Electric Erevan : l’été arménien

Plusieurs milliers de personnes ont manifesté, entre le 19 juin et le 6 juillet, dans le centre d’Erevan, la capitale arménienne, contre la décision du gouvernement d’augmenter de 17 % les tarifs de l’électricité. Ce mouvement populaire, baptisé Electric Erevan, a fait renaître le spectre d’une « révolution de couleur » dans cette ancienne république soviétique. Le Courrier de Russie s’est rendu en Arménie et a parlé avec les manifestants de l’avenue Baghramyan.

Note : 1 dollar = 472 drams ; 1 euro = 529 drams

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Deux jeunes Arméniens font face à la police à l’entrée de l’avenue Baghramyan à Erevan, le 28 juin. Crédits : Thomas Gras/LCDR

« Non au pillage ! »

Le jour se lève sur l’avenue Baghramyan. Il est 7 heures. Une vingtaine de jeunes Arméniens émergent, assis sur des bouts de cartons disposés au sol. Le regard fatigué, ils observent plusieurs de leurs compères nettoyer la rue avec minutie, ramassant jusqu’au moindre mégot les déchets de la veille.

Le mouvement Electric Erevan entame ainsi sa treizième journée de mobilisation, mercredi 1er juillet, et la huitième sur cette avenue centrale, à quelques pas seulement du parlement et de la résidence du président, Serge Sargsian.

Une fois la relève de « nuit » rentrée chez elle pour se changer, se doucher et se reposer, l’avenue se transforme en un véritable festival de musique. Une centaine d’étudiants, lycéens, retraités – tous ceux, en somme, n’ayant pas d’activité professionnelle –, prennent possession des lieux. L’ambiance est calme et bon enfant. Dès 16 heures, des groupes de musique traditionnelle jouent, la foule danse, chante, alors que le thermomètre frôle les 35 degrés Celsius. On croise aussi bien des journalistes de la chaîne russe Rossia1 qui jouent au football avec les protestataires que des grands-mères sautillant en farandole devant la barricade, formée d’une dizaine de poubelles renversées. « Tu as déjà vu une manifestation aussi pacifique ?! », me lance un adolescent, s’amusant de mon étonnement.

Plus loin, quelques tables sont installées sur le trottoir, à l’ombre. On y distribue gratuitement de l’eau et de la nourriture, « lorsqu’il y en a ». « Nous dépendons exclusivement des dons, raconte un des militants, un étudiant venu aider pour quelques heures. Des gens nous donnent un peu d’argent, d’autres nous apportent des sandwichs, que nous redistribuons de suite. »

La majorité des protestataires rejoignent l’avenue en fin de journée, vers 21 heures. La rue se remplit très rapidement. Personne ne consomme d’alcool. La foule est composée de toutes les classes de la société arménienne. Aux étudiants et retraités viennent s’ajouter des cadres, des parents avec leurs enfants, des rockeurs, des ouvriers mais aussi des célébrités locales et autres acteurs venus soutenir le mouvement et s’interposer entre la barricade et la ligne de policiers qui tournent le dos au parlement.

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Cordon de policiers à quelques mètres du parlement. Crédits : Thomas Gras/LCDR

Le mot d’ordre est « garder son calme », et la seule arme utilisée par les manifestants est le sit-in, qu’ils utilisent depuis leur première action, le 19 juin, sur la place de la Liberté. Des meneurs en herbe se relient à tour de rôle sur les poubelles, en début de soirée, pour appeler à la mobilisation avant de ranger leur mégaphone, vers 23 heures, « afin de ne pas déranger les riverains », disent-ils. « Nous ne bougerons pas », « Non à l’augmentation des tarifs », « Contre la corruption », « Ararat Nach »  [L’Ararat est à nous ! ; la montagne, symbole de l’Arménie, se trouve sur le territoire turc, ndlr] : si les slogans scandés sont aussi divers que les personnes présentes, tous se rejoignent cependant autour d’une même affirmation : « Baghramyan ne deviendra jamais Maïdan ».

En effet, l’analogie entre les deux mouvements, très répandue au départ dans les médias internationaux, agace profondément la foule. « De quel Maïdan me parlez-vous ?! Nous n’y survivrions pas économiquement parlant !, s’énerve Karina, la quarantaine. Je paie jusqu’à 50 dollars par mois de facture d’électricité, soit près d’un quart de mon salaire : voilà pourquoi moi et beaucoup d’entre nous sommes ici. »

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« Baghramyan ne deviendra jamais Maïdan ». Crédits : Thomas Gras/LCDR

L’annonce d’une augmentation des tarifs de l’électricité par la société distributrice, détenue à 100 % par le groupe russe Inter RAO, a suscité un véritable tollé au sein de la population arménienne, dont le revenu moyen oscille entre 100 et 250 dollars par mois. Le kilowatt/heure doit ainsi passer de 41,85 à 48,78 drams le jour, et de 31,85 à 38,78 drams la nuit, soit une majoration de 6,93 drams – ce qui ferait de l’Arménie le pays où l’électricité est la plus chère de la CEI, indique l’ONG arménienne Union of Informed Citizens. À titre de comparaison, la Biélorussie, deuxième du classement, paie son kilowatt/heure 45,49 drams de jour, et la Russie, 37,91 drams.

