La Sibérie cool

« Tu verras, le public sibérien est différent : il est là pour écouter, il ne danse pas et picole beaucoup moins », m’avait annoncé un ami, avant mon départ pour Tomsk. En bon saint Thomas, je ne crois que ce que je vois – et je me suis donc donné pour mission de vérifier ces dires.

Vkhore lors de la deuxième édition du festival Pustota à Novossibirsk, le 5 avril dernier. Crédits : Thomas Gras/LCDR
Vkhore lors de la deuxième édition du festival Pustota à Novossibirsk, le 5 avril dernier. Crédits : Thomas Gras/LCDR

Tomsk me semble à première vue une ville parfaite pour réaliser cette expérience sociale des plus inutiles. Premièrement, le centre grouille d’étudiants, d’universités et de cités U, ce qui laisse espérer un minimum d’activité recréatrice nocturne. Deuxièmement – et je ne vous cache pas que j’avais été bien renseigné sur la question –, la bourgade d’un demi-million d’habitants jouit, depuis deux ans environ, d’une scène musicale post-punk très active et dont on fait l’éloge jusqu’à Moscou.

Il faut le savoir, le post-punk sibérien n’a rien à voir avec le rock dur de nos amis à crête. Il s’agit plutôt, disons, d’un petit groupe de hipsters qui tapotent quelques notes sur un synthétiseur et chantent langoureusement tout et surtout rien, la liberté, sans censure aucune – et en russe. Un mélange simple et entraînant qui rassemble les foules dans une ville qui a connu à la fin des années 1980, m’a-t-on raconté la larme à l’oeil, les premiers groupes punk sibériens, comme Deti Obrouba [Les enfants de la rue Obroub, ndlr].

Des enfants, il y en a d’ailleurs plein cette salle où, dans quelques minutes, se produiront Zvezdy et Vkhore, deux grands noms de la scène locale. L’âge moyen du public oscille entre 17 et 35 ans, celui des musiciens : entre 22 et 30. Ici, pas de sécurité, ni de bar. Une buvette sauvage sert, pour une centaine de roubles, de la bière locale et des cocktails sommaires à des jeunes gens propres sur eux.

Très rapidement – et après avoir failli me faire vomir dessus à deux reprises –, je comprends que la rumeur du charme musical sibérien est différent de ce qu’il m’avait été donné d’entendre. L’atmosphère est électrique, le public connaît chaque chanson sur le bout des doigts et saute à tout va, et ce malgré les fréquentes coupures d’électricité. « Je vous ai déjà raconté mon enlèvement par des trafiquants en Colombie ?.. », lance la chanteuse de Vkhore afin de combler la énième panne de jus qui vient de plonger la salle dans le noir.

Aussi idiot que cela puisse paraître, le spectacle fait sourire. Moscou, et même Saint-Pétersbourg ont depuis longtemps oublié cette folie, leurs publics préférant débourser 6 000 roubles pour aller voir Depeche Mode, assis, que 100 roubles pour soutenir un groupe du coin, debout.

Plus généralement, c’est en fait la Sibérie dans son ensemble qui redonne un coup de peps au monde de la musique et de la culture russes. À tel point que nos confrères anglais du Guardian ont même bravé les sanctions occidentales pour publier un reportage sur le « génial son sibérien ».

Krasnoïarsk organise par exemple, depuis trois ans déjà, la Nuit de la musique russe, un festival de musique électronique à l’affiche 100 % russe et 90 % sibérienne. La maison de disques indépendante sibérienne Klammklang vend, de son côté, 80 % de sa production à l’étranger.

Les collectifs Echotourist et Hair Del remettent en scène les groupes expérimentaux de Novossibirsk, tandis qu’Omsk fait renaître les soirées techno-rave du début des années 2000.

L’édition 2015 du festival Grelka, dans la station de ski sibérienne de Shereguesh, a organisé pendant trois week-ends consécutifs des concerts et soirées, avant de clôturer par une descente record de 1 835 skieurs et snowboarders… en maillot de bain.

Sans oublier la société I’m Siberian, qui s’est fixé pour mission de rendre la Sibérie « tendance » à travers des produits dérivés, des voyages, des vidéos et autres sessions photo de jeunes femmes en bikini au bord d’un lac gelé. La marque n’hésite pas à puiser son inspiration dans les clichés sur la région – les ours et le froid en tête –, évitant ainsi de répéter l’erreur de sa Mère Russie, qui s’acharne à combattre les stéréotypes de l’ennemi.

La Sibérie ne souhaite visiblement plus n’être qu’un lieu de naissance et de passage, un lieu subi que l’on quitte à la première occasion pour trouver mieux ailleurs, là-bas, dans les capitales de la Russie européenne. Désormais, les Sibériens tirent au contraire de leur éloignement de Moscou une véritable force identitaire et une réelle liberté d’expression culturelle. On s’y sent plus libre, loin des codes sociétaux et de la mode dictés par la capitale. La Sibérie pourrait ainsi être comparée à une feuille vierge, sur laquelle on peut dessiner ce que l’on veut, sur laquelle on veut dessiner ce que l’on peut.

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