#ImpactJournalism : Aider les chameliers à survivre

Un jeu de société donne aux gardiens de troupeaux des clés pour surmonter les pressions croissantes que subit leur mode de vie dans l’est de l’Éthiopie, une région en proie aux conflits.

Crédits: Amanda Schmid-Scott
Des éleveurs en train de jouer au « jeu du chameau ». Crédits : Amanda Schmid-Scott

Dans la région Somali, à l’est de l’Éthiopie, où 4,5 millions de personnes cohabitent avec pas moins de 2,5 millions de bêtes, l’amour d’un homme pour son chameau est profond. La majorité des habitants possèdent des chameaux ou en prennent en garde pour assurer leur subsistance, et cet animal est le plus grand symbole de prestige. « Il y a sûrement plus de poèmes sur les chameaux que sur les belles femmes, dans la littérature somali », affirme Thomas Berger, un anthropologue suisse qui vit sur place et possède lui-même des chameaux.

Toutefois, les bergers de la région subissent des pressions croissantes. Depuis quelques années, le gouvernement tente de sédentariser les nomades, tandis que les changements climatiques bouleversent de plus en plus le rythme des saisons. Les périodes de sécheresse sont beaucoup plus fréquentes et la pluie moins prévisible.

« Il est essentiel, pour les propriétaires de chameaux, de trouver un équilibre entre l’amour pour leurs bêtes et la nécessité de les vendre pour subvenir aux dépenses d’éducation et de santé, ainsi que pour éviter des pertes catastrophiques quand, et où, la sécheresse frappe », explique Thomas Berger.

Crédits: Daniela Berger
La région Somali compte 4.5 millions d’habitants et 2.5 millions de chameaux. Crédits : Daniela Berger

Il est l’un des fondateurs de Desert Rose Consultancy, une équipe d’anthropologues et d’ingénieurs qui ont inventé un jeu de société visant à améliorer la capacité des gardiens de chameaux à gagner leur vie. C’est Mercy Corps, une organisation de développement international, qui a financé l’élaboration du jeu.

En 2014, Desert Rose a organisé un tournoi dans la capitale de la région, Djidjiga, pour lancer le jeu (le gagnant est reparti avec 10 chèvres). Pour le présenter aux propriétaires de chameaux, un agent local parcourt les campagnes afin d’en expliquer les règles aux populations.

« C’est plus qu’un jeu ! s’exclame un joueur, Sa’ad Musah, dans le feu de l’action, alors qu’il lance les dés et déplace stratégiquement ses chameaux sur le plateau dans une allée poussiéreuse de Djidjiga. C’est comme la vraie vie. On apprend à s’occuper de nos chameaux et à en tirer des bénéfices. »

C’est aussi un outil didactique efficace dans une zone où la population est à 80-90 % illettrée.

Deux à quatre joueurs commencent la partie avec 20 chameaux et aucun argent. Chacun d’entre eux place un pion sur la case appelée Aïd, du nom la fête musulmane qui célèbre chaque année la fin du Ramadan. Il s’agit aussi de la période la plus lucrative pour tout propriétaire de chameaux – c’est là qu’ils peuvent échanger leurs bêtes contre de l’argent factice.

Grâce à cette somme, les joueurs peuvent inscrire un enfant (représenté par un autre pion) à l’école, et réaliser ainsi à quel point cette décision entraîne la hausse de leurs revenus : Desert Rose espère que cela encouragera les parents à investir dans la scolarisation de leur progéniture dans la vie réelle. « Nous montrons que des enfants diplômés trouvent du travail et envoient de l’argent, une fois qu’on arrive dans la partie des transferts de fonds sur le plateau », explique Thomas Berger.

Le jeu enseigne aussi comment réduire le risque que les bêtes tombent malades. Si un joueur arrive sur une case « sécheresse » et qu’il n’a pas suffisamment investi dans les vaccinations, ses animaux auront faim et seront plus fragiles, entraînant des pertes financières.

Une partie dure environ 20 minutes, et le gagnant est le premier joueur dont trois « enfants » terminent leur cursus scolaire.

Si les musulmans croient parfois que les jeux de société sont interdits à cause de l’association avec les jeux d’argent, ces bergers comprennent que le jeu du chameau n’est pas seulement un divertissement. « Ce jeu offre des leçons cruciales aux gardiens de chameaux », affirme Sa’ad Musah, 28 ans, qui possède quatre bêtes.

Crédits: Amanda Schmid-Scott
Une femme en train de jouer au « jeu du chameau ». Crédits : Amanda Schmid-Scott

Par ailleurs, dans cette région en proie à l’instabilité, tout conseil contribuant à réduire l’insécurité des populations et à leur garantir des revenus décents est inestimable. Le changement climatique n’est pas la seule menace. La zone partage une frontière avec l’un des États les plus fragiles du monde : la Somalie. Un mouvement séparatiste violent tente de faire sécession de l’Éthiopie. Les bergers qui ne parviennent pas à gérer leurs moyens de subsistance sont plus susceptibles de rejoindre des groupes terroristes.

Le jeu est vendu quatre dollars. Si cette somme couvre à peine les coûts de fabrication, c’est un prix élevé, pour beaucoup, dans une région où le revenu mensuel moyen est de 40 dollars. « La meilleure stratégie commerciale est que le jeu soit subventionné, ou bien acheté et distribué par des organisations », précise Thomas Berger.

À ce jour, Desert Rose a distribué plus de 600 jeux du chameau dans la région Somali et cherche à lancer le concept dans d’autres pays où les moyens de subsistance des gardiens de troupeaux subissent des pressions similaires.

Si l’impact concret du jeu est difficile à mesurer à si court terme, les joueurs affirment du moins avoir le sentiment d’apprendre d’importantes leçons. Sa’ad Musah l’explique tout simplement : « En jouant à ce jeu, les gens deviendront plus malins et réussiront mieux dans la vie. »

Pour en savoir plus (en anglais) :

Site Internet : http://desertroseinnovation.com/camel-game-the-backstory/

Vidéo : http://www.sparknews.com/en/video/camel-game-help-camel-helders-over-hump

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