Arnaud Dubien : « Il n’y aura pas de retour au statu quo ante »

Arnaud Dubien, directeur de l’Observatoire franco-russe, s’exprime sur les relations entre la France et la Russie et répond à la question de savoir si l’économie russe est réellement « en lambeaux » ou non.

Arnaud Dubien. Crédits: l’Observatoire franco-russe
Arnaud Dubien. Crédits : Observatoire franco-russe

Comment évaluez-vous l’état actuel des relations franco-russes ?

Arnaud Dubien : Les relations franco-russes traversent une période difficile. Elles ne peuvent être évaluées indépendamment de la crise ukrainienne. Le partenariat bilatéral, qui s’était considérablement développé au cours des dernières années, a souffert et souffre encore des conséquences de la crise dans le Donbass, des sanctions européennes et des contre-mesures russes, et, de manière plus large, du contexte informationnel en France et en Russie. On observe une forte polarisation des positions exprimées par les hommes politiques, les experts et les journalistes de nos deux pays.

Cependant, il y a du positif : la France, en la personne du président de la République François Hollande, s’est saisie du dossier ukrainien. Cela a commencé dès le printemps 2014, avec la création du format « Normandie », et ce en dépit des très fortes pressions extérieures pour que Vladimir Poutine ne soit pas invité le 6 juin pour les cérémonies commémoratives du 70e anniversaire du Débarquement. Chacun se souvient aussi de l’escale que François Hollande a faite à Moscou et de sa rencontre avec le président russe, le 6 décembre dernier, au retour de son voyage officiel au Kazakhstan.

Le rôle clé de la France dans le processus de Minsk est de bon augure. Bien sûr, il y a un contexte médiatique, il y a une crise de confiance profonde, il y a le dossier – hélas visible et hautement symbolique – du Mistral, mais il y a aussi des signaux plus positifs qui viennent du plus haut niveau.

L’économie russe est-elle « en lambeaux » ?

A.D. : Non, contrairement à ce qu’a pu dire, un peu imprudemment, le président Obama à l’automne dernier. Les scénarios très sombres, parfois apocalyptiques, qui avaient fleuri après le « mardi noir » du rouble à la mi-décembre, ne se confirment pas. L’économie russe ne s’effondre pas. La monnaie nationale s’est redressée, les cours du pétrole – si déterminants pour les équilibres macro-économiques et financiers du pays – se sont stabilisés et sont même remontés à 65 dollars le baril, et la récession devrait être légèrement inférieure à 3 %, alors que certains tablaient sur une contraction de 5 voire 6 points. Ceci dit, la situation n’est pas brillante. Les revenus réels de la population sont en baisse – pour la première fois depuis l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir en 2000 –, l’investissement – russe comme étranger – est à l’arrêt, l’inflation sera proche de 15 % cette année, les budgets de la plupart des régions sont en déficit. Pour résumer, je dirais que la Russie résiste plutôt bien au choc. Mais les défis fondamentaux auxquels elle doit faire face sont toujours là. Il s’agit ni plus ni moins que d’inventer un nouveau modèle de développement pour les décennies à venir.

Les investisseurs français quittent-ils la Russie ? Où en sont les échanges commerciaux bilatéraux ?

A.D. : À ma connaissance, aucune entreprise française n’a l’intention de partir de Russie. Les gens comprennent qu’au-delà des turbulences actuelles, c’est un pays au potentiel et aux besoins – notamment en termes d’infrastructures – gigantesques. Les entreprises françaises peuvent contribuer à la modernisation de la Russie. Plusieurs centaines y sont implantées et y œuvrent déjà, en apportant technologies et savoir-faire.

À court terme, la situation est très différente selon les secteurs d’activité. La distribution se porte plutôt bien, tandis que les constructeurs automobiles enregistrent à l’inverse de très mauvais chiffres de ventes. L’une des conséquences de la crise du rouble fin 2014-début 2015 et du climat politique né de la crise ukrainienne sera une localisation plus importante de la production en Russie.

Les échanges bilatéraux devraient, hélas, encore baisser cette année. C’est le résultat de plusieurs facteurs. Tout d’abord, la situation économique en Russie, dont les importations ont baissé d’environ 30 % au premier trimestre. Les contre-sanctions décidées par le Kremlin en août dernier en réponse aux sanctions sectorielles occidentales ont également privé certaines entreprises françaises du secteur agro-alimentaire de leurs débouchés en Russie. Enfin, il convient de relever un véritable problème de financement de la part des banques françaises. Des dizaines de grosses PME nous ont dit ne pas pouvoir obtenir de prêts pour leurs projets d’exportation en Russie. Officiellement, le problème n’existe pas, ou il est d’ordre technique. Dans les faits, la frilosité traditionnelle des banquiers vis-à-vis de la Russie a été amplifiée par les sanctions – qui ne concernent pourtant qu’un nombre très limité de secteurs – et par l’affaire BNP Paribas. Le phénomène d’overcompliance que l’on constate aujourd’hui pénalise non pas la Russie mais nos entreprises et, in fine, la balance commerciale de la France.

Assiste-t-on à un virage de la politique étrangère de la Russie en direction de l’Asie ?

A.D. : La Russie a systématiquement revendiqué, depuis des siècles, sa double vocation – européenne et asiatique. Mais l’empire tsariste comme l’Union soviétique étaient en réalité des puissances européocentrées. C’est toujours le cas aujourd’hui en termes économiques et démographiques, mais les choses sont en train d’évoluer. La Russie fait le constat qu’elle ne peut se désintéresser de la région Asie-Pacifique, où le centre de gravité économique et politique du monde est en train de glisser. Et qu’elle dispose de nombreux atouts, jusqu’ici négligés, pour y jouer un rôle.

