Le 9 mai : la fête nationale des Russes

Les Russes feraient « un culte de leur victoire sur Hitler » : c’est un reproche qu’aujourd’hui, on entend souvent. Un peu trop souvent. 70 ans ont passé, de l’eau a coulé sous les ponts et ils semblent ne pas s’en rendre compte : au lieu de baisser le rideau et de passer à autre chose, ils s’y accrochent, à leur victoire, et la célèbrent en grande pompe, comme s’ils l’avaient remportée hier. Ils s’obstinent, tous les 9 mai, à organiser des défilés militaires, à brandir les armes comme on dit, à dévoiler, aux yeux du monde interloqué, leurs missiles et leurs chars dernière génération.

Célébrations du 9 mai à Saint-Pétersbourg en 2014. Crédits : Alexandre Nikolaev/TASS
Célébrations du 9 mai à Saint-Pétersbourg en 2014. Crédits : Alexandre Nikolaev/TASS

Ils abordent de façon ostentatoire des rubans de Saint-Georges, écoutent à fond des marches militaires, regardent des films de guerre à longueur de journée et, comme si ceux qui existent ne suffisaient pas, en tournent de nouveaux chaque année. Pourquoi s’obstiner à fêter avec une telle envergure un événement, certes glorieux, mais aussi ancien ?, demandent certains. Ce à quoi des sociologues savants répondent que les Russes le font par désespoir : voilà des années qu’ils ne peuvent plus s’enorgueillir de réalisations remarquables, et tout ce qui leur reste, c’est de s’accrocher pitoyablement à leurs anciennes victoires. Ils le feraient avec autant de ténacité, aussi, parce que la victoire leur servirait d’excellent écran de fumée : elle cacherait leurs crimes et ceux de leurs dirigeants (à titre d’exemple, le massacre de masse d’officiers polonais à Katyn, en 1940, par le NKVD). La victoire leur permettrait de justifier, au lieu de se repentir, toutes les atrocités du régime stalinien, puis leur occupation de l’Europe de l’Est. Parce que les Russes osent encore se vanter d’avoir libéré Vienne et Budapest !, s’offense-t-on dans les salons. Cette lecture de l’histoire et de l’actualité domine aujourd’hui chez les chercheurs et les journalistes occidentaux. Difficile, pourtant, de la trouver objective.

Place de la Loubianka lors des répétitions pour les célébrations du 9 mai. Crédits : Nina Fasciaux
Place de la Loubianka lors des répétitions pour les célébrations du 9 mai. Crédits : Nina Fasciaux

Tout simplement parce qu’elle correspond assez peu à la réalité : pas plus tard que le 16 avril dernier, lors de son échange traditionnel avec la population, le président russe Vladimir Poutine l’a déclaré clairement : « Après la Seconde Guerre mondiale, nous avons tenté d’imposer par la force aux pays de l’Europe de l’Est notre modèle de développement. Il n’y avait rien de glorieux à cela, nous devons l’avouer, et nous continuons d’en subir les répercussions. » Toujours lors de sa ligne directe, le président a qualifié le régime stalinien de « laid ». Un discours qui colle difficilement à l’image de la Russie obtuse, refusant de reconnaître ses erreurs, idolâtrant Joseph Staline…

Demander aux Russes pourquoi aujourd’hui, 70 ans après, ils célèbrent leur victoire dans la Seconde Guerre mondiale a à peu près autant de sens que de demander aux Français pourquoi ils fêtent le 14 juillet – malgré les deux siècles qui les en séparent. On dit souvent aux Russes qu’au lieu de se réjouir d’avoir gagné la guerre, ils devraient proclamer le 9 mai jour de deuil national – se recueillir et pleurer les victimes. Mais pourquoi ne pas demander aux Français d’annuler les célébrations de la prise de la Bastille pour pleurer les victimes de la Révolution et de la Terreur qui l’a suivie ? Non – tout comme les Français s’obstinent à danser et tirer des feux d’artifice tous les 14 juillet, les Russes continuent de fêter leur Victoire.

