#ImpactJournalism : Être heureux au travail – une utopie réaliste ?

Pour rester compétitive et attractive, une entreprise genevoise a fait du bien-être de ses employés une priorité. Et son succès pourrait bien faire des émules.

Genève, 22 mars 2015. Projet Equilibre au SIG (Services Industriels Genevois) avec la conception du bonheur au travail.  © Olivier Vogelsang / Tamedia
Le centre de la maison‐mère des SIG. D’ici quelques années, la totalité de l’entreprise passera en mode EquiLibre. Crédits : Olivier Vogelsang / Tamedia

Ainsi les Helvètes seraient-ils les plus heureux du monde ! Du moins si l’on en croit la dernière mouture du World Happiness report, parue le mois dernier et chapeautée par les Nations Unies. Et voilà que, non contente de damer le pion aux autres pays sur le terrain de l’allégresse collective, la Suisse se pique désormais de rendre ses habitants heureux… au travail. Une entreprise genevoise a fait de l’équilibre entre vie privée et vie professionnelle de ses salariés son cheval de bataille. Objet de toutes les attentions dans le monde impitoyable de la croissance économique, son succès pourrait bien être à l’origine d’un mouvement de plus grande envergure.

Les Services industriels de Genève (SIG) – régie publique autonome qui fournit à la population locale des services tels l’eau potable, le gaz, l’électricité, le chauffage, le réseau de fibre optique, le traitement et la valorisation des déchets et l’épuration des eaux usées – ont imaginé il y a trois ans le projet EquiLibre. L’idée est ambitieuse : repenser la façon de concevoir le lieu de travail, et le travail lui-même. Au menu, horaires « à la confiance », décloisonnement de la hiérarchie et redistribution totale de l’espace. Du jamais vu au pays des banques.

À l’origine du projet, la conviction – celle de quelques cadres, dont Christian Brunier, devenu entre-temps directeur général des SIG. En 2011, il constate avec inquiétude que sa société de 1 700 employés compte 54 % de salariés de plus de 45 ans. « Dès lors, nous nous sommes posé la question qui fâche : pourra-t-on être encore efficace et attractif aux yeux des jeunes en continuant à fonctionner comme nous le faisons ? Et la réponse était bien évidemment non. » Devenir attractif ? Une gageure ! Les SIG décident donc de tout faire pour appâter les talents de demain. Hors de question, pour l’entreprise genevoise, de se contenter de donner un coup de neuf aux locaux. Le changement sera profond ou ne sera pas. Pour s’inspirer de ce qui a déjà été fait, une délégation se rend chez Google, chantre autoproclamé du bonheur au travail, ainsi qu’à la Sécurité sociale belge, également précurseur dans le domaine. « Ce qu’ils ont fait en Belgique est incroyable, poursuit le directeur. Nous sommes revenus avec la certitude qu’il fallait repenser le fonctionnement même de l’entreprise. En vingt ans, le matériel utilisé a changé. Les ordinateurs sont plus petits, plus légers, aisément transportables. L’arrivée d’Internet a bouleversé les rythmes de travail. La mobilité aussi devient primordiale. Et surtout, la frontière entre vie privée et vie professionnelle est en train de tomber. »

Genève, 22 mars 2015. Projet Equilibre au SIG avec la conception du bonheur au travail.  © Olivier Vogelsang / Tamedia
Pour en finir avec les places de travail attitrées, le mobilier a été entièrement repensé. Des tables hautes permettent à ceux qui le souhaitent de « plugger » leurs ordinateurs pour travailler debout. Pour s’installer plus confortablement, des tables avec des canapés ergonomiques facilitent la concentration. Crédits : Olivier Vogelsang / Tamedia

Cette volonté d’être heureux au travail est précisément ce qui ressort des différentes études menées dans le domaine. «Nous nous sommes aperçus, au cours de nos recherches, que les entreprises conservent encore aujourd’hui cette culture de la présence, qui va à l’encontre de ce que réclament les employés », confirme Claudia Senik, l’une des spécialistes internationales de l’économie du bien-être et de l’économie comportementale, professeure à l’université Paris-Sorbonne et à l’École d’économie de Paris. « Concilier la vie professionnelle et la vie personnelle devient un véritable enjeu économique et social. Au-delà du salaire et de l’activité professionnelle en tant que telle, la question des conditions de travail compte de plus en plus. Des initiatives qui vont dans ce sens fleurissent un peu partout dans le monde. »

Fort de ces constats, Christian Brunier propose à plusieurs services internes de servir de cobayes au projet EquiLibre. Au total, ce sont cent personnes qui acceptent volontairement de passer en « mode bonheur ».

Pour ces heureux veinards, la première révolution concerne l’emploi du temps. Les voici désormais priés de ne plus « pointer ». Ils bénéficient d’horaires « à la confiance » et, en contrepartie, organisent leur temps de travail comme ils l’entendent et ont la possibilité de travailler de chez eux deux fois par semaine. Second bouleversement d’envergure : la fin des postes de travail attitrés. On octroie un ordinateur portable, un smartphone et un casier nominatif à chacun, et on décide, dans le même temps, de limiter au maximum le recours au papier. Comble de l’autonomie, le salarié choisit désormais l’espace de travail le plus approprié à la tâche qu’il a à réaliser. Bureaux individuels pour s’isoler, bibliothèque pour se concentrer, zones de convivialité pour discuter… Le mobilier, flambant neuf, design et moins cher que l’équipement traditionnel, se veut adapté à chaque situation. Par conséquent, la hiérarchie s’en trouve profondément transformée : « Sans bureau pour afficher leur statut, les cadres sont contraints de prendre leur rôle de managers à bras-le-corps. Cette forme de décloisonnement révèle les erreurs de castings. » Christian Brunier lui-même a renoncé à son confortable bureau de 30 m2 « sans aucun regret ». Deux ans plus tard, 80 % des employés se déclarent pleinement satisfaits, mais surtout, les 20 % restants désirent poursuivre l’expérience. Et la productivité a grimpé de près de 15 % en quelques mois dans le secteur analysé.

Genève, 22 mars 2015. Projet Equilibre au SIG avec la conception du bonheur au travail.  © Olivier Vogelsang / Tamedia
Des espaces de réunions informels, tout en transparence, permettent à un groupe de discussion de s’isoler. Crédits : Olivier Vogelsang / Tamedia

Bref, EquiLibre introduit, l’air de rien, un nouveau paradigme de travail, qui intéresse les autres entreprises de la place. Le français Botanic a déjà annoncé sa volonté d’adapter le modèle au sein de ses succursales hexagonales. Jusqu’à l’État de Genève, qui lorgne sur EquiLibre avec intensité depuis quelques mois. Pour le SIG, les retombées s’avèrent si positives que l’expérience sera étendue à 600 employés sur les 1 700. Objectif ultime : passer entièrement en mode EquiLibre.

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