Russie – Chine : le bond de sept lieues

La visite du président chinois Xi Jinping à Moscou, le 9 mai 2015, à l’occasion des célébrations du Jour de la Victoire, a abouti à la signature de plus de 30 accords bilatéraux, pour un montant total de quelques dizaines de milliards de dollars. Il s’agit d’un véritable tournant dans les relations russo-chinoises, qui se limitaient jusque-là aux questions énergétiques. Le Courrier de Russie revient sur les plus emblématiques de ces accords.

Rencontre avec le président chinois Xi Jinping à Moscou, mai 2015. Crédits : kremlin.ru
Rencontre avec le président chinois Xi Jinping à Moscou, mai 2015. Crédits : kremlin.ru

Gaz

Gazprom et la China National Petroleum Corporation (CNPC) ont signé un accord sur la livraison de 30 milliards de m3 de gaz par an à la Chine, sur une période de 30 ans, via le gazoduc Altaï. Ce pipeline – également nommé Itinéraire occidental – attend encore d’être construit. Il devra relier des gisements gaziers du Nord de la Sibérie aux régions russes de Tomsk, Novossibirsk et de l’Altaï pour aboutir en Chine, dans la région autonome ouïghoure du Xinjiang. En perspective, le gazoduc Altaï devra rejoindre celui qui traverse la Chine d’ouest en est. L’idée de livrer du gaz à la Chine via la région Altaï avait été pour la première fois émise par Vladimir Poutine en 2006, lors d’une visite à Pékin. Si ce contrat est signé en 2015, les premières livraisons via le gazoduc Altaï pourront être effectuées à partir de 2020.

Coup d’envoi de la construction du gazoduc « Force de Sibérie » en Extrême-Orient le 1er septembre 2014. Crédits: ulanmedia.ru
Coup d’envoi de la construction du gazoduc « Force de Sibérie » en Extrême-Orient le 1er septembre 2014. Crédits: ulanmedia.ru

Rappelons que la Chine et la Russie ont signé en mai 2014 un accord sur l’acheminement de 38 milliards de m3 de gaz à partir de 2018, via le gazoduc Force de Sibérie, actuellement en construction. À ce rythme, la Chine a toutes les chances de devenir, dans les années à venir, le plus gros consommateur mondial de gaz russe. À titre de comparaison : en 2014, c’est l’Allemagne qui avait acheté le plus de gaz à la Russie, à hauteur de 40,27 milliards de m3.

Agriculture

Pékin et Moscou ont signé un accord de création d’une zone expérimentale agricole de libre-échange, qui sera située dans la région russe de l’Amour et dans la province chinoise du Heilongjiang. Le fonds russe des investissements directs (RFPI) et la China Investment Corporation se sont entendus sur l’ouverture d’un fonds d’investissement de 2 milliards de dollars, destinés au soutien de projets agricoles russo-chinois. Par cet accord, Moscou accordera à Pékin l’accès à ses terres cultivables – une ressource qui manque aujourd’hui à la Chine. L’appauvrissement des terres de la république populaire conjuguée à la hausse de sa population poussent en effet Pékin à chercher à s’étendre à l’extérieur de ses frontières. L’idée d’une zone agricole commune avait été émise pour la première fois par le vice-président chinois Li Yuanchao en 2013, à l’occasion du forum économique de Saint-Pétersbourg. La même année, la province du Heilongjiang avait envoyé en région de l’Amour 30 000 ouvriers, qui ont produit 1,7 million de tonnes de blé sur 500 hectares de terres.

« La Russie ouvre ses portes aux agriculteurs chinois au lieu soutenir ses propres fermiers », a dénoncé le 14 mai dernier le vice-président du Comité agricole de la Chambre russe de commerce et d’industrie, Pavel Groudinine. Crédits: mcx.ru
« La Russie ouvre ses portes aux agriculteurs chinois au lieu
soutenir ses propres fermiers », a dénoncé le 14 mai dernier le vice-président du Comité
agricole de la Chambre russe de commerce et d’industrie, Pavel Groudinine. Crédits: mcx.ru

Ce renforcement de la coopération agricole avec la Chine est néanmoins vivement critiqué par les agriculteurs russes. « La Russie ouvre ses portes aux agriculteurs chinois au lieu de soutenir ses propres fermiers », a dénoncé le 14 mai dernier le vice-président du Comité agricole de la Chambre russe de commerce et d’industrie, Pavel Groudinine. Il a également exprimé des craintes quant à une possible utilisation de technologies agricoles nuisibles pour l’environnement, que les Chinois auraient déjà employées dans leur pays et qui auraient entraîné, précisément, l’appauvrissement de leurs sols. « Qui peut nous garantir qu’en venant chez nous, les Chinois respecteront nos règles ?, a interrogé Pavel Groudinine. Nous accordons souvent des privilèges aux étrangers, nous protégeons leurs investissements, alors que les Russes voient leur situation empirer », a-t-il poursuivi. Une position que partage le député à la Douma et membre du Comité sur les ressources naturelles, Oleg Lebedev. Ce dernier regrette notamment que la Russie ne consacre qu’1 % de son budget au soutien à ses agriculteurs, estimant que cette somme devrait s’élever à 10 % au moins. « Pour trouver de l’argent, nous devrions introduire des taxes beaucoup plus élevées pour les sociétés qui exploitent nos ressources, comme le font les pays scandinaves ou encore les pays arabes », a-t-il insisté.

Ce qui compte, c’est d’avoir le plus de produits finis – peu importe qui les fabrique.

En revanche, l’accord avec la Chine est largement apprécié par le sénateur Evgueni Tarlo, membre du Comité de politique économique. « Autrefois, nous pensions que les investissements ne pouvaient nous venir que de l’Ouest : nous avons donc aboli toutes les barrières pour les Occidentaux et nous sommes entrés dans l’OMC, mais nous n’avons rien vu arriver… », a-t-il déclaré. Ajoutant qu’il ne voyait aucun problème à l’apparition d’une zone agricole russo-chinoise qui pourrait engendrer une concurrence ardue entre les agriculteurs russes et chinois. « Ce qui compte, c’est d’avoir le plus de produits finis – peu importe qui les fabrique », a déclaré le sénateur. Ce à quoi Pavel Groudinine, de la Chambre de commerce, a répliqué qu’il préférerait voir plus de concurrence entre les agriculteurs russes qu’entre les Russes et les Chinois. « La Chine n’investit que dans des pays peu développés. Pourquoi devrions-nous nous considérer comme un pays peu développé ? », a-t-il encore déploré.

Avions

Sukhoï Superjet 100. Crédits: russavia
Sukhoï Superjet 100. Crédits: russavia

La Chine va acheter à la Russie une centaine d’avions Sukhoï Superjet 100. Leur producteur, la Compagnie aéronautique unifiée (OAK), vendra ses avions à une société de leasing  russo-chinoise née suite à un accord signé le 9 mai 2015 entre Moscou et Pékin. Le PDG d’OAK, Iouri Slioussar, a qualifié ce contrat d’« historique ». « C’est un pas vers le rétablissement des positions de notre pays sur le marché de l’aviation civile », a-t-il martelé. La société mixte de leasing sera basée dans le parc technologique russo-chinois de Xi’an, capitale de la province du Shaanxi. Elle devra acheter dans les trois années à venir cent Superjet 100, pour les louer à des compagnies aériennes chinoises et d’autres pays d’Asie du Sud-Est.

Nous voulons prendre 10 % du marché chinois.

En Chine, le marché de l’aviation régionale auquel est destiné le Superjet 100 promet une croissance annuelle de 7,6 % sur les 20 ans à venir, selon les estimations de la corporation aéronautique chinoise (AVIC). « Nous voulons prendre 10 % du marché chinois », a précisé Iouri Slioussar. Ajoutant que le marché mondial de l’aviation régionale nécessitait actuellement environ 3000 avions, dont 70 % pour les États-Unis et l’UE. « Les marchés européen et américain nous étant fermés pour le moment, il nous reste à lutter pour les 1000 avions du reste du monde – et nous ferons tout pour que nos Superjet 100 y trouvent leur place », a-t-il conclu.

Cet accord avec la Chine vient à pic pour sauver l’OAK d’une situation économique difficile : les dettes du groupe s’élèvent à 165,8 milliards de roubles, dépassant de 20 fois son EBITDA [bénéfice net d’une société, avant qu’en soient soustrait les intérêts, les impôts et les taxes, ndlr]. Suite à une décision de Vladimir Poutine en date de mars 2015, le budget fédéral russe doit accorder 100 milliards de roubles à la Compagnie aéronautique unifiée, afin de stabiliser sa situation financière. Pour l’heure, les deux principaux acheteurs du Superjet 100 sont la compagnie russe Aeroflot et le groupe mexicain Interjet. Le moteur de l’avion est un produit commun du groupe français Safran et de la société russe NPO Saturn.

Trains à grande vitesse

La mosquée Koul-Charif de Kazan. Crédits: hometravel.ru
La mosquée Koul-Charif de Kazan. Crédits: hometravel.ru

La Chine s’apprête à investir 300 milliards de roubles dans la construction d’une ligne de chemin de fer à grande vitesse entre Moscou et Kazan. Un accord d’intention sur cette question a été signé le 9 mai 2015. Moscou et Pékin doivent s’entendre sur les modalités de sa réalisation vers le 1er mai 2016. C’est la question de l’équipement qui sera utilisé pour la construction qui reste pour l’heure la plus épineuse. La Russie comptait en effet utiliser pour ce projet jusqu’à 80 % de matériaux fabriqués en Russie, tandis que la Chine exige une utilisation exclusive d’équipements chinois. Quelques jours après la signature de cet accord, le président des Chemins de fer russes (RJD) Vladimir Iakounine s’est d’ailleurs empressé de déclarer que les « TGV » destinés à ce trajet seraient fabriqués en Russie. Mais ce projet de nouveau chemin de fer Moscou-Kazan promet de vastes perspectives pour les fabricants chinois d’équipements, qui recherchent activement, à l’heure actuelle, de nouveaux marchés d’écoulement.

La Chine envisage notamment de créer, avec des pays partenaires, trois lignes de chemin de fer et de voies automobiles entre l’Europe et l’Asie.

Pour les Chinois, le tronçon Moscou-Kazan n’est que le premier maillon d’un ambitieux projet de train à grande vitesse reliant Moscou et Pékin. S’il voit le jour, celui-ci devrait permettre à la Chine de livrer ses marchandises à l’Europe en dix jours, au lieu des 50 actuels. Le train Moscou-Kazan devrait être mis en exploitation à partir de 2020, avec un premier tronçon entre Moscou et Nijni Novgorod lancé dès 2018. La durée du trajet entre Moscou et Kazan sera réduite des 12 heures actuelles à 3 heures 30. Le coût total de ce nouveau chemin de fer est estimé à 1,06 milliard de roubles.

La nouvelle Route de la soie et l’Union eurasiatique

La Russie et la Chine se sont mises d’accord sur la coordination des étapes de construction de l’Union eurasiatique et de la ceinture économique de la Route de la soie. Pour Vladimir Poutine, il s’agit du passage à un niveau supérieur de partenariat entre les deux pays : dans l’avenir, l’Union eurasiatique et les membres du futur projet de la Route de la soie formeront un espace économique unifié sur le continent eurasiatique. Et cet accord servira de base à l’établissement de nouveaux partenariats entre la Chine et la Russie, a précisé pour sa part l’attaché de presse du président russe, Dmitri Peskov. L’accord prévoit également une politique d’encouragement des projets de partenariats russo-chinois en matière d’investissement.

La Chine s’est déclarée prête à investir 40 milliards de dollars dans la création de cette Route de la soie.

L’Union eurasiatique réunit actuellement la Russie, la Biélorussie, le Kazakhstan, l’Arménie et la Kirghizie. La Route de la soie est un projet chinois visant à créer un corridor de transport, d’énergie et de commerce entre les pays d’Asie et d’Europe, selon un projet initié par le président chinois Xi Jinping en 2013. La Chine envisage notamment de construire, avec des pays partenaires, trois lignes de chemin de fer et de voies automobiles entre l’Europe et l’Asie : celle du Nord, qui passera par la Russie, celle du Centre et celle du Sud. Tous les corridors devront avoir Venise comme point final.

En 2014, la Chine s’est déclarée prête à investir 40 milliards de dollars dans la création de cette Route de la soie. Outre le développement de l’infrastructure de transport, le projet prévoit un élargissement de la coopération entre les pays membres dans le domaine des investissements et de la douane, la création d’un système de devise stable et d’institutions financières dans le cadre de l’Organisation de Shanghai et des BRICS et le renforcement des échanges dans les domaines scientifique et culturel.

Mais encore :

Manganèse

La corporation étatique chinoise Sinosteel, en coopération avec le groupe russe Tchek-Sou.VK, explorera un gisement d’extraction de manganèse à Kemerovo, et construira en Khakassie une usine de manganèse à la capacité de production de 80 000 tonnes par an. Le financement du projet sera assuré par la banque chinoise Ex-im bank. L’entreprise doit permettre de créer 2 500 emplois.

Or

Vue sur l’exploitation du gisement d’or de Natalka, en région de Magadan. Crédits: minexforum.com
Vue sur l’exploitation du gisement d’or de Natalka, en région de Magadan. Crédits: minexforum.com

La principale compagnie d’extraction d’or de Russie, Polyus Gold, contrôlée par l’influent sénateur daghestanais Souleïman Kerymov, va attirer des investisseurs chinois dans l’exploitation du gisement d’or de Natalka, dans la région de Magadan, selon les termes d’un accord signé le 10 mai 2015 entre Polyus Gold et la China National Gold Group Corporation.

Électricité

La principale société russe de transmission d’électricité, Rosseti, a signé un accord de création d’une joint-venture avec la Corporation étatique électrique de Chine. Le côté russe y détiendra 51 % des parts, et le côté chinois, 49 %. Les projets de la joint-venture devront attirer 1 milliard de dollars par an, a précisé le PDG de Rosseti, Oleg Boudarguine. La joint-venture s’occupera de restauration et de construction de réseaux électriques en Russie et en Chine.

Énergie hydro-électrique

La centrale hydraulique de Nijne-Boureïskaïa, dans la région Amour. Crédits: nbges.rushydro.ru
La centrale hydraulique de Nijne-Boureïskaïa, dans la région Amour. Crédits: nbges.rushydro.ru

La société russe RusHydro, deuxième producteur mondial d’énergie hydro-électrique, s’apprête à créer une joint-venture avec la China Three Gorges Corporation, sur l’exploitation commune de la centrale hydraulique de Nijne-Boureïskaïa, dans la région de l’Amour, en construction depuis 2010. La joint-venture russo-chinoise construira également quatre nouvelles stations hydro-électriques en Russie, notamment dans les régions Amour et de Khabarovsk. RusHydro y détiendra 51 % des parts, tandis que le côté chinois en possèdera 49 %. Ces nouvelles centrales devront aussi empêcher les inondations massives que subissent régulièrement ces régions de Russie.

2 commentaires

  1. Je comprends que Pavel Groudinine s’alarme de la possibilité d’un appauvrissement des terres russes mis à la disposition de la Chine : c’est effectivement un risque réel. La même politique financière devrait être appliquée à l’agriculture russe.

  2. Il n’est pas vrai de dire que: « La Chine n’investit que dans des pays peu développés. Pourquoi devrions-nous nous considérer comme un pays peu développé ? », au contraire elle investit plus en Amérique du Nord et en Europe plus que dans n’importe quel autre endroit de la planète.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *