« La Vie et le Destin » : la Seconde Guerre mondiale racontée par des écoliers russes

Dans le cadre de la commémoration du 70e anniversaire de la Grande Victoire de 1945, le magazine La Langue française, en collaboration avec La Renaissance française, a organisé un concours épistolaire baptisé « La Vie et le Destin » auprès d’élèves et d’étudiants russes francophones. Chaque participant devait écrire un texte sur l’histoire de sa famille durant la Seconde Guerre mondiale. Le Courrier de Russie publie dans leur forme originale les récits des trois lauréats, qui se verront remettre un diplôme et des cadeaux lors de la cérémonie annuelle de La Renaissance française en Russie, le 22 juin prochain.

Victoria Souchko
Victoria Souchko

1re place : Victoria Souchko, collégienne en 3e, école n° 1541, Moscou

Il est difficile de trouver les mots quand on a vraiment quelque chose à dire, mais mes parents trouvaient la force de me raconter ce qu’ils savaient à propos de la guerre. Je voudrais parler des histoires incroyables qui se sont passées dans ma famille.

La guerre a violé la vie quotidienne d’Afanassy et Anné Klest – mon arrière grand-père est mon arrière grand-mère du côté maternel. Afanassy est parti au front, et Anné avec trois petits enfants étaient envoyés au camp de concentration « Yartsevo » dans la région de Smolensk. Deux garçons aînés ont péri quelques mois après à cause de la famine et des maladies, et l’arrière-grand-mère avec sa petite fille, qui avait près de quatre ans, continuaient à supporter la famine et l’existence piteuse dans les conditions du camp. Alors on donnait 150 grammes de pain par jour en le distribuant honnêtement.

Anné partageait sa partie avec sa fille. La fille elle-même était très petite et fragile, elle avait des cheveux clairs et des grands yeux verts donc Macha était semblable à une petite Allemande. Le médecin allemand qui l’a remarquée la trouvait chaque jour et lui donnait un morceau de sucre. Certes, Macha elle-même ne se rappelait pas cela, c’est l’arrière-grand-mère qui l’a raconté. Mais elle ne voulait jamais parler de la guerre en général. Elle se rappelait souvent seulement deux jours : le jour de l’évasion et le jour du retour de son mari du front. Sur l’évasion l’arrière-grand-mère disait seulement que les pilotes russes ont commencé à bombarder les bâtiments allemands du camp et ont percé l’enceinte, dans la fente de laquelle elle a pu se retirer avec sa fille. Sur le retour d’Afanassy elle parlait sans détails, comme cet événement ne le demande pas. Il est revenu, et c’était le principal. Après la guerre chez Anné et Afanassy sont nés encore quatre enfants.

Maria Lebedev
Maria Lebedev

Andreï Grigoriévitch et Maria Efimovna Lebedev ne sont pas restés aussi indifférents. Andreï est parti au front, et sa femme Maria est restée . Elle était une très belle jeune fille avec de longs cheveux extraordinaires, qu’elle a coupés elle-même pour que les Allemands ne la poursuivent plus. En 1944 mon arrière-grand-père est revenu à cause d’une blessure sérieuse au pied. La famille s’est réunie. Et deux semaines après le jour de la Victoire (le 22 mai 1945) est né mon grand-père -Nikolaj Andréévitch Lebedev. En 1971 chez Nikolay Lebedev et Maria Klest est née la fille Irina : ma mère.

