Russie-UE : à quand la reprise ?

Quelles sont les véritables raisons du refroidissement des relations Russie-UE ? Guevorg Mirzaïan, journaliste pour la revue Expert, propose des éléments de réponse.

Russie-UE : à quand la reprise ? Crédits : TASS
Russie-UE : à quand la reprise ? Crédits : TASS

Le refroidissement des relations entre la Russie et l’Union européenne est dû moins aux événements ukrainiens qu’à l’évolution de l’équilibre des forces en Europe, et au fait que l’UE a refusé de prendre acte de ce changement.

Avec la fin de la Guerre froide et l’effondrement de l’Union soviétique et du Pacte de Varsovie, le système bipolaire en Europe a rendu l’âme. Un nouveau système de relations internationales s’est établi, régi par des règles extrêmement simples : la Russie sortait de l’Europe et devenait une périphérie du continent européen, dont la tâche se résumait à fournir des ressources et offrir aux Européens l’accès à son vaste marché. Moscou n’a alors pas objecté : elle n’avait ni la force, ni la volonté politique de bâtir avec Bruxelles des relations égalitaires. Résultat, cette Russie-là a perdu quasiment toutes ses positions en Europe orientale ainsi que dans l’espace post-soviétique.

Les Russes ont commencé à se souvenir que leur pays avait été, près de 300 ans durant, l’un des principaux centres de force de la politique européenne et mondiale.

Mais la situation a changé dans les années 2000. L’arrivée de Vladimir Poutine a marqué le début d’un processus de centralisation, puis de renforcement de la puissance politico-économique de la Russie, qui a entraîné, à son tour, une augmentation de la confiance de l’élite russe en elle-même. Les Russes ont commencé à se souvenir que leur pays avait été, près de 300 ans durant, l’un des principaux centres de force de la politique européenne et mondiale. En outre, la Russie ne pouvait plus faire marche arrière : après avoir avalé l’Europe orientale, l’UE a commencé d’empiéter ouvertement sur la sphère d’influence de la Fédération en initiant la politique des « révolutions de couleur ».

Grande EuropePendant un certain temps, toutefois, Moscou a évité d’aller à l’affrontement avec l’UE, espérant que leurs relations passeraient progressivement du principe « centre-périphérie » à celui de « centre-centre » de façon volontaire et naturelle. La Russie a ainsi fermé les yeux sur le premier Maïdan ukrainien, et elle a également proposé à l’Europe diverses options pour une intégration plus active de Moscou dans les affaires européennes (à travers la création d’un système de sécurité collective « de Lisbonne à Vladivostok », par exemple). Mais Bruxelles a décliné toutes ces offres et continué de traiter la Russie comme un partenaire « cadet » tout en poursuivant son avancée vers l’Est.

Par le retour de la Crimée et le soutien au Donbass, la Russie n’a pas seulement répondu à l’Europe – elle a, en substance, effacé toutes les précédentes règles du jeu

À un moment donné, toutefois, on a compris à Moscou que, dans le contexte d’une telle relation, cette avancée vers l’Est pourrait bien se terminer en un Maïdan moscovite. Alors, la Russie est passée de la parole aux actes – tout d’abord en répondant brutalement à l’agression pro-occidentale de la Géorgie contre l’Ossétie du Sud, puis en défendant, de façon plus brutale encore, ses propres intérêts en Ukraine.

Par le retour de la Crimée et le soutien au Donbass, la Russie n’a pas seulement répondu à l’Europe – elle a, en substance, effacé toutes les précédentes règles du jeu, en créant en Europe un analogue du Far West. La première réaction de l’Europe à cette destruction d’un système qui était confortable pour elle a été la colère. Par le biais des sanctions, l’UE a donc tenté de contraindre la Russie à revenir aux anciennes règles du jeu. Mais Moscou a non seulement su tenir tête à ce rappel à l’ordre, mais est encore parvenue à y opposer une contre-attaque douloureuse (avant tout au moyen de l’embargo sur les produits agricoles et du projet de gazoduc « Turkish stream »). Face à quoi toute une série de responsables politiques européens modérés, au bout d’un certain temps, ont commencé d’évoquer la nécessité d’une recherche de compromis avec Moscou.

Cette tendance d’un passage de l’UE de la confrontation à la stabilisation est apparue dès la fin de l’année dernière et, depuis, elle se renforce peu à peu. Au cours des derniers mois, tous les grands leaders européens se sont rendus en Russie, à l’exception du Premier ministre britannique David Cameron. Si cela ne signifie pas que l’UE soit prête à considérer la Russie comme un partenaire égalitaire, elle a au moins accepté d’entamer le dialogue sur le sens et le contenu de la formule « égal en droits ».

Washington la gagnante

Longtemps, ce dialogue a eu peu de poids, parce que les Américains s’y opposaient. L’administration Obama a pris une position extrêmement dure vis-à-vis de la Russie, des événements ukrainiens et de la Crimée. Mais la récente visite de John Kerry et Victoria Nuland à Moscou, au mois de mai, prouve que même les États-Unis se sont mis à traiter la Russie autrement. Pourtant, à la différence des rapports avec l’Europe, ces changements ne sont pas liés à l’échec de l’approche précédente – il s’agirait plutôt, ici, d’une volonté manifeste de fixer les gains.

Une escalade future de la crise n’avait plus d’intérêt, et les Américains ont commencé de chercher une possibilité de rétablir le dialogue.

Car au fond, on peut dire que les États-Unis sont le principal bénéficiaire de l’actuel affrontement entre la Russie et l’Occident. Washington a résolu deux des problèmes qui se sont posés au cours de cette crise. Premièrement, elle a en partie nivelé les pertes dues aux événements de Crimée en obligeant Moscou à payer pour le retour de la presqu’île une somme significative ; et, par là même, elle a montré à la Chine, l’Iran et les autres grandes puissances ce qui les attendait dans le cas d’un refus de jouer selon les règles américaines. Deuxièmement, les Américains ont pu porter un coup aux relations russo-européennes, privant ainsi l’Europe de la possibilité d’utiliser des rapports étroits avec Moscou pour faire pression sur Washington dans les questions économiques et politiques.Russie Etats-Unis

Dans ce contexte, une escalade future de la crise n’avait plus d’intérêt, et les Américains ont commencé de chercher une possibilité de rétablir le dialogue. À la fin de l’année dernière, ils ont proposé au Kremlin d’engager des discussions secrètes sur la question ukrainienne, mais la Russie a refusé. Pas parce qu’elle ne voulait pas dialoguer, mais parce qu’elle ne voulait pas le faire secrètement. Moscou exigeait des négociations ouvertes et la reprise des visites officielles, espérant, grâce à cela, dissiper le mythe de l’isolation de la Russie et montrer au monde qu’elle était un partenaire dans la discussion, et non un agresseur et un terroriste.

La prise de conscience, par les Américains, de la nécessité de dialoguer avec la Russie « est déjà un succès, et même le maximum de ce que l’on pouvait obtenir dans le système actuel de confrontation, auquel ni les États-Unis ni la Russie n’ont encore renoncé »

Russie-Chine

Au cours des six derniers mois, les Américains ont refusé ce format de négociations ; mais parallèlement, l’éventualité d’une escalade de la crise est devenue lourde de menaces. Et ce, pour beaucoup, parce que la Russie a entamé un « virage oriental » et s’est fortement rapprochée de la Chine. On comprend, aux États-Unis, que si ce rapprochement se poursuit, si la Russie devient effectivement pour Pékin un fournisseur stable de ressources énergétiques et de sécurité pour la nouvelle Route de la soie, toute la stratégie américaine d’endiguement de la Chine en Asie orientale pourrait échouer.