Célébration de la victoire contre l’Allemagne nazie et de la fi n de la Seconde Guerre mondiale sur la place Rouge, le 9 mai 1945. (TASS)
Célébration de la victoire contre l’Allemagne nazie et de la fi n de la Seconde Guerre mondiale sur la place Rouge, le 9 mai 1945. (TASS)

Parce que dans la vie de chaque nation, il y a des événements qui la transforment en profondeur, sur la base desquels elle construit son identité et auxquels elle se réfère dans tous ses choix ultérieurs. Elle y puise son inspiration pour avancer, ils fondent sa légitimité, son droit d’exister.

Les historiens actuels adorent « déconstruire les mythes » qui entourent ces événements fondateurs : les choses ne se sont pas passées tout à fait comme vous l’imaginez, disent-ils, et d’ailleurs, à bien y songer, vous avez peu de raison d’en être fiers. Mais les mythes ont la peau dure – et souvent, malgré tous les efforts des spécialistes, le peuple continue d’y croire et de les célébrer ; et probablement, en cela, le peuple s’avère-t-il être plus sage que tous les historiens réunis. Parce que souvent, les chercheurs, passionnément occupés à dénicher des poux sur le dos de l’éléphant – une cause utile et somme toute nécessaire –, passent à côté de l’éléphant. Désireux de révéler de nouveaux détails d’un événement historique, de le « démystifier », ils agissent comme des médecins légistes, qui, ayant décortiqué un cadavre, proclament que le corps humain n’a pas d’âme – puisqu’ils n’en ont pas vu la trace. Mais cette âme existe bel et bien. C’est elle que le peuple voit et chérit, dans laquelle il se reconnaît et qu’il fait vivre en en montrant au monde les plus belles facettes – le 14 juillet pour les Français et le 9 mai pour les Russes.

Les Russes ont choisi la liberté et sont morts pour elle – 26 millions d’entre eux, pour être exact.

Nul ne sait précisément comment une nation choisit son événement fondateur : pourquoi celui-ci et pas un autre ? Mystère. Une seule chose semble être sûre : pour remonter à la surface de l’histoire, pour entraîner un peuple entier dans son tourbillon et se graver dans sa mémoire, cet événement doit avoir, outre sa valeur nationale, une signification universelle. C’était le cas de la Grande révolution française : avec son lot d’horreurs, elle a aussi fait avancer l’humanité entière d’un pas. Sa Déclaration des droits de l’homme et du citoyen a changé radicalement la perception de l’être, entraîné à sa suite l’abolition du servage et de l’esclavage, les rendant moralement inacceptables. La Grande révolution française a élevé l’humanité à une étape supérieure de son développement. La victoire des Soviétiques et de leurs alliés dans la Seconde guerre mondiale a permis à l’humanité de survivre – et de rester humaine.

Ce fut un moment de l’histoire où un grand nombre de nations, entre la vie et la liberté, ont choisi la vie. Les Russes ont choisi la liberté et sont morts pour elle – 26 millions d’entre eux, pour être exact. Leur sacrifice sur l’autel de la victoire a été de loin le plus grand, et le plus sanglant – et l’on ne devrait pas s’étonner qu’ils tiennent aujourd’hui à célébrer dignement le fait que ce sacrifice n’a pas été inutile. Les Russes sont morts pour défendre leur terre, mais aussi pour anéantir un régime qui incarnait le Mal absolu. Les Russes ont empêché l’humanité d’admettre le mal, de lui céder, de se déclarer vaincue. Ils ont montré l’exemple. En défendant chaque pierre de Stalingrad et en tombant l’un après l’autre sur ses ruines, ils ont touché plus d’un cœur et entraîné des millions de soldats – dans le monde entier – dans ce combat contre la mort, pour l’homme et sa dignité.

Non – l’homme n’est pas fait pour anéantir ses semblables dans des chambres à gaz : voilà le message que les soldats de l’Armée rouge ont envoyé à l’Humanité en ouvrant les portes d’Auschwitz. Je dis les Russes, parce que c’est leur arrivée qu’espéraient secrètement les prisonniers des camps de concentration. La leur, c’est-à dire-celle de tous les peuples qu’ils menaient dans leurs rangs – des centaines, des milliers.

