Olivier Kachler : « Il y a un équilibre très tendu dans la langue russe entre l’énergie et la douceur »

Olivier Kachler dirige le Collège universitaire français de l’Université d’État de Moscou (MGU). Retour sur son enfance en Alsace, sa découverte de Leskov et Platonov, ses engouements et ses désillusions…

Olivier Kachler. Crédits : Manon Masset/LCDR
Olivier Kachler. Crédits : Manon Masset/LCDR

Le Courrier de Russie : Parlez-nous de votre enfance.

Olivier Kachler : Je l’ai vécue dans un petit village en Alsace, proche de la Suisse et de l’Allemagne, dans un milieu de tradition ouvrière. C’était pour la plupart des « tourneurs sur fer », ils travaillaient dans l’usine Schlumberger, toute proche, qui produisait des machines destinées à la fabrication d’autres machines.

LCDR : Quelle était la profession de vos parents ?

O.K. : Mon père fut tourneur sur fer, comme tous ses frères d’ailleurs, puis devint expert-comptable, ma mère était coiffeuse.

La première langue que j’ai entendue fut l’alsacien.

LCDR : Quelle langue parliez-vous ?

O.K. : Le français n’est pas la première langue que j’ai entendue, j’ai d’abord entendu l’alsacien, qui est un dialecte suisse-allemand. Les enfants entre eux parlaient français. Cela a entraîné chez moi une prédilection pour les langues, pour l’oral, le musical. L’allemand m’est plus intime que le français parce qu’il me renvoie à l’enfance et pourtant, je le comprends mal, le français est ma langue et pourtant n’est pas ma langue maternelle. Jacques Derrida, qui était pied noir, décrit très bien ce sentiment par ces mots : « Je suis monolingue dans une langue étrangère. » Quand on baigne ainsi dans le métissage et la pluralité de langues, on se met à avoir un regard extérieur sur son propre pays.

Olivier Kachler. Crédits : Manon Masset/LCDR
Olivier Kachler. Crédits : Manon Masset/LCDR

LCDR : C’est-à-dire ?

O.K. : J’entendais mes oncles et tantes parler des « Français de l’intérieur », je me disais donc que nous étions les Français de l’extérieur, ce qui entraîne un point de vue critique sur la France. C’est une chose qui m’est restée au fil des années et à force de fréquenter des cultures étrangères ; allemande, polonaise, russe, je me sens étranger à certaines habitudes françaises.

LCDR : Comme ?

O.K. : L’individualisme effréné qui est brutal, voire sauvage. J’ai trouvé la solidarité dans d’autres pays alors qu’en France on fait de grandes déclarations, notamment sur la solidarité, alors qu’il n’y a qu’un individualisme.

LCDR : De quand date-t-il, selon vous ?

O.K. : Il a pris le dessus après la guerre, dans les années 1950, 60, moment où l’on s’est coupé de la culture populaire, c’est presque monstrueux et incompréhensible. Il y a ainsi une forme de confiance qui a disparu, l’importance de la parole donnée qui existe encore en Russie et que souvent, les Français ne comprennent pas.

Je ne lisais rien, je passais mon temps dehors.

LCDR : Comment décririez-vous votre enfance ?

O.K. : Ce n’était pas une enfance cultivée, je ne lisais rien, je passais mon temps dehors, dans les vignes, la forêt. Brecht dit que « la patrie, c’est l’endroit où le ciel est plus grand, le pain meilleur, la terre plus odorante. » J’avais une passion pour le football, je voulais faire sport-étude et devenir footballeur professionnel. À douze ans, ma sœur m’a offert Le petit prince de Saint-Exupéry, je l’ai d’abord pris comme une humiliation, je pensais qu’elle voulait ainsi m’attirer dans son idéal féminin qui, à l’époque, me semblait « merdique ». Elle a insisté, j’ai alors découvert une grande part d’humanité dont j’avais été privé jusque-là et qui m’a conduit vers la littérature.