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Mon arrière-grand-mère Nina et sa sœur Irina avaient 17 et 18 ans au début de la guerre. Étant tellement jeunes, elles ont pu résister aux attaques et supporter toutes les difficultés provoquées par la guerre. Irina est partie au front comme volontaire , sa sœur travaillait à l’arrière-front. À vrai dire elles représentent la partie de la génération entière aux épaules fragiles sur lesquelles la guerre s’est écroulée. Mais elles ont pu résister. Et à cause de cela on les nomme les héros de la guerre. En 1942, les 2 sœurs étaient séparées, l’une a réussi à atteindre Berlin où elle a rencontré sa sœur Nina qu’elle n’avait pas vue depuis 3 ans ! Irina a trouvé les traits de visage familiers dans l’apparence de la femme étant debout sur la route. Une femme qui essayait d’arrêter leur voiture était vraiment sa sœur Nina. Ne s’étant pas vu l’une l’autre pendant 3 ans les deux sœurs se sont rencontrées sur la route allemande. Le cousin de Nina et Irina, German, son nom est écrit sur un mémorial consacré aux soldats péris pendant la bataille de Koursk. Il y a été mortellement blessé par l’éclat qui s’est envolé d’un arbre. Selon l’ironie du sort, il est né dans la rue Novoslobodskaya et est mort dans le village de Novoslobodka. La mère de German, Lidia avec sa tante Marie et sa nièce Anne étaient les otages du blocus de Léningrad. Seulement Lidia a réussi à survivre. Et mon arrière-grand-père Alexey Zelenetsky était capitaine de la garde et il a reçu de nombreuses médailles et ordres.

Ce sont les histoires qu’on n’oubliera jamais dans ma famille.

2e place : Michel Mirochnitchenko, collégien en 3e, lycée 1541, Moscou

Michel Mirochnitchenko
Michel Mirochnitchenko

La guerre. Les destins des gens.

Je veux bien vous faire part de deux histoires de ma famille. Les histoires de deux jeunes gens dont la vie a été interrompue par la guerre. La guerre qui a changé les gens et ne les a pas laissés jusqu’à la mort. Lorsque j’étais petit ma grand-mère me racontait beaucoup d’histoires sur les participants à la guerre, mais j’étais trop peu âgé et j’ai oublié beaucoup de ce qui s’était passé. Neanmoins une histoire, je m’en souviens jusqu’aujourd’hui. C’est l’historie de mon oncle. Il s’appelle Kondrachin Andrei Kouzmitch. Il est parti à la guerre à l’âge de 25 ans. Comme il a terminé ses études à une école de pilotes juste avant la guerre il s’est vu installé aux commandes d’un avion de chasse. Pendant toute la guerre, il a effectué 311 vols de combat. Il a détruit plusieurs navires et appareils de guerre. En 1942 il est devenu commandant de l’escadrille. Le 12 janvier 1944 son avion a été ciblé et il est tombé en mer. Un petit bateau romain l’a sauvé et l’a transporté à l’état major où on l’a questionné. Comme il n’a pas voulu rester prisonnier il a frappé celui qui l’interrogeait avec une chaise et il a voulu s’enfuir mais il a été tué. Il a reçu le grade de héros de l’Union soviétique à titre posthume.

On a demandé souvent à mon arrière-grand-mère de parler de son fils héros, de son exploit, mais pour elle il était son fils qui est parti pour toujours. Et pour tous les proches cela n’ avait pas d’importance qui il était – un héros ou pas. Il est simplement un de ceux qui ne sont pas rentrés.

Voilà la deuxième histoire sur mon arrière-grand-père, Krikov Dmitri Ivanovitch, qui a travaillé toute sa vie à l’usine militaire. Il était un tourneur ordinaire mais il avait beaucoup de talent. Tout au commencement de la guerre, l’usine a reçu une commande de créer un nouveau genre d’arme. Cette commande a été accomplie avec succès et au temps voulu, mais au lieu de remercier tous les créateurs et ceux qui avaient réalisé la tâche, ils étaient tous envoyé en prison. Mon arrière-grand-père était parmi eux. Cela fait, il a été envoyé à la guerre tout de suite au sein d’un bataillon de la mort. Qu’est-ce que c’est qu’un bataillon de la mort ? Un bataillon de la mort était habituellement composé de ceux qui avaient commis certains crimes de guerre. Ils ont été chargés d’effectuer des tâches impossibles. Ceux qui en sont revenus ne sont pas nombreux, mais il a survécu, il a passé toute la guerre mais lorsqu’il est revenu du front il a été renvoyé en prison. Il n’est rentré qu’en 1953 après la mort de Staline. Il s’est mis à travailler à son usine et il y a travaillé jusqu’à sa mort. Il n’a jamais raconté ce qui s’était passé avec lui. Nous l’avons appris de notre arrière-grand-mère après la mort de son mari.

Voilà, ces deux destins différents à première vue ont été unis par une tragédie générale. La guerre a changé les vies des gens et de leurs proches . Ce sont les politiciens qui commencent des guerres et les terminent. La guerre ne disparaît jamais d’auprès des gens. Elle reste dans leurs âmes pour toujours.