Des Russes – et des Ukrainiens, des Juifs, des Arméniens, des Biélorusses, des Moldaves, des Lettons, des Lituaniens, des Estoniens, des Géorgiens, des Azéris, des Kazakhs, des Tadjiks, des Kirghizes, des Turkmènes, des Ouzbeks. On se souvient de tous les noms et l’on s’incline devant chaque tombe, on honore chacun de ceux qui ont sacrifié leur vie pour notre liberté – celle de toute l’humanité. « Si des gens veulent exprimer leur respect envers les victimes de la Grande guerre et rendre hommage aux libérateurs et à ceux qui ont vaincu le nazisme, nous serons heureux de les accueillir chez nous, à tout moment, a déclaré le président russe Vladimir Poutine, le 16 avril dernier. Que ceux qui le veulent viennent, que ceux qui ne le veulent pas ne viennent pas. C’est à chacun d’en décider pour lui-même. Mais nous, nous célébrons notre fête. C’est notre fête. Nous rendons hommage à la génération des vainqueurs et nous le faisons afin que la génération présente, dans notre pays et à l’étranger, s’en souvienne et n’admette jamais rien de semblable à l’avenir ».

12 commentaires

  1. Article parfait qui explique bien des choses. Nous aimerions voir plus souvent des films de guerre russes dans les salles ou à la télévision et entendre parler les derniers vétérans.

  2. Mais vous ne pouvez pas parler de la grande révolution française sans évoquer l’immense révolution russe de 1917. si la révolution française a joué un rôle important dans l’évolution humaine, que dire de la révolution russe qui a accordé le droit de vote aux femmes et proclamé le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes? La révolution russe plus que toute autre révolution a essayé d’être fidèle aux principes proclamés. Il y a eu des erreurs et des excès. Mais n’Est-ce pas humain? Il est encore vrai que la révolution russe a essayé de s’imposer comme modèle en Europe de l’est aorès1945; mais Napoléon n’a-t-il pas essayé d’imposer son modèle à toute l’Europe?

  3. Bon autant il est légitime de commémorer une guerre et un sacrifice d’une telle ampleur, mais je persiste a penser que ceux que les organisateurs en font trop. La comparaison avec le 14 juillet n’a guère de sens: que je sache, la tele française n’est pas envahie de programmes sur la Terreur ou la bataille de Valmy dans les trois semaines précédant la cérémonie.
    Je trouve curieux aussi que plus on s’éloigne de la guerre, plus on celebre avec faste cette guerre que personne n’aura bientôt plus connue. `Je n’arrive pas a me refaire de l’impression que c’es encourage, comme cette mode du ruban de saint-georges qui est totalement recente.
    Ce qui est fatigant aussi chez les Russes c’est cette vision unilatérale et manichéenne de ce conflit ou ils n’ont pas toujours eu le beau role. Il y a eu un livre américain très documente sur les 500 viols commis par les GI’s en Normandie, on attend un bouquin pareil chez les historiens russes ( on estime a deux millions le nombre de femmes violées par l’armée rouge en 45) et puis cette idée de second front ouvert en 44 il faudra en parler aux Anglais qui résistèrent seuls face a Hitler pendant près de deux ans.
    Et enfin cette idée qu’il faut se souvenir pour que ca ne se reproduise pas…Oublier de temps a au contraire est salutaire. Le résultat est qu’on voit toujours plus de gros beaufs mettre des inscriptions  » a Berlin » sur leurs 4 x 4 ( souvent allemands ironiquement) et de développer un nationalisme agressif et borne.
    Moi je dis: on garde le jour férie et le defile en invitant les chefs d’Etats étrangers, et bien sur qu’on passe le document de rigueur sur Stalingrad la semaine d’avant, mais on pollue pas les programmes teles et les journaux pendant trois semaines et on ne se drape pas dans une dignité outragée parce que certains presidents ne viennent pas.

    1. Les GI’s ont viole les femmes de leurs allies, les Russes les femmes de nos ennemis qui avaient viole leurs femmes 2 ans plus tot. Peut on juger ces crimes de la meme maniere, je ne sais pas, les femmes souffrent toujours de la guerre, malheureusement.
      Les allemands ont subis 85% de leur pertes sur le front est, ce chiffre montre sans equivoque l’importance de l’armee sovietique dans la victoire de 45.
      Quant a moi, desole, mais j’adore les films russes sur la guerre qu’on aura jamais l’occasion de voir en Europe de l’ouest, dommage..