LCDR : Un souvenir prégnant de votre enfance ?

O.K. : La découverte de la mort ; au CP, mon voisin de classe est mort, on disait : « Il est parti » puis « Il est malade » puis « Il va peut-être revenir », et puis, tu finis par comprendre qu’il est mort. Ce fut la première fois, mais également la fois la plus forte, où j’ai pris conscience de la mort.

L’enfance me paraît ne pas avoir de fin.

LCDR : Que voudriez-vous ajouter sur l’enfance ?

O.K. : L’enfance me paraît ne pas avoir de fin, on la porte toute sa vie, c’est l’enfance qui vous guide, les adultes sont des êtres qui ont oublié qu’ils étaient enfants, sauf peut-être les artistes.

Olivier Kachler. Crédits : romanesques.fr
Olivier Kachler. Crédits : romanesques.fr

LCDR : Vous parliez de l’importance de la découverte de la littérature dans votre vie…

O.K. : Il y a eu la découverte de la littérature et du rapport aux langues. La littérature m’a amené à faire des études de lettres, à découvrir les grands auteurs russes comme Dostoïevski, Tolstoï, Leskov, Platonov qui est pour moi le plus grand écrivain toutes littératures confondues, de même que La mort d’Ivan Ilitch est pour moi l’un des plus grands textes qui soient. La Russie m’attirait, j’ai un rapport oral aux langues grâce à l’alsacien qui est une langue orale et qui a développé chez moi un rapport à la musicalité des langues et j’ai tout de suite été captivé par la musicalité de la langue russe. Mon premier attrait fut littéraire, puis est apparue une dimension empathique ou musicale de la langue. Je me suis inscrit à des cours de russe à l’université, c’est ainsi que j’ai commencé à apprendre la grammaire russe mais ce qui m’attirait, c’était la rythmique des phrases, un plaisir de musicien frustré. Jeune, j’ai rêvé de faire du piano mais comme ce n’était pas ma vocation la plus profonde, j’ai reversé ça dans un rapport aux langues et à la littérature.

Je finissais par penser que la Russie était une citadelle interdite pour moi.

LCDR : Quand rencontrez-vous la Russie « en vrai » ?

O.K. : Dans les années 1990, je voulais partir en Russie mais j’ai finalement été envoyé en Pologne, j’ai ensuite demandé à faire ma coopération en Russie mais ce fut impossible, j’ai donc commencé à penser que la Russie était une citadelle interdite pour moi.

LCDR : Et…

O.K. : J’ai été envoyé en coopération en Bulgarie, à Stara Zagora, où j’ai rencontré ma femme, découvert les Balkans, appris le bulgare, fait du théâtre où je retrouvais un engagement du corps que j’avais aimé dans le sport. Je me suis également intéressé à la poésie, où l’engagement du corps dans la langue est aussi fort.

Le Collège Universitaire Français (CUF) dans le bâtiment de MGU. Crédits : moscuf.org
Le Collège Universitaire Français (CUF) dans le bâtiment de MGU. Crédits : moscuf.org

LCDR : Quand êtes-vous finalement parvenu à pénétrer en Russie ?

O.K. : Il y a deux ans, quand j’ai pris la tête du Collège universitaire français à la MGU.

LCDR : Quelles furent vos premières impressions ?

O.K. : La musicalité de la langue russe, ce qui me frappe, c’est le mélange d’énergie et de douceur, il y a un équilibre très tendu qui peut basculer d’un côté dans le mièvre et de l’autre dans l’agressif.

LCDR : Et maintenant ?

O.K. : J’aime toujours autant Moscou mais c’est devenu une grande ville moderne, monstrueusement superbe, chargée de journées de travail et dans laquelle j’ai peu l’occasion de voir ce qui me faisait rêver.

Il y a une forme d’autisme chez les Russes.

LCDR : Et qu’est-ce qui a changé dans votre appréhension de la Russie ou des Russes ?

O.K. : J’ai, je crois, une vision, moins formatée, moins idéologique qu’avant, je vois les travers des Russes et notamment, ce qui me frappe, une forme d’autisme. Ce sont des gens qui ne sont pas enclins à négocier sur leurs valeurs, ils ne cherchent pas à savoir comment leur système de valeurs pourrait s’appliquer au reste du monde, ils ont une vision autarcique de ces valeurs. En s’inspirant de Saussure, on peut dire que dans une société, il n’y a que des différences, eh bien, en Russie, il n’en va pas ainsi, il y a la Russie d’un côté et les autres de l’autre.

Olivier Kachler. Crédits : Manon Masset/LCDR
Olivier Kachler. Crédits : Manon Masset/LCDR

LCDR : Pourquoi, selon vous ?

O.K. : Cela s’explique par le communisme qui les a coupés du reste du monde, qui les a enfermés dans une société où il y a une ligne et la volonté d’internationaliser leur modèle a trouvé sa limite dans cette absence de partage, de problématisation de leurs valeurs. En même temps, il y a une force dans le fait de savoir quelles sont ses valeurs et de ne pas être enclin à les solder, alors qu’en Occident, on ne sait plus quelles sont les valeurs qui nous fondent.

LCDR : Justement, que pensez-vous de la vision qu’on a de la Russie en Occident ?

O.K. : On y entend dire : « Les Russes sont les méchants qui mangent l’Ukraine » mais on confond là politique et morale. Les Russes, quelle qu’en soit la morale, défendent leur positionnement politique en parfaite cohérence avec leurs valeurs. Quand Angela Merkel déclare qu’elle a l’impression que Poutine vit dans un autre monde, qu’il vit dans sa bulle, elle décrit une forme d’autisme, mais c’est sans comprendre qu’il y a des valeurs pour les Russes qui ne sont pas négociables pour eux et que, par exemple, l’ordre public leur paraît avoir une valeur supérieure à la liberté individuelle ; c’est très différent de notre système de valeurs mais ce n’est pas pour autant condamnable.

LCDR : Une autre chose qui vous a frappé depuis votre arrivée ?

O.K. : Le fait que les Russes ne sont pas sur un mode conflictuel dans le travail, on dit « oui » mais on se fout complètement de ce que l’autre dit ! Vous faites une remarque, on vous dit « oui, oui » et on continue de faire à la russe.

Le monolinguisme est un truc de petit-bourgeois européen.

LCDR : Une autre impression forte ?

O.K. : Ce pays a une tradition très forte de multiculturalisme ; mise à part la Tchétchénie, qui est une part aveugle et douloureuse, les Russes ont construit un modèle qui est objectivement moins conflictuel que le nôtre et qui regroupe de nombreuses nationalités et de nombreuses langues. J’en suis arrivé à me dire que le monolinguisme est un truc de petit-bourgeois européen alors que dans toute république de l’Union soviétique, le petit peuple parlait deux, trois langues, c’était l’état normal de la vie, qui montre que l’URSS avait réussi sa politique d’intégration.

Rencontre avec Olivier Kachler à l'Université des finances. 2014. Crédits : fa.ru
Rencontre avec Olivier Kachler à l’Université des finances. 2014. Crédits : fa.ru

LCDR : Une autre chose qui vous a frappé ?

O.K. : En dépit de ma désillusion, ou grâce à ma désillusion, je découvre ce qui m’attache peut-être plus profondément à la Russie, les désillusions poussent à sortir du fantasme, de quelque chose qui est uniquement dans la tête. Je découvre la différence entre la Russie et les Russes, la machine politique est toujours là, quand on s’adresse à une administration, par exemple à celle de la MGU – qui est un État dans l’État –, il y a des réflexes bureaucratiques qui ressortent, la langue de bois, les fonctionnaires qui te baladent mais à côté de ça, il y a les Russes et ce qui m’attache le plus profondément à la Russie, ce sont les gens, la société civile. Je le savais avant de façon livresque mais je m’en rends compte aujourd’hui. C’est un pays intellectuel qui a une passion pour les choses de l’esprit mais pas de façon formatée, comme en France, les gens s’intéressent ici aux choses de façon bizarre et atypique, ils ont une curiosité intellectuelle presque sans limite, ils ont su conserver un lien avec la culture populaire alors que nous nous sommes coupés d’elle. C’est un pays où les gens s’entraident, ce n’est pas de la solidarité, qui est une idéologie – c’est de l’entraide. J’ai toujours été aidé dès que j’ai demandé de l’aide à des Russes. Nous nous plaignons en France alors que les Russes qui vivent dans des conditions autrement difficiles ne se plaignent pas, ce sont les petits-bourgeois qui se plaignent. Un jour, un ami m’a dit « Les Russes savent très bien survivre, ils ne savent pas vivre », et quand je vois la décoration des appartements, l’alimentation, le goût ou plutôt l’absence de goût, je me dis que c’est juste. En même temps, il faut différencier les jeunes qui aujourd’hui, dans le métro moscovite, sont habillés comme à Paris ou New York, et les aînés, qui sont en gris-noir ou noir-gris.

L’impensé est l’identité asiatique.

LCDR : Une dernière chose ?

O.K. : La dimension asiatique de la Russie, je dis souvent : « La Russie est un pays asiatique comme les autres », on parle de la querelle entre les slavophiles et les occidentalistes, la littérature russe, Saint-Pétersbourg, voire de l’identité slave, mais l’impensé est l’identité asiatique. J’ai du mal à dire quoi et où, mais j’ai vécu au Japon et je retrouve des attitudes ou des réflexes d’Asie chez les Russes.

LCDR : Et politiquement, quel regard portez-vous sur la Russie ?

O.K. : Il y a une forme d’intransigeance chez les Russes qui repose sur des valeurs non négociables pour eux : « La Crimée est un territoire russe » ou « L’Ukraine est un territoire sous influence russe », et ce point met en lumière l’incompréhension très profonde du monde russe en Occident.

LCDR : De quelle manière ?

O.K. : On ignore un point de vue parce qu’il n’est pas le nôtre, on ne se donne pas les moyens de le comprendre. Nous avons des gens en France qui connaissent très bien la Russie mais ceux qui sont au pouvoir ne les écoutent pas.

LCDR : Pourquoi ?

O.K. : C’est une vieille tradition française, dans un pays qui a inventé le terme même d’intellectuel, depuis le XVIIIe siècle et la Révolution française, le pouvoir se méfie des intellectuels, les impératifs politiques sont toujours supérieurs à l’écoute du langage critique. Ceux qui gouvernent aujourd’hui ne gouvernent pas grand-chose, ils occupent l’espace médiatique et politique et répondent à la nécessité de prise de décisions, les choses allant vite, ils sont dans l’action et ne se donnent pas le temps de la réflexion. La fin du parti communiste a signé la fin de l’engagement des intellectuels en politique, aujourd’hui, au mieux, ils ont une pensée politique qui n’est pas entendue, au pire, ils sont dans l’université et n’en sortent pas, il y a une désertion. Vous avez remarqué comme les gens au pouvoir fréquentent les sociologues ?, avant, on invitait le poète à la table du prince, maintenant, on invite des sociologues. C’est triste, il y a tant à apprendre des poètes, par exemple Borges dans Art poétique : « L’art est un miroir qui nous apprend qui nous sommes », ce n’est pas le miroir de Stendhal, c’est un miroir de papier, n’importe qui est fait de visages qu’il ne connaît pas et que l’art lui fait découvrir.

3 commentaires

  1. Article intéressant. Moi qui ne suis jamais allée en Russie, je suis toujours à l’affût de ce genre d’observations bien exprimées.

  2. excellente rencontre Olivier kachler est aussi un révélateur! écoutons le et relisons son entretien!

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