Arnaud Dubien : « L’affaire tchétchène n’est pas close »

Arnaud Dubien est chercheur spécialiste de la Russie et directeur de l’Observatoire franco-russe. Retour sur son enfance dans le Massif central, son arrivée sur le quai de Saint-Pétersbourg en 1992, sa mission humanitaire pendant la première guerre tchétchène, sa vision de la Tchétchénie aujourd’hui.

Arnaud Dubien. Crédits : Rusina Shikhatova/LCDR
Arnaud Dubien. Crédits : Rusina Shikhatova/LCDR

Le Courrier de Russie : Parlez-nous de votre enfance.

Arnaud Dubien : Provinciale, campagnarde, dans le Forez, dans le Massif central, avec une famille maternelle auvergnate, une dynastie de couteliers et une famille paternelle forézienne de commerçants et paysans. Ma mère travaillait au Trésor public et mon père dans une société de transport.

LCDR : Une image ou un souvenir prégnant de votre enfance ?

A.D. : Des paysages, beaucoup de paysages foréziens, un premier contact avec le football, la découverte d’un milieu impressionnant, le stade de Saint-Étienne, et le musée de la mine. Saint-Étienne était une bourgade avant la révolution industrielle, grâce à la mine et aux armes, c’est devenue une ville champignon à l’américaine, une ville de travailleurs, sans monuments historiques, qui aujourd’hui se reconvertit de façon très dynamique avec la cité du design en lieu et place de la manufacture d’armes.

LCDR : Il n’y a plus de fabricants d’armes ?

A.D. : Tout a fermé, la région stéphanoise fut une des victimes collatérales de la fin de la Guerre froide.

J’ai appris le russe pour faire Saint-Cyr, je n’ai pas fait Saint-Cyr mais le russe est resté.

LCDR : Quand la Russie fait-elle irruption dans votre vie ?

A.D. : Vers dix, onze ans, je collectionne les photos sur les volcans et apprends l’existence du Kamtchatka. Puis à treize, quatorze ans, je souhaitais faire Saint-Cyr et lors de journées d’orientation, deux officiers m’ont encouragé en me conseillant d’étudier soit le serbo-croate, soit le russe. Par le plus grand des hasards, il y avait à quarante kilomètres de chez moi un lycée enseignant le russe. J’ai ainsi fait la connaissance du professeur de russe qui joua un rôle crucial, René Laurenceau, un grand lettré avec une grande culture classique, des yeux bleus très clairs, une grande barbe, un communiste, un personnage très impressionnant. Le russe est alors devenu la passion dominante de ma vie.

LCDR : Comment cette passion s’est-elle manifestée ?

A.D. : Après le bac, je n’ai finalement pas fait Saint-Cyr mais le russe est resté et je suis parti pour une année à Saint-Pétersbourg en 1992-93.

LCDR : Quel souvenir gardez-vous de votre premier contact avec la Russie ?

Saint-Pétersbourg, Nevski prospekt. Crédits : cdn.ostrovok.ru
Saint-Pétersbourg, Nevski prospekt. Crédits : cdn.ostrovok.ru

A.D. : Je suis arrivé sur le quai de la gare de Saint-Pétersbourg le 15 octobre 1992 avec deux valises plus lourdes que moi. Personne ne m’attend, je suis assez désemparé, mon compagnon de compartiment – un Biélorusse ancien pilote d’hélicoptère en Afghanistan – me prend en charge, m’emmène sur l’île Vassiliev dans un des foyers d’étudiants universitaires. C’était un endroit plutôt triste avec beaucoup d’étrangers originaires de pays assez lointains, des Chiliens par exemple issus de familles communistes exfiltrées par le Brésil, beaucoup de Serbes aussi. Je fais huit mois de russe, de slavistique, je découvre Saint-Pétersbourg, le lac Ladoga, je vis à l’époque avec un Américain polyglotte aujourd’hui spécialiste du japonais et un Grec du Donbass qui m’invite chez lui. Je découvre cette région en 1993. Les villages que j’ai visités se trouvent d’ailleurs aujourd’hui sur la ligne de front. Ils étaient alors peuplés de Coréens, déportés en 1939, de Tatars, il n’y avait pratiquement ni Russes ni Ukrainiens, j’ai pris conscience à cette époque de l’aspect « mosaïque » de l’ancien empire russe.

LCDR : Puis vous reprenez vos études en France ?

A.D. : Oui et fin 1994, début 1995, la première guerre de Tchétchénie fait rage et je tombe sur une petite annonce dans les locaux de l’INALCO : « ONG, zone de guerre, cherche interprète » : c’était MSF, j’appelle, je parle mieux russe que la personne qui me fait passer l’entretien et je pars quatre mois dans le Caucase du Nord.

LCDR : Quelles furent vos impressions ?

A.D. : Ce fut une période très marquante – c’est la première fois que je vois la guerre, j’avais vingt ans, je découvre le Caucase, si impressionnant, où l’on sent l’Orient, on n’était plus vraiment en Europe. C’était à l’époque une guerre classique avec une ligne de front, sans terrorisme ni enlèvement ni islamistes, les ONG pouvaient se déplacer. Je découvrais les beautés du Caucase, les horreurs de la guerre, j’y rencontre ma future épouse, étudiante à Piatigorsk. J’en reviens transformé et pratiquement marié.

Je me souviens de ces vieillards russes, grecs ou ukrainiens, terrés dans leur cave et errant dans Grozny rasée.

LCDR : Qu’est-ce qui fut le plus marquant ?

A.D. : Je garde de bons souvenirs de MSF même si j’étais lucide. J’y ai vu des gens extraordinaires et des médiocres. Les personnes qui m’ont le plus impressionné sont ces médecins qui venaient faire des missions dans un pays en guerre pendant leurs congés : il y avait chez eux une sagesse, un détachement par rapport à ce qu’ils voyaient, ils n’étaient pas là pour faire carrière. Je me souviens des appelés russes dans les blindés à Ourous-Martan, des gamins de 18 ans qui se demandaient ce qu’ils faisaient là. La peur se lisait sur leur visage. Je revoie la ville de Grozny, presque entièrement rasée, et ces vieillards russes, ukrainiens ou grecs, terrés dans leur cave parce qu’ils n’ont nulle part où aller et qui errent dans la rue.

LCDR : Et les médiocres ?

A.D. : J’ai été déçu, choqué par un comportement de petit fonctionnaire de l’humanitaire dont l’objectif était de parvenir au CICR (Comité international de la Croix-Rouge). Certains n’étaient pas là pour aider les gens, avaient parfois un comportement néo-colonial. A Chatoï, en plein territoire insurgé, un expatrié avait dit un soir à une patiente inquiète de repasser le lendemain. Ça me paraît humainement désagréable, déplacé et montre une absence de sensibilité, de compréhension de la culture locale, une fermeture à l’autre qui est étonnante quand on veut faire de l’humanitaire.

LCDR : Quid de la Tchétchénie aujourd’hui ?

A.D. : Je n’y suis jamais retourné. J’irai peut-être cet automne, je devine ce que je vais voir, une génération qui n’a pas vu la première guerre, qui grandit dans une république qui formellement fait partie de la Fédération de Russie mais qui dérive d’un point de vue institutionnel et civilisationnel.

La vie quotidienne en Tchétchénie ressemble de moins en moins à celle du reste de la Russie.

La Tchétchénie d'aujourd'hui. Crédits : visenta.ru
Mosquée Akhmad Kadyrov de Grozny inaugurée en 2008. Crédits : visenta.ru

LCDR : Comment caractériseriez-vous cette dérive ?

A.D. : La Russie a gagné son pari d’un point de vue stratégique. Il y a eu deux conflits séparatistes, la Russie a perdu le premier mais a gagné le deuxième. Poutine a sous-traité au clan Kadyrov en passant avec lui ce marché : vous avez carte blanche, on vous donnera beaucoup d’argent, la Tchétchénie doit proclamer son retour dans la Fédération et ne plus trop faire parler d’elle. Ce pari est gagné – bien que le problème tchétchène « déborde » parfois jusqu’au pied du Kremlin, comme l’a rappelé l’affaire Nemtsov mais après Poutine, qu’est-ce qui se passe ? La vie quotidienne en Tchétchénie ressemble de moins en moins à celle du reste de la Russie, l’héritage soviétique, l’industrialisation, l’éducation sont en train de disparaître, et cette renaissance tchétchène se fait sous influence du Golfe persique.

LCDR : Comment voyez-vous l’avenir de la Tchétchénie ?

A.D. : Il peut y avoir un scénario catastrophe, un attentat contre Kadyrov, il n’a pas de fils en âge de régner, mais il se peut aussi que Poutine et Kadyrov soient là jusqu’en 2024. Il peut y avoir une augmentation de l’instabilité due à un retour de combattants de Syrie, il peut y avoir une généralisation de la guerre en Tchétchénie avec, de nouveau, une population qui se demande ce qu’elle a à faire avec la Russie. Il peut aussi se passer que la population russe dans son ensemble ait un discours séparatiste, comme en 1991 avec une bonne partie de l’URSS, il n’est pas exclu qu’il y ait un consensus sur le fait que le Caucase est une source de problèmes, au Kremlin l’élite politico-militaire ne semble pas y croire mais au sein de la population, il pourrait y avoir un divorce à l’amiable, c’est un scénario parmi d’autres. En tout cas, l’affaire tchétchène n’est pas close, les hommes ont changé, le pouvoir à Moscou va changer, le reste du Caucase va changer, les Tchétchènes vont changer.

Arnaud Dubien sera l’invité du prochain Mardi du Courrier de Russie, le 15 septembre à 19h dans les locaux du journal, 10/1 Rue Milioutinski, métro Tchistye Proudy ou Loubianka sur le thème : « Actualité de la politique intérieure et extérieure de la Russie. »

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