« Une majoration de 17 % aurait pour conséquence d’alourdir de 30 000 drams (environ 57 euros) le budget annuel de chaque famille, souligne Denis Ioannisyan, d’Union of Informed Citizens. Cela peut paraître faible à première vue, mais il faut garder à l’esprit que, parallèlement, les salaires stagnent, et qu’il faut payer aussi le gaz et l’eau. »

Les participants n’éprouvent pourtant aucune animosité envers la Russie. « Nous savons bien que ce sont les dirigeants arméniens qui sont responsables de cette situation », confie notamment Mikael, 32 ans, exprimant un point de vue largement répandu dans la foule. Les manifestants sont en revanche plus critiques à propos des journalistes russes, qui ont véhiculé au départ, selon eux, de fausses informations sur Electric Erevan. « Rossia1 nous comparait à Maïdan et nous accusait d’être armés !, s’insurge Vassili, 55 ans, Russe vivant en Arménie depuis son plus jeune âge. Un jour, je suis tombé sur eux, et je leur ai dit : Regardez, nous n’avons d’arme que du pain, et de balles que des bonbons ! »

Et en effet, les manifestants ne sont pas armés, même si certains, le visage camouflé d’un bandeau, se disent prêts à en découdre. Le drapeau ukrainien ne flotte pas au-dessus de Baghramyan, ni celui de l’Union européenne. Le rouge-bleu-orange arménien est déjà à peine présent dans la foule. Pour autant, il arrive que des manifestants, plus jeunes, ne cachent pas, en privé, leur sympathie pour la récente révolution ukrainienne. Tigran, 30 ans, regrette par exemple que le mouvement ne prenne pas cette direction. « Cela fait trois ans de suite qu’on augmente ces tarifs. Aujourd’hui, c’est l’électricité, demain le gaz, après-demain les transports… Il faut changer tout ce gouvernement corrompu », s’insurge ce jeune ouvrier de chantier.

À l’origine d’Electric Erevan, on trouve l’organisation « Non au pillage ! », fondée mi-juin par une poignée d’activistes arméniens issus de différents horizons. Ces derniers sont parvenus à faire reculer le président, qui a promis de « supporter temporairement le poids » de l’augmentation du tarif de l’électricité, jusqu’à ce qu’un audit mené par une structure internationale auprès du distributeur d’électricité arménien pendant trois à six mois détermine si cette hausse est justifiée. En échange, « Non au pillage ! » s’est retirée et a encouragé les manifestants à quitter l’avenue dès le 29 juin, en attendant les résultats de l’étude. Plusieurs centaines de militants ont toutefois refusé de lever le camp jusqu’à ce que la police les déloge de l’avenue Baghramyan, le 6 juillet, mettant officiellement fin au mouvement.

Politiquement vôtre

Jusqu’aux derniers instants, la foule n’a jamais exigé la démission du gouvernement, ni soutenu un quelconque parti d’opposition. Une absence de revendications politiques qui n’étonne pas Gevorg Ter-Gabrielyan, directeur de l’organisation non gouvernementale Eurasia Partnership Foundation, qui opère depuis 20 ans pour le développement de la société civile en Arménie. À en croire l’expert, la tragédie du 1er mars 2008, lorsque dix personnes avaient perdu la vie en marge d’une manifestation contre l’élection de Serge Sargsian, accusé de falsification, a refroidi les ardeurs de la société arménienne. « Ça a été un signe adressé aux manifestants : toute tentative de changer le régime se terminera dans la violence et le sang. Electric Erevan a duré car il traitait publiquement d’une question sociale », martèle Gevorg Ter-Gabrielyan.

Néanmoins, s’empresse de préciser notre interlocuteur, l’augmentation des tarifs de l’électricité ne demeure qu’une raison parmi d’autres pour protester contre les agissements du gouvernement. « Ce ne sont pas seulement les couches les plus pauvres de la population qui manifestent dans la rue mais aussi, comme toujours, ceux qui ont de quoi vivre et pourront payer ces factures, même après l’augmentation. Ces derniers ne manifestent pas pour des intérêts personnels mais protestent contre le fait que le gouvernement n’agisse pas pour assurer le bien-être de son peuple. Les protestataires sont des jeunes gens éduqués, très internationaux, connectés, ils ont de la famille en Occident et savent comment est la vie ailleurs », souligne l’expert, ajoutant que sur dix millions d’Arméniens vivant dans le monde, 2,5 millions se trouvent en Arménie.

Crédits : Thomas Gras/LCDR
« La révolution est la seule solution », des jeunes Erevanais assis sur l’avenue Baghramyan. Crédits : Thomas Gras/LCDR

À cela, il faut ajouter l’absence de débouchés pour les jeunes diplômés du pays, souligne pour sa part le sociologue Aharon Adibekian, directeur du centre d’études Sociometr, l’un des plus prestigieux d’Arménie. « Environ 40 % des jeunes sont aujourd’hui sans emploi, bien que beaucoup d’entre eux aient terminé des études supérieures. C’est avant tout cette situation qui les pousse à descendre dans la rue », est persuadé le professeur.

Plusieurs mouvements annexes ont d’ailleurs été organisés récemment, en 2012, contre l’augmentation du prix des transports en commun et la destruction d’un parc d’Erevan – protestations qui se sont toutes deux soldées par une victoire des manifestants. Un résultat qui, pour le spécialiste, explique l’assurance avec laquelle les Erevanais descendent dans la rue. « Cette mobilisation montre que les gens sont prêts à fouler le pavé à chaque nouveau problème, et ce tant que le gouvernement ne comprendra pas que l’opinion de la population compte lorsqu’il s’agit de problèmes sociaux. Nos dirigeants doivent demander l’avis de leur peuple, informer les gens et ne pas tout décider seuls en ne considérant que les intérêts financiers », insiste-t-il.

IMG_8838L’expert, qui a été conseiller de deux Premiers ministres arméniens dans le passé, a également mené de nombreuses études sur la sphère énergétique en Arménie. S’il admet que la majoration n’est « pas énorme », Aharon Adibekian soutient en revanche que le secteur de l’électricité est loin de fonctionner efficacement. « Le souci, c’est que notre taux de perte en électricité entre la source et le consommateur est de 19 %, alors qu’il devrait se limiter à 2 ou 3 %. Et ensuite, c’est aux gens qu’on demande de compenser ce manque à gagner », dénonce le sociologue. Ce dernier soutient par conséquent la solution d’un audit, qui, selon lui, permettra de déterminer la cause de ces « fuites ». « Nous devons savoir qui est responsable : Inter RAO, la centrale ou le gouvernement. Qui sait où ont disparu ces 19 % ? Peut-être ont-il été détournés, revendus au profit de certains individus qui s’en sont mis plein les poches ? », conclut Aharon Adibekian.

En attendant les résultats de l’audit, la population, elle, ne se fait pas d’illusion. Dans six mois, l’hiver pointera le bout de son nez et il fera trop froid – autant pour manifester que pour ne pas payer son chauffage.

Dates clés du mouvement Electric Erevan :

8 mai : Le distributeur arménien d’électricité demande à la commission étatique chargée des services publics de l’autoriser à augmenter ses prix de 40 % de jour et de 53 % de nuit.

15 mai : Refus de la commission, qui estime cette augmentation « injustifiée ».

27 mai : Des manifestations sont organisées dans quinze villes du pays, notamment à Erevan, Vanadzor et Gyumri, afin de marquer l’opposition de la population au projet de majoration.

17 juin : Coup de théâtre : la commission donne son accord pour une augmentation de 17 % des tarifs de l’électricité.

19 juin : Le mouvement citoyen « Non au pillage ! » organise un premier sit-in sur la place de la Liberté, dans le centre d’Erevan, qui réunit quelque 6 000 personnes. Les manifestants posent un ultimatum au gouvernement : si celui-ci n’annule pas l’augmentation dans les 72 heures, ils marcheront vers l’administration gouvernementale.

22 juin : 72 heures plus tard, environ 4 000 manifestants marchent en direction du bâtiment du gouvernement mais sont stoppés par la police sur l’avenue Baghramyan. Quelques centaines d’entre eux décident de passer la nuit sur place.

23 juin : À l’aube, la police décide de disperser les manifestants à l’aide de canons à eau et de matraques en caoutchouc. 237 individus sont interpellés et 25 personnes, dont 11 policiers, sont blessées, selon les autorités.

27 juin : Le président arménien promet de « supporter temporairement le poids » de l’augmentation du tarif de l’électricité, jusqu’à ce qu’un audit soit mené.

28 juin : La police ordonne aux manifestants de quitter l’avenue avant 23h, sans succès. Plus de 10 000 manifestants leur font face.

29 juin : « Non au pillage ! » se retire et demande aux manifestants de quitter les lieux, provoquant une scission de la mobilisation.

6 juillet : La police débloque définitivement l’avenue Baghramyan : Electric Erevan s’achève.

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