale et païenne – des bandes de jeunes hommes masqués venant à la fois effrayer et amuser les invités durant les trois jours de liesse. Au Daghestan, on appartient au clan. L’esprit des montagnes imprenables dans les lames ciselées de Koubatchi : la codification omniprésente pour dompter et concentrer la violence de l’énergie vitale.

Pour les Mongols

Gotsatl. Crédits : dagzhizn.ru
Gotsatl. Crédits : dagzhizn.ru

Gotsatl, sur les berges de l’Avar-Koïssou, est aussi un aoul de joailliers. Ici, seules quelques familles de graveurs – de tout temps – et un combinat qui semble toujours retomber sur ses pattes. De la technique empruntée aux maîtres de Koubatchi, les artisans de Gotsatl ont fait leur métier spécifique – des ornements plus grossiers et plus profonds pour des objets plus quotidiens, marmites et chaudrons, cornes pour le vin plus récemment, sabres et poignards puisque qu’il le faut.

Gotsatl, c’est une vallée entourée, d’un côté, d’une route fermée par une barrière depuis qu’un des habitants a été assassiné l’année dernière, que les villageois protègent le jour et ferment la nuit, et, de l’autre, de vastes champs de chanvre sauvage. Les villageois vous expliqueront qu’à Gotsatl – nombril du monde –, on prend toutes les décisions en assemblée – jeunes et femmes y compris, s’ils le veulent – parce qu’on est « libre par tradition », et qu’on n’a « pas l’habitude de prêter allégeance au khan ». À Gotsatl, on revient toujours, et il faut au moins trois générations pour être considéré comme réellement des siens. Et dans cette vallée à la population qui continue de croître lentement mais sûrement, on sait qu’on s’en sortira toujours – tant qu’il y aura les femmes et leurs bijoux.

Pour les Turcs

Balkhar. Crédits : odnoselchane.ru
Balkhar. Crédits : odnoselchane.ru

Balkhar, au plein cœur de la république, niché dans sa vallée entre deux hauts sommets de montagnes, est probablement parmi les villages les plus reculés du Daghestan. Balkhar et ses étroites ruelles de terre battue que surplombent des maisons de pierre à un étage, Balkhar l’hospitalière, sereine et inoffensive – naïve. À Balkhar, on vit de son argile depuis les temps immémoriaux – la poterie est l’apanage des femmes, les hommes se chargeant de vendre les productions sur les marchés alentour –, on laboure encore à dos d’âne, on saute au-dessus des feux de bois pour le Nouvel An perse qui sacre le printemps, et l’on résiste tant bien que mal aux assauts de la civilisation globale.

Du temps de l’URSS, Balkhar envoyait sa céramique dans tout le pays et chaque maison avait son tour. Mais désormais, les écoles du village se vident, les jeunes s’en vont à la capitale et ceux qui restent ne veulent plus apprendre le métier traditionnel, pénible et salissant. Balkhar est à la croisée des chemins : avec le développement du tourisme dans la république, elle peut ressusciter, telle une belle endormie, grâce à sa tradition authentique et tranquille ; ou succomber, figée dans un folklore de pacotille par des marchands du temple, victime de sa naïveté, bonne et tranquille.

Pour la Perse

Tsovkra. Crédits : odnoselchane.ru
Tsovkra. Crédits : odnoselchane.ru

Le Daghestan est fait de contrastes : aussi impitoyable qu’hospitalier, aussi léger que sombre et brutal. Et dans la république, un homme, ça doit savoir danser aussi habilement que monter à cheval. Sur l’origine des funambules du Daghestan, on n’a que des légendes : l’art pourrait avoir été une épreuve parmi d’autres, une façon pour les jeunes gens de se dépasser et de prouver leur valeur. Ce que l’on sait pour sûr, c’est que cette forme d’acrobatie – pratiquée souvent par des Pekhlevans ethniques, descendants des guerriers d’élites des empereurs persans – s’est développée comme un métier avant la Révolution, avec la création de plusieurs écoles dans la république, et a atteint son apogée sous l’Union soviétique, avec sa tradition du cirque.

Tsovkra, situé dans les montagnes du centre à 2000 mètres au-dessus de la Caspienne, est un de ces villages de funambules du Daghestan, prospère au vingtième siècle, aujourd’hui déclinant. Parmi ses nombreuses maisons abandonnées, le village conserve une école de funambules, au maigre effectif ; et si la marche dans les airs ne nourrit définitivement plus son homme, les jeunes de Tsovkra, qui étudient et travaillent à Makhatchkala ou à Moscou, ne manquent pour rien au monde d’y revenir, l’été, participer au festival de funambules de la ville voisine de Daghestanskie Ogni.

Pour Médine

Ountsoukoul. Crédits : blogspot.com
Ountsoukoul. Crédits : blogspot.com

À Ountsoukoul, village de montagne situé sur la rive gauche de l’Avar-koïssou, à une centaine de kilomètres de Makhatchkala, on sculpte du métal sur le bois noble depuis la fin du XVIe siècle. Le métier, rare et précieux, a couru les expositions universelles d’Europe de l’Ouest à la frontière des XIXe et XXe siècles, essaimant même jusqu’en Amérique dans les années 1910 ; et les artisans connaissent leur valeur. Parmi eux, un nom de famille se distingue, synonyme d’un talent unique, transmis et renouvelé depuis huit générations. Le graveur sur bois et docteur en philosophie et études islamiques Gamzat Gazimagomedov poursuit l’œuvre de ses ancêtres, exprimant son originalité créatrice, reconnaissable entre toutes par les amateurs, dans le strict respect des méthodes et des formes originelles.

À Ountsoukoul, on érige en œuvres d’art les objets du travail de la terre – cruches, vaisselle, pots à lait et à beurre – et du quotidien : pipes, plateaux, cannes. Cette canne qui accompagnera fidèlement le pèlerin jusqu’aux lieux saints. À Ountsoukoul, on renouvelle la tradition en mêlant aujourd’hui aux formes géométriques et végétales traditionnelles des ornements des éléments de calligraphie arabe ; on lutte contre l’ignorance et le retour de l’obscurantisme à coups de culture et de subtilité.

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