Natacha Polenova : « On a sorti mon grand-père du goulag pour fêter le centième anniversaire de la naissance de son père »

Natacha Polenova est une descendante du peintre Vassili Polenov et la directrice du musée-mémorial éponyme. Retour sur une famille.

Natacha Polenova. Crédits : Archives personnelles
Natacha Polenova. Crédits : Archives personnelles

Le Courrier de Russie : Parlez-nous de votre enfance.

Natacha Polenova : Je suis d’une famille appartenant depuis toujours à la noblesse russe, dans laquelle on trouve des historiens, des militaires, des amiraux, des artistes-peintres, une famille liée à toutes les grandes familles russes depuis Pierre le Grand.

LCDR : Où êtes-vous née ?

N.P. : Je suis techniquement née à Moscou mais j’ai immédiatement vécu à Polenovo, dans la province de Toula, sur les bords de l’Oka, à 130 kilomètres de Moscou. Le peintre Vassili Polenov, artiste réaliste qu’on pourrait comparer à Courbet, s’était installé là en 1892 pour loger sa grande famille mais également pour son travail, il y a fondé une véritable colonie artistique. Il a fait venir son cercle de peintres, les gens du théâtre populaire ou tout simplement ses fréquentations. Des peintres comme Serov, Korovine, Levitan ont résidé à Polenovo, des philosophes comme Gustav Speth. Il avait également créé un système de chambres d’hôtes.

LCDR : Comment ça se passe, à la Révolution ?

N.P. : Très bien, le peintre considérait les paysans comme des gens qu’il fallait éduquer et pas comme des esclaves, il était perçu comme un barine sympathique et bienheureux, la question de la démolition du domaine ne s’est jamais posée. Dans la deuxième partie des années 1920, il a fait don à l’État de ses collections, qui étaient de grande valeur – des peintures, des objets égyptiens – et de la maison, mais à une condition : il veut mourir dans ses murs et que les futurs directeurs soient son fils puis un membre de sa famille. Ses conditions ont été approuvées parce qu’il n’y avait pas d’alternative et que Polenov était un peintre respecté par l’État, il enseignait à la Faculté d’art et était académicien.

Mon grand-père parlait couramment allemand et pas un mot d’anglais mais a été dénoncé en tant qu’espion anglais !

LCDR : Puis…

N.P. : En 1927, Polenov meurt et son fils, mon grand-père, devient directeur. Le règne de Staline commence, la famille survit grâce à son potager, un musée d’État municipal est ouvert mais il y a également des chambres d’hôtes pour les comédiens du Bolchoï, une petite ferme, un cheval, un traîneau. La famille vit en retrait mais la société locale change. En 1936, mon grand-père est dénoncé en tant qu’espion anglais par des voisins. C’est une accusation étrange parce qu’il avait eu une gouvernante allemande et parlait couramment allemand mais ne parlait pas un mot d’anglais. Il est déporté avec sa femme au goulag et leur fils de neuf ans, mon père, devient orphelin et est recueilli par les quatre sœurs du peintre. L’État envoie alors des directeurs successifs, l’un tue son prédécesseur, l’autre vole des objets qui seront retrouvés à Khabarovsk ou à Vladivostok… et puis, en 1944, c’est le centième anniversaire de la naissance de Vassili Polenov, artiste populaire de la Russie ayant fait don de toute sa collection à l’État, tout à coup, on retrouve son fils et on le met sous le feu des projecteurs.

Le territoire du musée-mémorial du peintre Vassili Polenov. Crédits : Archives personnelles
Le territoire du musée-mémorial du peintre Vassili Polenov. Crédits : Archives personnelles

LCDR : Dans quel état était-il ?

N.P. : Dans un état épouvantable, il avait vécu des choses horribles et n’avait pas été fusillé, par miracle. Il était noble, accusé d’espionnage mais heureusement, les sœurs du peintre se sont beaucoup agitées, elles ont engagé un avocat qui a déposé toutes sortes de requêtes.

LCDR : Pensez-vous que le fait d’avoir été le fils du peintre l’ait sauvé ?

N.P. : Non, c’est le fait d’avoir déposé ces requêtes, d’avoir « une patte ».

LCDR : Et votre père, pendant ce temps-là ?

N.P. : Toute une partie de la famille vivait à Saint-Pétersbourg, c’étaient des officiers de marine, un neurochirurgien militaire de renom, un grand amiral, qui plaçaient leurs enfants à l’école navale de l’île Vassilievski. Ils ont eu l’idée de récupérer mon père, qui s’est retrouvé dans un grand appartement, entouré d’une famille alors qu’il avait été traumatisé par l’arrestation des ses parents, et l’ont inscrit à l’école navale. Le milieu des amiraux et des médecins militaires était peu touché par les purges, on avait besoin d’eux… À la sortie de l’école navale, il fait son service et est envoyé à Vladivostok, et c’est pendant ce service qu’il apprend le retour de ses parents de camp. Il demande donc trois semaines de permission, met dix jours à arriver à Moscou, voit ses parents deux jours puis doit repartir ! Son père lui dit alors qu’il est affaibli et doit s’occuper du domaine. Il reviendra s’occuper du domaine dans les années soixante.

LCDR : Quel est alors l’état du domaine ?

N.P. : L’activité de repos a pris beaucoup d’importance, la maison de repos des comédiens du Bolchoï est devenue celle des Syndicalistes de Toula. Commence alors une bataille, dans les années 1960, puis 1970, entre mon père et les responsables de cette activité. Pour vous donner un exemple, en 1970, il y avait du foin, des patates et des choux dans l’atelier du peintre, mais mes parents se sont battus et ont transformé les quatorze bâtiments, la maison de maître et les huit cents hectares de terre en un musée-mémorial et une réserve naturelle inaliénables et intouchables ; voilà pourquoi, à mon tour, j’en ai pris la charge.

LCDR : Comment cela s’est-il passé ?

N.P. : Il y a quatre ans, ma mère, qui avait soixante-dix ans, a décidé de ne pas renouveler son contrat et j’ai accepté de devenir directrice du domaine, pour des raisons familiales mais aussi pour faire vivre ce splendide endroit, ses forêts, ses plages sur l’Oka… Il s’agit à la fois de gérer le domaine et de faire connaître l’œuvre de Polenov à travers le monde, participer à des colloques, des festivals de cinéma, je pars par exemple en Israël dans quelques jours pour présenter un film sur lui, c’est passionnant !

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