Secrétaire d’État John Kerry. Crédits : kremlin.ru
Secrétaire d’État John Kerry. Crédits : kremlin.ru

C’est ce qui explique, précisément, que les Américains ont accepté au mois de mai le format de négociations proposé par les Russes, et que le secrétaire d’État John Kerry s’est rendu à Moscou. Et cela n’avait rien à voir avec une visite protocolaire – il s’agissait bien d’entamer les négociations : la présence aux côtés de John Kerry de Victoria Nuland, qui s’est d’abord rendue à Kiev avant de rejoindre Moscou, n’était pas un hasard. Pour Dmitri Souslov, chercheur à la Haute école d’économie, la prise de conscience, par les Américains, de la nécessité de dialoguer avec la Russie « est déjà un succès, et même le maximum de ce que l’on pouvait obtenir dans le système actuel de confrontation, auquel ni les États-Unis ni la Russie n’ont encore renoncé ».

Pour l’heure, il ne faut effectivement pas attendre beaucoup plus, vu qu’il n’y a dans les relations russo-américaines (à la différence des relations russo-européennes) ni ordre du jour en bonne et due forme, ni même un quelconque souvenir d’une atmosphère de confiance passée.

Kiev contre Minsk

Crédits: fedpress.ru
Crédits: fedpress.ru

Parallèlement, le dialogue sur la désescalade se trouve sous une menace d’explosion permanente. En cause, et seule en cause : la politique officielle de Kiev et, plus précisément, des élites ukrainiennes actuelles.

Le président Petro Porochenko estime en effet que le rétablissement d’un dialogue entre la Russie et l’Occident constitue une menace pour l’Ukraine. Le dialogue va niveler fortement son rôle ; en outre, tout compromis entre l’Occident et la Russie se fera sur le compte de l’élite ukrainienne. C’est précisément pour cette raison que, depuis la toute première démonstration d’une approche russo-occidentale commune (lors du sommet de Minsk, où Merkel, Hollande et Poutine ont, 16 heures durant, fait pression sur Porochenko et fini par le contraindre à signer des accords dont l’Europe et la Russie avaient besoin), Kiev fait tout son possible pour faire échouer ces accords. Porochenko a besoin d’une escalade de la guerre civile en Ukraine : il comprend que cela permettrait à l’Ukraine de demander plus d’argent, mais aussi contraindrait Moscou et Bruxelles à s’engager plus ouvertement dans le conflit ukrainien. C’est pour ça que l’armée ukrainienne continue de tirer sur le Donbass, que les émissaires ukrainiens parcourent toute l’Europe et vont sur tous les forums demander des livraisons d’armes à l’Ukraine, et que Petro Porochenko lui-même exige constamment l’envoi de soldats de la paix européens sur la ligne de frontière entre la Russie et la Novorossia.

Transnistrie en danger

rada
La Rada. Crédits : rada.gov.ua/

Kiev menace également d’ouvrir un « deuxième front » en Transnistrie. La semaine dernière, la Rada a rompu les accords sur sa collaboration militaro-technique avec la Fédération de Russie. Ces accords autorisaient notamment Moscou à ravitailler ses troupes de paix stationnées en Transnistrie via le territoire ukrainien. Sur fond du blocus organisé par Kiev contre la république non reconnue, ainsi que des déclarations du président ukrainien sur son intention de « protéger » les résidents ukrainiens de cette république, les politologues évoquent aujourd’hui la possibilité d’un conflit en Transnistrie. Qui, à son tour, aggraverait brutalement les relations russo-européennes.

La Russie pourrait utiliser les outils militaires et économiques à sa disposition pour faire pression sur l’Ukraine ; mais la solution la plus optimale, à l’heure actuelle, serait une intervention des États-Unis. Les États-Unis ont indéniablement besoin d’une tension dans les relations russo-européennes, mais dans certaines limites seulement. Et les agissements de Porochenko, visiblement, ont dépassé ces limites.

1 commentaire

  1. L´Occident toujours en train de calculer, ne joue jamais franc jeu.
    Les Usa jouent contre l´Europe ( FUCK the EU on sait qui l´a dit ), á l´Europe de le reconnaitre et de changer de politique vis-á-vis de la Russie, les pays n´ont pas d´amis mais que des interêts, l´Europe doit s´en souvenir, car la Russie une chance pour l´Europe.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *