#ImpactJournalism : L’algoculture pour diversifier les revenus des pêcheurs

En deux ans d’existence, le projet d’algoculture soutenu par WWF Madagascar dans les villages de Beheloke et de Befasy, au sud-ouest de l’île, a permis d’améliorer les revenus des pêcheurs de Madagascar, mais aussi de préserver l’écosystème marin.

Le projet d’algoculture en Madagascar - L'Express. Crédits : Claude Rakotobe
Algoculture ­près du village de ­Beheloke. Crédits : Claude Rakotobe

Voilà deux heures que Birisoa est dans la mer. L’eau lui arrive à la taille, mais il ne semble pas s’en formaliser. Natif du peuple « vezo », cette ethnie de pêcheurs du sud-ouest de Madagascar, il ne fait qu’un avec l’océan. La mer, cet homme originaire de Beheloke, petit village de pêcheurs situé à plus de 1 000 km au sud-ouest d’Antananarivo, l’a dans le sang ; et passer du temps dessus, pour pêcher à bord des petites pirogues « vezo », ou dedans, pour s’occuper de son champ « d’algues rouges », ne le gêne pas.

Pendant que nous lui parlons, il continue machinalement de frotter avec ses mains la corde qui flotte sur l’océan pour en détacher les algues vertes dérivantes, collées à ses « algues rouges » Euchema. « La récolte ne sera pas bonne ce mois-ci », regrette-t-il. Il a eu des décès dans sa famille et a dû délaisser son « champ » pendant une dizaine de jours. Ce qui a donné du temps aux algues vertes et à la ice-ice, cette maladie qui freine la croissance des algues rouges, d’envahir sa culture.

Ce revenu a permis de changer la vie de nombreux pêcheurs.

Tous les 45 jours, pourtant, quand il passe vingt jours dans la mer pour assurer l’entretien de ses plantes, Birisoa peut produire jusqu’à 140 tonnes d’algues rouges séchées avec ses soixante lignes. De quoi faire entrer dans la caisse familiale 70 000 ariary (23 euros environ) supplémentaires. Pas assez pour boucler le mois, mais suffisamment pour lui permettre de payer les 20 000 ariary (soit environ 6,50 euros) de frais de scolarité mensuels de ses quatre enfants, qui fréquentent désormais l’école privée du village. Avec ce qui lui reste, il peut aussi acheter du riz et, parfois, assurer certains besoins quotidiens de son ménage, comme du crédit pour le téléphone.

Le projet d’algoculture en Madagascar - L'Express. Crédits : Claude Rakotobe
Patrice Razafimamonjy travaille sur la table de séchage. Crédits : Claude Rakotobe

Notre algoculteur, qui continue de pêcher la nuit pour pouvoir nourrir sa famille, a l’ambition de doubler le nombre de ses lignes et d’en tirer l’essentiel de ses revenus. Il n’irait alors à la pêche que de temps en temps car « depuis quelques années, les poissons se font plus rares, et les pêcheurs doivent aller encore plus en haute mer pour attraper les meilleurs produits ».

Selon Patrice Razafimamonjy, technicien d’encadrement en algoculture à Beheloke et dans le village voisin de Befasy, avec cent vingt lignes, « le maximum qu’un homme puisse jusqu’ici entretenir pendant une saison », un ménage peut produire jusqu’à 300 kilos d’algues et, au cours actuel du produit, en tirer 150 000 ariary (environ 50 euros) tous les 45 jours. Soit l’équivalent du salaire minimum mensuel d’embauche à Madagascar. Ce revenu a permis de changer la vie de nombreux pêcheurs dans cette partie sud de la Grande île, où l’algoculture a commencé à se développer il y a près de dix ans.

« À Sarodrano, la capitale de l’algoculture de notre région, les villageois vivent de la culture des algues rouges, et la pêche est presque devenue une activité secondaire, confie le technicien. Le village s’est transformé, les habitants vivent vraiment mieux », poursuit celui qui, avant d’être recruté par le WWF comme consultant d’encadrement des villageois, travaillait pour une société qui achète et exporte les algues rouges du Sud malgache. Celles-ci sont ensuite transformées en Europe pour en extraire le carraghénane, utilisé comme produit gélifiant dans l’industrie agro-alimentaire ou la fabrication de dentifrice et de rouge à lèvres.

Beheloke réunit toutes les conditions pour devenir un autre village d’algoculteurs.

À Beheloke, où l’algoculture n’a été introduite qu’en 2013, les quelques trente-trois algoculteurs ne fournissent encore que 400 kilos d’algues séchées tous les quinze jours. « Mais c’est parce que nous n’en sommes qu’aux débuts. Je sais qu’ici, les villageois peuvent faire autant, sinon mieux qu’à Sarodrano. Beheloke réunit toutes les conditions pour devenir un autre village d’algoculteurs », assure-t-il.

Gaëtan Tsiresy, chercheur à l’Institut halieutique et des sciences marines (IHSM) de l’université de Toliara, confirme que dans le Sud-Ouest de Madagascar, les caractéristiques de la mer offrent de bonnes conditions pour la culture des algues rouges. « La température, qui varie entre 25 et 30°C, est favorable au développement de cette espèce tropicale », souligne-t-il. Il évoque aussi d’autres aspects, tels la profondeur des eaux ou le mouvement des houles et les vagues. « S’agissant d’une activité alternative, il faut prendre en considération les conditions dans lesquelles les villageois doivent travailler », indique-t-il.

Le projet d’algoculture en Madagascar - L'Express. Crédits : Claude Rakotobe
Algoculture à Birisoa. Crédits : Claude Rakotobe

À Beheloke, « l’espace est suffisamment vaste pour le développement de la culture, les algues dérivantes ne sont ni trop nombreuses ni trop envahissantes, et la profondeur des eaux est correcte : les algues ne sont pas en contact avec le sable, et pas non plus gênées par la lumière du soleil. En outre, la mer est calme, car les courants ne sont pas trop forts », ajoute Gaëtan Tovondrainy, chef de projet marin de l’antenne régionale de WWF Madagascar à Toliara. À l’en croire, « les conditions sont idéales pour que les femmes de pêcheurs puissent contribuer aux revenus des ménages ».

C’est donc notamment pour permettre une amélioration des revenus des ménages que le WWF Madagascar soutient l’algoculture à Beheloke et Befasy. Mais il s’agit aussi et surtout, pour l’organisation, de protéger l’environnement et d’offrir à des pêcheurs de plus en plus nombreux des activités alternatives. « Depuis 2003, beaucoup d’agro-éleveurs ont migré vers les villages littoraux pour devenir pêcheurs, explique Gaëtan Tovondrainy. Du coup, les produits de la mer se sont fortement réduits, tandis que la pression sur les ressources halieutiques et les récifs coralliens s’est largement accentuée », poursuit-il.

Avec l’algoculture, certaines familles ont ainsi vu leurs revenus s’améliorer, et l’écosystème marin tend à se reconstituer. « Des poissons et d’autres espèces viennent pondre dans les algues, qui offrent ensuite un abri à leurs petits », souligne fièrement M. Tovondrainy. Il note aussi que les rapports du WWF font état d’« une hausse de 2 % du taux de recrutement du récif corallien, avec un maintien du taux de couverture des coraux vivants en seulement deux ans d’existence du projet ».

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