Daria Nérézova
Daria Nérézova

3e place : Daria Nérézova, terminale, lycée N°1 de Briansk

Les enfants et la guerre.

Cette année nous allons célébrer le 70e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Nous allons honorer les vétérans de la guerre et tous ceux qui ont souffert. Parmi eux, il y a des personnes âgées, qui peuvent nous parler de la guerre vue par les yeux d’un enfant. Ce sont les anciens petits prisonniers des camps de concentration.

Les enfants et la guerre… Deux notions complètement différentes. Il n’existe pas quelque chose de plus terrible dans la vie, que de voir les horreurs de la guerre vues par les yeux d’un enfant. Et que faire, si tu es un petit garçon, qui a seulement 4 ans ? Et si tu te trouves derrière le fil de fer barbelé ? Et que faire si tu as faim et tu n’as pas la force de te tenir debout ? Aujourd’hui, demain et tous les jours, des mauvais gens viendront pour te prendre ton sang, parce que tu es donneur de sang… Ça doit être une merveille, si tu restes vivant après ces manipulations. Et puis tu te rappelleras mille fois ces jours plein d’horreur.

Quand la guerre a commencé, mon grand-père Vladimir Tchoumakov avait quatre ans. Il se rappelle qu’il vivait dans un petit village non loin de Briansk. Son père et sa mère étaient des paysans. Ils avaient quatre enfants : Lida, Leonid, Nadia et Volodia. Dès les premiers jours de la guerre le père et les enfants aînés ont pris la route des maquis. La mère et les cadets sont restés dans le village.

Le malheur est venu en 1943, quand les Allemands ont occupé le village. Le père a été arrêté et tué sous les yeux de sa femme et de ses enfants. Le village a été brûlé, et les habitants ont été envoyés dans un camp de concentration à Novgorod-Severski, puis en Autriche.

Auguste Robine
Auguste Robine
Nadia
Nadia

D’après les mots de mon grand-père, ils ont été séparés de leur mère. Elle a été jetée dans une prison, et les enfants se sont trouvés dans le camp « A.L.T. Prerau » qui se trouvait  non loin de Vienne. Là, les horreurs continuaient : ils passaient tout le temps dans des cages spéciales et chaque jour les médecins allemands leur prenaient du sang. La sœur Nadia travaillait dans la cantine. Là, elle a fait la connaissance d’un jeune Français, prisonnier aussi. Il s’appelait Auguste Robine. Il est tombé amoureux de la jeune fille russe qui visitait parfois sa sœur et son frère. C’est grâce à Nadia et à Auguste, que les petits Tchoumakov ont pu résister aux horreurs du camp de concentration.

Au printemps 1945, pendant les bombardements sur la capitale de l’Autriche, la mère a pu s’évader et a trouvé ses petits enfants. Mais Nadia a disparu…

Grand-père de Daria à l'âge de 7 ans
Le grand-père de Daria à l’âge de 7 ans.

Le retour a été long… Les enfants étaient affaiblis. Mais les souffrances unissent les gens. Avec l’aide de personnes inconnues et de Dieu, les Tchoumakov ont réussi à retrouver leur village natal. Une autre vie a commencé : ils ont construit une petite maison, les enfants ont grandi, ils sont devenus de bons spécialistes, ont créé leurs familles. Maintenant ils ont des enfants et des petits-enfants, et ont même retrouvé Nadia. Elle s’est mariée avec Auguste. Après une dizaine d’années elle a visité sa famille avec son mari et ses deux enfants.

Mais, tout de même, de temps en temps, les yeux de mon grand-père deviennent plein de larmes. Et, si je le demande avec douceur pourquoi il pleure, il me répond : « Mes souvenirs, ma chérie…» Dans ces moments je l’embrasse et je lui dis : « Ne pleure pas, tout ça ne se répétera jamais ». Je comprends bien que notre génération doit assumer la responsabilité pour garder la paix et de ne pas répéter les fautes d’autrefois. Moi, personnellement, je le ferai. Pour mon grand-père. Pour ma grand-mère. Pour mes futurs enfants…

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