Des chercheurs français au secours du lac Baïkal

Le plus grand lac d’eau douce du monde est actuellement victime d’une crise écologique sans précédent : ses éponges, ces animaux pluricellulaires primitifs, meurent en masse. Pour mieux comprendre les origines de ce phénomène, les scientifiques russes ont fait appel à deux chercheurs du CNRS, Thierry Perez et Aleksandr Ereskovski, spécialistes de la question. Ces derniers se sont rendus sur le lac Baïkal en mars 2015, pour récolter des échantillons et les analyser. Le travail n’est pas encore achevé, mais le premier constat des chercheurs est sans appel : la situation du lac s’est considérablement dégradée à cause de l’urbanisation du littoral du Baïkal et du développement exponentiel du tourisme. Thierry Perez s’explique dans une interview pour Le Courrier de Russie.

Pêcheurs sur le lac Baïkal
Pêcheurs sur le lac Baïkal. Crédits : Dmitri Tchistoprudov

Le Courrier de Russie : Quelle menace pèse sur le lac Baïkal ?

Thierry Perez : En seulement quelques années, nos collègues russes de l’Institut de limnologie d’Irkoutsk ont constaté un phénomène de mortalité massive des éponges du lac Baïkal. Les premiers signes de maladie sont apparus entre 2005 et 2007, en même temps que des premiers cas de prolifération massive d’algues. Et la situation s’est considérablement dégradée en quelques années, à tel point que certaines espèces d’éponges ont vu leurs populations dévastées et sont parfois même menacées d’extinction locale – notamment l’emblématique éponge du Baïkal Lubomirksia baicalensis.

LCDR : En quoi la disparition des éponges constitue-t-elle un problème ?

T.P. : Les éponges font partie des espèces « clés de voûte » de l’écosystème. Non seulement elles supportent à elles seules une forme de biodiversité et sont essentielles à la survie de certains organismes, comme des crustacés, mais elles sont en outre des filtreurs d’eau, capables de recycler la matière.

LCDR : Pourquoi les éponges tombent-elles malades, selon vos hypothèses ?

T.P. : Certains concours de circonstances incitent à relier le problème au changement climatique ou à la pollution rejetée par les usines autour du lac. Mais je suis sceptique quant à ces hypothèses, car les premiers signes de maladies remontent à cinq ans, alors que les industries polluent depuis des décennies et que le réchauffement climatique ne date pas d’hier. Si la menace pour l’environnement générée par la production industrielle et les changements climatiques est réelle, elle n’a pas évolué brutalement ces dernières années.

Selon moi, les éponges tombent malades et meurent à cause d’un changement très important de la qualité de l’eau, qui a pu engendrer une prolifération d’algues et de bactéries qui, à leur tour, ont pu avoir un effet sur la santé des éponges.

LCDR : Pourquoi la qualité de l’eau se serait-elle dégradée en si peu de temps ?

T.P. : Probablement à cause d’une certaine urbanisation du littoral du Baïkal et du développement exponentiel du tourisme, qui s’est développé très rapidement.

Je n’ai eu l’occasion d’aller au Baïkal que deux fois, en 2001 et en mars dernier ; mais en quinze ans, j’ai constaté une différence énorme. La première fois, c’était en plein été et je n’avais croisé que quelques personnes. Cette fois-ci, j’y étais en plein hiver et j’ai croisé une foule de touristes, énormément de voitures et une multitude d’hôtels.

LCDR : Comment les activités humaines sur le Baïkal influent-t-elles sur la qualité de l’eau ?

T.P. : Les résidences secondaires, hôtels et restaurants qui sont apparus sur les îles du Baïkal ces dernières années ne sont pas tous raccordés à des systèmes d’épuration des eaux usées. L’eau des machines à laver contenant des phosphates et des détergents, la matière organique et tous les déchets que ces infrastructures rejettent atterrissent souvent directement dans les eaux du lac. Tout enrichissement important dans un environnement fragile, que ce soit en matière organique ou en autres déchets, crée un désordre qui engendre notamment des proliférations d’algues et de micro-organismes potentiellement vecteurs de maladies.

Les infrastructures accueillant des touristes doivent s’équiper de systèmes d’assainissement des eaux usées.

LCDR : L’écosystème du Baïkal est-il particulièrement fragile ?

T.P. : La particularité du Baïkal est qu’il s’agit d’une zone sur laquelle les hommes ne sont quasiment par intervenus pendant plusieurs siècles. Selon mes recherches, certaines éponges qui ont baigné dans la pollution pendant des dizaines d’années, voire des siècles, s’adaptent et deviennent plus résistantes. Mais ici, on ne peut pas intervenir aussi rapidement et intensivement sur un écosystème qui n’a connu, pendant plusieurs siècles, qu’une poignée d’isbas le long de ses rives !

Baïkal pollution
Certains coins du Baïkal sont en effet très prisés des touristes. Crédits : baikal.babr.ru

LCDR : Quelles mesures faudrait-il adopter ?

T.P. : On peut faire des choses très concrètes. Il n’est pas question d’interdire le tourisme, car la région a besoin de cette activité pour se développer ; mais il faut changer de cap et aller vers un développement durable de la région.

LCDR : C’est-à-dire ?

T.P. : Les infrastructures accueillant des touristes doivent répondre à certaines normes écologiques et, avant tout, s’équiper de systèmes d’assainissement des eaux usées. On peut, bien sûr, continuer à stimuler la pêche et la plongée sous-marine, mais il faut les encadrer et leur assigner des zones spécifiques. Il faut communiquer sur la fragilité de l’écosystème et sensibiliser les visiteurs sur la nécessité de la conserver.

LCDR : Sentez-vous les autorités russes concernées par cette crise ?

T.P. : Grâce à notre mission au Baïkal, l’Institut de limnologie d’Irkoutsk est parvenu à attirer un peu d’attention sur la région, le problème étant pris en considération au niveau international. Car l’intérêt pour la crise écologique du Baïkal reste malheureusement insuffisant.

L’Académie des sciences à Moscou nous a demandé un rapport sur notre mission, qui viendra soutenir les demandes de financement de l’Institut d’Irkoutsk. Avec les résultats de nos analyses, les scientifiques russes disposeront de preuves de l’existence d’une crise écologique et pourront faire valoir des arguments concrets.

LCDR : Et la population russe, est-elle sensible au problème ?

T.P. : Le problème est que les éponges n’ont pas cette valeur économique ou emblématique qu’ont d’autres espèces en voie de disparition, telles l’ours polaire.

À l’heure actuelle, rien n’empêche une famille russe d’aller faire un pique-nique au bord du lac Baïkal. Même si cette crise écologique est visible par endroits de façon assez désagréable, avec des algues qui sentent mauvais au bord des plages, les touristes trouvent toujours des emplacements vierges et propres où s’installer tranquillement.

Au Baïkal, on peut encore agir.

LCDR : Le lac Baïkal est inscrit au patrimoine mondial de l’humanité depuis 1996. Ce statut n’aide-t-il pas à la préservation du site ?

T.P. : Si le label UNESCO confère un certain prestige, il implique surtout des devoirs. Si à un moment donné, l’organisation s’aperçoit que le site – patrimoine mondial de l’humanité – est en pleine dégradation, elle lui retirera simplement le statut.

Le label peut agir comme motivateur pour les autorités russes, car l’UNESCO seule ne pourrait pas attribuer de fonds pour régler la crise écologique du Baïkal.

Marche de protestation de Greenpeace à Paris. Crédits : greenpeace.org
Marche de protestation de Greenpeace à Paris, le 13 juin 2015. Crédits : greenpeace.org

LCDR : Au début des années 2000, vous avez étudié les phénomènes de mortalité massive des éponges en mer Méditerranée. Êtes-vous plutôt optimiste ou pessimiste sur le sort du Baïkal, comparé à cette expérience ?

T.P. : La situation du lac Baïkal est comparable à celle de la Méditerranée, mais avec un point qui diffère – et il est de taille. Alors qu’il est difficile de stopper le processus en mer Méditerranée parce qu’il est lié aux changements climatiques, au Baïkal, on peut encore agir. S’il ne s’agit effectivement que d’un problème de qualité de l’eau, celui-ci peut être réglé – ce qui a d’ailleurs déjà été fait dans beaucoup de pays en Europe. En règle générale, les effets produits par les systèmes de filtration des arrivées d’eaux usées dans le milieu marin sont spectaculaires.

Si l’on parvient à améliorer la qualité de l’eau, l’écosystème peut récupérer en quelques années. Dans le cas de la Méditerranée, le contexte est différent : l’écosystème y est victime du changement global. La seule issue serait de convaincre l’ensemble de la planète de limiter les émissions de gaz à effet de serre… ce qui est beaucoup moins évident.

LCDR : Comptez-vous retourner sur le lac Baïkal ?

T.P. : Oui, bien sûr, parce que le Baïkal est un rêve et suivre un dossier pareil est pour moi une vraie chance. Nous avons le projet de développer une réelle collaboration franco-russe régulière sur le lac. Si celle-ci est soutenue par le CNRS du côté français et l’Académie des sciences du côté russe, nous pourrons revenir régulièrement avec des étudiants et transposer l’ensemble de nos méthodes d’analyse de la Méditerranée au Baïkal. L’objectif sera de mieux comprendre le fonctionnement des écosystèmes du lac, et éventuellement, à terme, pourquoi pas de le repeupler avec des espèces d’éponges plus résistantes.

Rejets dans le lac Baïkal

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