Le défi de l’économie positive s’invite à Rostov-sur-le-Don

Rostov-sur-le-Don, dixième plus grande ville de Russie avec plus d’un million d’habitants, ne dispose pas encore du métropolitain. En revanche, elle a accueilli, le 16 juin dernier, le premier Forum de l’économie positive en Russie.

Rostov-sur-le-défi

Forum de l’économie positive à Rostov. Le 16 juin 2015. Crédits : Centr Invest Bank
Forum de l’économie positive à Rostov. Le 16 juin 2015. Crédits : Centr Invest Bank

Comme à son habitude, la Russie va plus vite que la musique ; et si la ville de Rostov-sur-le-Don ne semble pas avoir parachevé sa propre mélodie urbaine, elle a déjà pris la cadence d’un nouveau modèle de développement économique.

Un millier de visiteurs, et des dizaines d’entrepreneurs de Russie et de France sont venus participer à la première édition du Forum de l’économie positive à Rostov. À l’origine de cet événement franco-russe, Jean-Emmanuel Afota, ancien directeur financier de Volvo en Russie, confie comment il en est venu à imaginer ce projet : « Je me disais que j’aimerais faire quelque chose de positif en Russie – c’est précisément le mot que j’avais à l’esprit : positif. Je voulais construire un pont entre nos deux pays, qui permettrait de montrer que les Russes sont formidables, et de changer l’image de la Russie en France. »

Jean-Emmanuel dit ainsi être tombé par hasard, il y a quelque temps, sur une conférence de Jacques Attali, fondateur du premier Forum de l’économie positive en France, au Havre, en 2012. Jean-Emmanuel s’est intéressé au concept. Au même moment, Jacques Attali publiait un article affirmant que l’Europe ne pouvait pas se passer de la Russie, et réciproquement, et Jean-Emmanuel a saisi l’occasion pour se manifester : « Je lui ai écrit, et nous nous sommes rencontrés. Je lui ai assuré que le Forum serait un succès en Russie. »

Après avoir fait venir, en septembre 2014, une délégation russe d’environ 25 personnes au Havre – où une table ronde avait été organisée pour étudier la possibilité de lancer l’économie positive en Russie –, Jean-Emmanuel a rencontré 183 organisations susceptibles de l’aider à monter son projet. L’idée a intéressé Alexeï Shapovalov, un journaliste qui milite depuis une dizaine d’années pour l’entrepreneuriat social en Russie. Ce dernier a fait la promotion du forum dans les pages du quotidien russe Kommersant. Le numéro est tombé entre les mains du banquier Vassily Vissokov, qui a décidé de soutenir le Forum en couvrant 70 % de son budget. La banque Centre Invest, qu’il dirige, compte comme actionnaire principal la BERD, et détient 30 % des actifs du Sud du pays : il fut donc naturel d’accueillir l’événement dans la région de Rostov, qui recense plus d’entrepreneurs que tout le reste du pays, à hauteur de 23% de sa population active.

Nouveaux défis franco-russes

Finalement, le 16 juin, dix tables rondes ont ainsi été organisées entre acteurs russes et français de l’économie positive, ainsi qu’un atelier, animé par le président de l’Association des entrepreneurs sociaux en France – le Mouves –, André Dupon.

Unanimement, les Français présents sur le Forum ont souligné la dynamique de ces tables rondes, qui ont constitué pour eux une surprise : « Les Russes ont un certain franc-parler auquel nous ne nous attendions pas. Il y a tout sauf de la langue de bois et du politiquement correct – on ne sait pas trop où on met les pieds, mais c’est un défi réjouissant », relate Christian Vanizette, fondateur de MakeSense.org, une plate-forme communautaire visant à apporter un soutien aux entrepreneurs sociaux de par le monde.

Pour Christian, ces discussions ont permis de mettre l’accent sur les initiatives que les citoyens peuvent entreprendre afin d’améliorer leurs sociétés sans attendre que le gouvernement s’en charge : « C’est un mirage de croire que ce sont ceux qui dirigent qui ont des idées, ils ne sont que des managers temporaires !, s’emporte-t-il. Ce sont les gens de la société civile qui créent, et c’est seulement ensuite aux politiques de gérer à l’échelle nationale les innovations de plus grande ampleur. »

L’entrepreneur de 28 ans pense que ce mode de pensée s’adapterait parfaitement au système politique russe : « Impliquer la société civile dans la résolution des problèmes nationaux fonctionne d’autant mieux dans les pays où il y a un pouvoir centralisé et un leader fort, car ce dernier identifie une innovation qui apporte la solution à un problème social : par exemple, l’accompagnement bénévole des demandeurs d’emploi ou des jeunes issus de milieux défavorisés. Et le gouvernement donne ensuite les moyens financiers à l’entrepreneur qui en est à l’origine d’élargir son innovation à tout le pays. »

Ce procédé a déjà été amorcé en France par le président François Hollande en 2014, avec le programme « La France s’engage » : tous les semestres, 15 projets d’utilité publique sont choisis par un comité composé d’hommes politiques et d’acteurs de la société civile. Une fois sélectionnées, les initiatives sont soutenues par le Fonds d’expérimentation pour la jeunesse, qui dispose d’un budget de 50 millions d’euros pour la période 2014-2017. L’Elysée s’est par ailleurs associé au réseau de Christian Vanizette, MakeSense, afin de faire connaître le programme. Une plate-forme collaborative que le jeune homme compte bien lancer en Russie dès le début de l’année prochaine, en partenariat avec le quotidien Kommersant.

D’autres projets franco-russes pourraient voir le jour suite à ce forum : dès en amont de la rencontre, en effet, les différents participants russes et français avaient commencé à travailler ensemble, par email, sur une série de propositions concrètes de collaboration. 40 propositions finales ont été adoptées à Rostov, et seront rendues publiques d’ici quelques semaines. Parmi elles, on peut déjà signaler l’idée d’André Dupon d’ouvrir une bourse de stage, en France, pour les étudiants russes qui auraient un projet d’entrepreneuriat social, afin de les faire profiter de l’expérience d’une structure française exerçant dans le même domaine.

« Il y a des désaccords entre gouvernements français, européens, et russe – mais les sociétés n’y sont pour rien, elles sont voisines et ont besoin de travailler ensemble », a tenu à souligner l’ancien ambassadeur de France en Russie entre 2000 et 2003, Claude de Blanchemaison, présent à Rostov – à quelques jours à peine de la reconduite par l’UE des sanctions contre la Russie.

… ou défis russes tout court

Forum de l’économie positive à Rostov. Le 16 juin 2015. Crédits : Centr Invest Bank
Forum de l’économie positive à Rostov. Le 16 juin 2015. Crédits : Centr Invest Bank

L’économie positive suscite un fort intérêt parmi les entrepreneurs russes, mais pour l’heure, le secteur ne représente que moins de 2 % du PNB du pays (contre 10 % en France) – un chiffre auquel on ne peut d’ailleurs même pas totalement se fier, tant les études sur le sujet sont rares.

Alexandra Moskovskaya, qui dirige le Centre de recherches sur l’entrepreneuriat social en Russie au sein de l’Institut des Hautes études en sciences économiques, justifie ce constat : « En France, l’économie positive a 40 ans. Chez nous, on considère qu’elle n’a véritablement été lancée qu’en 2007, avec la création du fonds Nashe Budushe (« Notre futur »), qui finance des initiatives sociales ! ».

Pour la chercheuse, l’idée même de responsabilité sociale des entreprises n’est apparue en Russie que dans les années 2000 : « Dans les années 90, les ressources humaines et le facteur humain étaient le dernier des soucis des entreprises. On n’a commencé d’y penser que quand la production de biens et de services a augmenté », raconte-t-elle.

Le défi d’évaluer la part de l’économie positive, poursuit Alexandra, réside dans la confusion qui règne en Russie entre PME exerçant dans la sphère sociale – dans la santé ou l’éducation par exemple (parmi lesquelles les cliniques et les écoles privées) – et les entreprises ayant un réel impact social, ne se mesurant pas aux seuls résultats financiers. Ainsi, si l’État russe alloue aux régions, chaque année depuis 2012, un budget visant à soutenir les PME russes innovantes, il ne distingue pas celles œuvrant pour l’intérêt général des autres.

Pourtant, même s’il complique son travail d’étude, Alexandra ne regrette pas ce flou juridique existant autour de l’entrepreneuriat social, et se bat même contre une proposition de loi visant à mieux le définir : « Il ne faut pas alourdir le fardeau administratif qui pèse déjà sur les entreprises. Et une réglementation de l’économie solidaire pourrait avoir cet effet négatif », explique-t-elle. La spécialiste milite plutôt pour un soutien plus important aux PME en général : « Les crédits sont très élevés. Ils sont de 10 % pour les structures ayant accès aux crédits bancaires, et oscillent entre 20 et 30 % pour celles qui font appel aux instituts de microfinance », déplore-t-elle. Par ailleurs, le système de financement participatif, largement exploité par les entrepreneurs sociaux de par le monde, a souffert en Russie « d’un certain climat de méfiance hérité des années 90 », et mettra un peu de temps à décoller, précise la chercheuse.

Alexandra Moskovskaya note toutefois que, malgré ces difficultés, l’entrepreneuriat social est de plus en plus populaire en Russie, notamment chez les jeunes, et que les entrepreneurs sociaux sont en général plus persévérants que les autres, n’abandonnant pas leur projet dès les premières difficultés ou la première crise. Elle souligne aussi que certains ne savent même pas qu’ils exercent en qualité d’« entrepreneurs sociaux », étant simplement motivés par l’envie de proposer des alternatives au système actuel : c’est le cas, par exemple, des « anti-cafés », qui ont le vent en poupe en Russie, où le client paye le temps qu’il passe et non les produits qu’il consomme.

Le propriétaire d’un anti-café de Petrozavodsk a ainsi appris qu’il participait à l’économie positive en recevant un prix du fonds Nashe Budushe. Ce fonds, entièrement privé, organise toute l’année, dans l’ensemble du pays, un concours visant à soutenir les initiatives sociales en accordant des prêts, dont le montant varie de 500 000 à 10 000 000 de roubles, sur des périodes allant jusqu’à sept ans, sans intérêts.

133 projets ont ainsi été soutenus depuis 2008, dont 25 ont été entièrement réalisés depuis, la plupart consacrés au soutien aux mères célibataires, à l’accompagnement d’enfants orphelins, et à la création de crèches. Irina Pavlova, qui fait partie de l’équipe de direction de Nashe Budushe, rapporte qu’en tout, 15 000 demandes ont été enregistrées depuis le lancement du projet : « 8 à 10 % des projets soumis reçoivent de l’aide, dont 50 % dédiés à la petite enfance. »

La responsable du fonds confie que l’impulsion née du forum de Rostov la pousse à continuer : « Les entrepreneurs russes et français se ressemblent : il nous faut juste un peu de temps », affirme-t-elle. Et de l’argent.

Qu’est-ce que l’économie positive ?

L’économie positive rassemble les acteurs produisant des biens ou des services, marchands ou non marchands, au sein d’entreprises ou d’associations économiquement viables et ayant un impact social à la fois sur les employés et les clients, mais aussi sur les générations futures. Les domaines d’activité de l’économie positive regroupent l’environnement, la santé, l’éducation – et, globalement, tout ce qui peut avoir un impact social positif sur la vie des gens.

Aller plus loin :
Site du Forum http://positiveeconomy.co/fr/
Site du fonds Nashe Budushe http://www.nb-fund.ru/

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