  4. Dommage que le cinéma russe, de guerre ou non, soit boycotté en Occident, sans doute un effet de la démocratie ? Le cinéma russe est pourtant globalement de bien meilleure qualité que les navets occidentaux qui nous font du lavage de cerveau sur le gender et la confusion des sexes et sur l’éternelle glorieuse armée américaine, si gentille de s’être établie en Europe… Que ne reste-t-il pas chez eux ?

    Le 14 juillet, ce n’est pas la commémoration de la prise de la Bastille en 1789, mais au contraire la fête de la fédération en 1790, c’est en d’autres termes la fête de la grande illusion, quand le peuple croyait qu’il était uni… Juste avant les flots de sang de la Terreur. Les Russes ont bien raison de ne pas fêter 1917, une guerre civile atroce qui a fait tant de mal ce n’est pas un souvenir réjouissant. Quel dommage qu’en France on continue d’honorer la désastreuse révolution de 1789, qui nous a fait tant d emal mais en a fait aussi tellement au monde entier par son mauvais exemple.

    Les Russes, au moins, ont depuis abandonner le régime soviétique, au bout de 70 ans. Dommage qu’en France, après plus de 200 ans, nous en soyons toujours à un modèle politique hérité de cette monstruosité.

    Les Russes n’ont aucune justification à donner à fêter leur victoire, qui n’est pas si vieille que cela mais qui a provoqué dans leurs rangs une gigantesque hécatombe. Normal que ça les ait marqué. Ils ont défendu leur sol de l’invasion c’est tout-à-fait légitime. Pour l’invasion de l’Europe, les Américains ont autant à se reprocher et même beaucoup plus parce que aujourd’hui les Russes ne sont pas chez nous tandis que les Américains jouent aux maîtres du monde et sont partout… Sauf en Russie, Deo gratias! Pourvu que ça dure!

    Les Russes n’ont pas à chercher à être aimé et approuvé de l’Occident, surtout pas! Le plus ils seront opposés à ce modèle décadent et fourbe, le mieux ils se porteront.

  5. Lire les vétérans RUSSES D’ACCORD j’aimerais je ne vois guère ni n’entends des vétérans français et pourtant, ils ont des témoins en France mais, parce On m’a souvent qu’ils ne sont pas suffisamment politiquement corrects sans doute. des jeunes, m’ont demandé et les Juifs ?
    le les pries de m’excuser, mais je n’étais pas en France à cette époque, dans le désert ou ailleurs.
    Ce qui se passait en France, ils sont abondamment renseignés dans les livres scolaires !

  6. Les Russes ont tout fait pour defendre l’Europe de la peste fasciste et maintenant vous dites qu’ils sont agresseurs? Les Russes ne savent agir autrement que selon leur etat d’ame. Mais vous les faites chier avec vos sanctions a la con, arretez les gars!

    1. On leur dit mille fois merci et moi le premier car je leur dois la vie puisqu’ils ont libère mon grand-pere.
      Apres c’était y a 70 ans et oui on fait chier les gars comme vous dites car aujourd’hui les fascistes authentiques du FN sont soutenus par la Russie et ca nous embête un peu.

  7. Je cite  » au lieu de baisser le rideau et de passer à autre chose, ils s’y accrochent, à leur victoire, et la célèbrent en grande pompe, comme s’ils l’avaient remportée hier. Ils s’obstinent, tous les 9 mai, à organiser des défilés militaires, à brandir les armes » Ok et vous les français vous ne le faites pas pour le 14 juillet par hasard? c’est bon la révolution est terminée, alors baissez le rideau et passez à autre chose! Vous voyez, c’est tellement simple de critiquer!

    1. Bon alors je vous explique comment se passe le 14 juillet en France: ce jour-là on ne travaille pas, et il y a un feu d’artifice.
      C’est tout.
      Le 11 juillet, le 12 juillet, le 13 juillet sont des jours comme les autres.
      En Russie, deux semaines avant le 9 mai (quand c’est les jubilés c’est un mois), journaux et télévisions remplissent leurs pages et leurs écrans de reportages, d’interviews, de programmes consacrés à la deuxième guerre mondiale, avant le grand jour de la célébration de la victoire.
      Bref, on voudrait faire oublier la vacuité du présent et les incertitudes de l’avenir en célébrant un passé glorieux qu’on ne s’y prendrait pas autrement!

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