Retour aux sources : cinq berceaux d’artisanat russe

La Russie est à un tournant, indéniablement déclenché sur son flanc droit, quelque part entre Kiev et Sébastopol, mais bien plus vaste et profond – et qui couvait depuis la chute d’une certaine muraille. Le Grand pays ravive les vieilles querelles et s’en découvre de nouvelles, se crispe parfois et se polarise indéniablement – mais y retrouve aussi du souffle, de l’inspiration, des quêtes et des aspirations. Les « valeurs traditionnelles » de la nation-empire sont brandies un peu à tout va, rarement définies précisément. Très humblement et en tentant de garder de la hauteur et de la distance, Le Courrier de Russie vous propose le deuxième volet de sa série sur les métiers d’art… traditionnels. Bonne route.

Retrouvez ici la première édition du guide sur l’artisanat russe

Pour leurs épaules

Les châles de Pavlov Possad. Crédits : Kommersant
Les châles de Pavlov Possad. Crédits : Kommersant

Le châle de Pavlov Possad est probablement aussi caractéristique et légendaire que, disons, la matriochka. Et il dissimule autant de profondeur sous autant de simplicité. Si la fabrique est une des plus anciennes du pays, le métier est moins ancien que d’autres artisanats, adapté des cachemires orientaux par un entrepreneur de la région de Moscou à la fin du XVIIIe. Et celui que l’on connaît aujourd’hui, tout en laine et soie et fleurs, ne date que de la moitié du XIXe. Les châles à fleurs ont longtemps nourri une région de Moscou à la terre relativement pauvre et contrainte, de fait, à l’inventivité. Dessin, impression, séchage… s’il est aujourd’hui difficile, entre techniques modernes et matériaux venus d’ailleurs, de continuer à parler d’artisanat, le châle russe par excellence demeure un mythe – et bien vivant. Et nulle femme – qu’importe la nationalité, l’âge, le milieu ou les aspirations – ne résiste longtemps à son mélange de douceur et de chaleur, de féminité extrême et de résistance sans faille, de pureté des lignes et de raffinement.

Où voir et acheter :
Musée de l’histoire du châle et du foulard russes
Ul. Bolchaïa Pokrovskaïa, d. 37, Pavlovski Possad, région de Moscou.
Ouvert tous les jours sauf le lundi, de 10h à 17h.
Tél : (496) 432–25–19
Des trains de banlieue et des bus relient quotidiennement Moscou à la ville de Pavlosvki Possad.
www.muzeyplatka.ru
www.platki.ru

Pour un manège

Les figurines et sifflets d’argile de Dymkovo, « jouets de Viatka » ou « de Kirov », c’est aussi sérieux qu’un jeu d’enfant. Le métier, du haut de ses plus de 400 ans, est parmi les plus anciens de Russie : plusieurs légendes originelles, toutes liées aux batailles qui opposaient les principautés au XVe siècle, une tradition liée à une fête-foire de printemps profondément et largement païenne, un savoir-faire exclusivement féminin, transmis de mère en fille. Tout l’artisanat russe dans ces figurines : simplicité et éternité du modelage à la main ; unicité de chaque pièce ; patience du séchage à l’air libre ; finesse, rigueur et créativité du travail de peinture ; explosion et harmonie des couleurs vives et de la feuille d’or. Les figurines de Dymkovo ont connu l’heure de gloire et le déclin, failli disparaître au début du XXe siècle, été sauvées par l’Union soviétique et des peintres qui leur ont redonné des lettres de noblesse. Une histoire sans fin de terre et de magie.

Où voir et acheter :
Le jouet de Dymkovo : histoire et présent – musée de la fabrique
Ul. Svobody, d. 67, Kirov.
Le musée est ouvert de 10h à 18h, du mercredi au dimanche, et du lundi au vendredi entre juin et août.
www.dymkatoy.ru

Pour leurs ailes

La peinture de Gorodets, c’est une histoire – typiquement russe – de malgré tout. La ville fut une forteresse, qui n’a cessé d’être détruite et de se relever de ses cendres – face aux Bulgares de la Volga d’abord, aux khans ensuite. Elle fut aussi un refuge de Vieux croyants, après le schisme, qui trouvèrent asile dans ces forêts de la région de Nijni Novgorod. Gorodets, c’est aussi l’histoire d’une région à la terre peu fertile et forcée de survivre par l’intelligence – l’artisanat et le commerce. À Gorodets, on a toujours et tout fabriqué et, pour attirer l’œil sur les foires, on s’est mis à peindre ses objets – notamment les rouets. De là est née la peinture de Gorodets : ces fleurs et ces oiseaux, ces scènes de fêtes et ces créatures mythiques en couleurs explosives sur bois sculpté d’une gaieté que n’égale aucune autre école d’ornement du pays. La peinture de Gorodets s’est plutôt bien portée à l’époque soviétique, alimentant notamment en meubles décorés toutes les écoles maternelles du pays. Mais le métier souffre aujourd’hui de la concurrence étrangère et se maintient tant bien que mal, grâce à la bonne volonté d’un entrepreneur privé et surtout à la foi de sa poignée d’artisans. À Gorodets, la garde meurt mais ne se rend pas.

Où voir et acheter :
Fabrique « Peinture de Gorodets»
Ul. Naberejnaïa, d. 61, Gorodets, région de Nijni-Novgorod.
www.gorrospis.ru/about/

Pour une armure

Indubitablement, le plus ancien des métiers russes. La technique du filigrane russe, cette fameuse « dentelle de métal », remonte au moins à la fin du Moyen-Âge. Et elle a orné, au fil des temps, les attributs des puissants de la terre autant que les icônes orthodoxes, protectrice jalouse des images magiques, ouvertures vers le Ciel. La région de Nijni Novgorod ne donne pas dans la table rase – on y connaît et on y aime son histoire, glorieuse. Et la fabrique de filigrane de Kazakovo se tient fièrement debout depuis les années 1920, sans à-coups, aujourd’hui largement soutenue par des programmes étatiques de protection des métiers d’art. Le filigrane, c’est avant tout une affirmation de lenteur et d’exigence dans nos temps du tout jetable, une ode au travail minutieux, précis, l’assemblage de brins fragiles qui forme un tout indestructible. C’est aussi un rappel : si les Russes ont été indubitablement meilleurs, au XXe siècle, en construction de fusées et de chars que de voitures individuelles ou de machines à laver, leurs objets du quotidien traditionnels n’ont jamais rien eu à envier au monde.

Où voir et acheter :
Fabrique des métiers d’art de Kazakovo
Ul. Zavodskaïa, d.1, village de Kazakovo, région de Nijni Novgorod.
La fabrique a un musée interne. 

www.кпхи.рф 

Pour un diamant

Le cristal de Gous-Khroustalny, c’est encore une histoire russe, typique dans un autre genre – celle d’une production de luxe, impériale, qui a emprunté à l’Europe occidentale les meilleures de ses techniques et les a imitées avec tant d’application et de rigueur qu’elle a fini par les dépasser ou, du moins, en demeurer parmi les seules gardiennes. C’est aussi l’histoire d’un espoir tout récent, d’une relève exemplaire. La fabrique, fondée – avec la ville autour – par le marchand Akim Maltsov en 1756, a commencé de frôler la faillite avec l’effondrement de l’URSS, vacillé et décliné pendant 20 ans et fini par s’écrouler en 2012. Et puis, comme le plus beau des contes de la nouvelle ère, l’usine a été sauvée par les efforts conjugués des autorités régionales, d’entrepreneurs privés nouvelle génération et de ses ouvriers – et recommencé de produire ses articles exclusifs, destinés aux empereurs de ce monde. Au pays du rouleau compresseur collectif et du vaste chaos, l’histoire d’une usine où chacun se sent responsable, individuellement, profondément, de son travail et du résultat. À Gous-Khroustalny, tout ce qui brille est d’or.

Où voir et acheter :
Le cristal de Gous-Khroustalny – fabrique et musée
Ul. Kalinina, 28, Gous-Khroustalny, région de Vladimir.
www.ghz.ru

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