À vrai dire, cette prise de conscience est antérieure à la crise ukrainienne. Le sommet de l’APEC, qui s’est tenu à Vladivostok en septembre 2012, avait illustré cette nouvelle ambition orientale de la Russie, 25 ans après le fameux discours prononcé par Mikhaïl Gorbatchev dans cette ville. Il s’agit à la fois de renforcer ses échanges commerciaux avec les pays de la région, mais aussi de développer les provinces de Sibérie orientale et d’Extrême-Orient, très vulnérables sur le plan socio-économique.

Les cérémonies commémoratives des 70 ans de la victoire sur l’Allemagne nazie ont mis en évidence le rapprochement entre la Russie et la Chine. Des dizaines d’accords ont été conclus, moins d’un an après la signature de l’accord sur le gazoduc Force de la Sibérie. L’Observatoire, qui suit très attentivement ce qui se passe dans les régions de Russie, note la multiplication de projets d’investissements chinois dans de très nombreux secteurs. À l’évidence, un mouvement tectonique s’est enclenché. Certes, parler d’alliance russo-chinoise est exagéré. Mais nier, comme le font de nombreux analystes en Europe, qu’il se passe quelque chose de majeur est assez incompréhensible. Notons au passage que la politique asiatique de la Russie ne se résume pas à la Chine. Moscou développe de façon suivie ses partenariats avec l’Inde, le Vietnam et la Corée du Sud.

Quel sera le positionnement international de la Russie ces prochaines années et quelle sera la nature de ses relations avec l’Occident ?

A.D. : Le sentiment qui prévaut dans les cercles de pouvoir à Moscou est qu’il n’y aura pas de retour au statu quo ante. La Russie se prépare à une coexistence relativement indifférente avec un Occident dont elle n’attend plus grand-chose de positif, qu’elle juge comme largement responsable du désordre international – notamment au Moyen-Orient – et qui n’est plus aujourd’hui la référence centrale. Elle privilégiera les coopérations avec des pays (BRICS, Turquie, Égypte, Iran, etc.) qu’elle estime capables de résister à d’éventuelles pressions américaines. L’idée d’une dépendance croissante vis-à-vis de la Chine est intégrée – à défaut d’être vraiment acceptée – par les élites russes. Puissance inquiète pour sa sécurité et son rang, la Russie continuera d’évoluer sans grande stratégie, dans une logique réactive et opportuniste, seule sans être isolée.

3 commentaires

  1. Cette analyse de de M. DUBIEN me parait pertinente. Tout le monde sait (les américains y compris) que le centre de gravité de la planète bascule vers l’Asie . En tant que voisin sur une grande partie de sa frontière, la Russie n’en fait qu’en tirer les conséquences logiques, et ce d’autant plus que l’Europe semble lui tourner le dos. Il néglige cependant trois éléments très importants : le poids de l’histoire commune entre l’Europe et la Russie, le fait que la très grande majorité des russes ne sont pas des asiatiques et enfin le simple fait que du point de vue des distances géographiques, la Russie jusqu’à l’Oural est beaucoup plus proche des grandes capitales européennes que de Pékin ou de New Dehli.

  2. Je suis froissée par la dernière phrase de l’interview : « … la Russie continuera d’évoluer sans grande stratégie, dans une logique réactive et opportuniste, seule sans être isolée ».
    J’estime que c’est plutôt la situation actuelle de la Russie. Elle préoccupe déjà les pouvoirs sur place malgré l’opportunisme des oligarques russes. La Russie est seule en tant que grande puissance face aux USA et à l’Europe obéissante au « dollar » par sa ferme résolution d’être un Etat indépendant et souverain. Mais elle n’est pas seule car elle initie de nombreuses unions entre états asiatiques et de l’Amérique latine qu’il ne faut pas négliger.

    En ce qui concerne la « crise » ukrainienne, pilotée de l’extérieur, animée par une propagande anti-russe effrénée est un pur produit de la politique politicienne des USA et des pays européens. Sinon, ils se seraient déjà révoltés par des massacres commis par leur « bébé » sanguinaire sur le territoire du Donbass, par des bombardements du Donbass qui n’ont jamais cessé malgré les accords de Minsk-2. Les bombardements que Porochenko met cyniquement sur le dos des rebelles et de la Russie.

  3. Non c’est vrai la Russie n’est pas seule, outre celui de la Chine et la Bielorussie, elle peut compter sur le soutien indéfectible du Zimbabwe, de Venezuela, du Cuba, du Vietnam, plein de pays dynamiques et innovants… La chronique des entretiens bilatéraux des Russes en ce moment rappelle les titres des journaux soviétiques des années 60! C’est très bien d’ailleurs qu’ils s’intéressent au mode en développement.
    Je demeure sceptique sur la possibilite d’un développement de la Siberie, autant essayer de mettre en culture le Groenland! Il faut y être allé pour comprendre que ce n’est qu’un vaste désert gelé les deux tiers de l’année. Il reste tellement a faire encore en Russie occidentale de toutes façons, qu’il serait idiot d’aller se soucier de mettre en valeur ces espaces eloignes. Un source a corruption voila ce qu’est le développement de la Siberie que ceux qui ne me croient pas relisent l’histoire du sommet de l’APEC a Vladivostok en 2012!
    Donc la Russie va bouder autant qu’elle le pourra et puis ensuite a la première occasion elle fera un geste de réconciliation. Qu’on ne devrait pas écarter car entre nous l’Ukraine c’est loin et on se sent pas très concernes ici en France par le sujet, faut bien l’admettre!

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *