Régiment immortel : le poème est devenu réalité

« Nos morts ne nous laisseront pas dans le malheur. Nos déchus sont nos sentinelles », chantait Vladimir Vyssotski. En l’écoutant chanter la guerre, les gens ne doutaient pas qu’il l’avait faite, lui aussi. Certains disaient même l’avoir rencontré au front.

Une jeune fille tient le portrait d’un de ses aïeux lors de l’action « Régiment immortel » à Moscou, le 9 mai dernier. Crédits : Artur Vidak/NurPhoto/ZUMA/TASS
Une jeune fille tient le portrait d’un de ses aïeux lors de l’action « Régiment immortel » à Moscou, le 9 mai dernier. Crédits : Artur Vidak/NurPhoto/ZUMA/TASS

En réalité, Vyssotski avait trois ans en 1941 – mais les paroles de ses chansons sonnaient tellement juste que les gens en oubliaient de calculer l’âge de leur auteur.

Le 9 mai 2015, 12 millions de Russes sont descendus dans la rue pour se souvenir des morts, des membres de leurs familles ayant participé à la guerre. Car il n’y a pas une famille, en Russie, qui y ait échappé, qui n’ait pas été touchée par ses ailes. L’un de mes grands-pères a formé des aviateurs au Kazakhstan et reçu une médaille pour la prise de Königsberg ; l’autre, infirme, a construit des fortifications à Moscou pour barrer la route à l’ennemi. Quand il était sur le chantier, ses deux fils, mon père et mon oncle, jeunes enfants à l’époque, mangeaient un bout de pain par jour et suçaient la glace qui se formait sur les fenêtres. Leur grand-mère leur avait donné sa couverture afin qu’ils ne gèlent pas dans la pièce, non chauffée. Un matin, les garçons ont sursauté dans leur lit, entendant un bruit sourd : la grand-mère était tombée à terre, morte de froid. Elle a gisé comme ça pendant quelques jours, le temps que les voisins s’en rendent compte et l’emportent. Leur mère, ma grand-mère, était alors en prison, accusée d’avoir volé des cartes de rationnement. Acquittée, elle reviendrait l’été suivant, vêtue du même manteau noir avec lequel elle avait été arrêtée, s’allongerait sur le lit et y mourrait. Emportée par une tuberculose attrapée en prison.

Des souvenirs comme celui-ci, toutes les familles, en Russie, en conservent et les transmettent soigneusement, de père en fils et de mère en fille. Des histoires terrifiantes sur la famine, le froid et les tombes ouvertes, des histoires que l’on conte à voix basse, la porte fermée, par respect pour ceux qui ont souffert.

Le maire de Riga, Nils Ushakovs, qui a organisé une grande célébration du Jour de la Victoire dans sa ville pour ce 9 mai, raconte l’histoire de sa grand-mère. Originaire d’une petite ville au bord de la mer d’Azov, elle a vécu l’occupation hitlérienne et assisté au massacre des enfants d’un orphelinat pour malades mentaux. Les nazis ont étouffé tous les petits et leurs institutrices dans des chambres à gaz ambulantes. La grand-mère de Nils, âgée de 15 ans à l’époque, se souvenait aussi d’avoir déterré, dans la fosse commune, le corps de son père, fusillé par des nazis. « C’est la mémoire de ma famille, a déclaré le maire de Riga. La mémoire familiale ne dépend pas de la conjoncture politique ni de la propagande idéologique. Et on ne peut en aucun cas la trahir. C’est pour ça que nous célébrerons toujours, chaque 9 mai, le jour de la Victoire. »

Les Russes conservent précieusement ces histoires et des objets qui les leur rappellent. Dans de vieilles boîtes de bois, ils rangent des photos luisantes en noir et blanc et des médailles enveloppées de chiffons duveteux. Ils n’osent pas jeter les manteaux militaires aux épaulettes rouges et dorées – on les remise dans les placards, des boules de naphtaline dans les poches. On garde aussi les armes : les dagues des marins et des aviateurs. On conserve des lettres jaunies et des cartes postales, on s’émeut en entendant, à la radio, une chanson de la guerre. Car c’est par la chanson de Katioucha que beaucoup d’entre nous avons été bercés durant les premiers jours de nos vies.

Pour beaucoup de Russes, aujourd’hui, cette guerre est perçue comme un conte à dormir debout qui, par miracle, a eu une fin heureuse. Une fin qu’ils doivent à leurs aïeux. À tous ceux qui, dans un effort commun, ont terrassé le dragon, tels des preux légendaires, tels des saints orthodoxes sortis de vieilles icônes. Beaucoup d’entre eux ont péri sans savoir si l’ennemi serait vaincu. Et sortir leurs photographies pour défiler avec elles le 9 mai est une façon de dire à tous ceux-là : « Vous n’avez pas péri pour rien. Par votre mort, vous nous avez remporté la bataille pour la vie, pour nous et pour toute l’humanité. » Dès août 1942, Anna Akhmatova écrivait :

Et vous, mes amis du dernier appel !
Pour vous pleurer, ma vie m’a été conservée
Sur votre mémoire, ne pas se refroidir comme le saule pleureur
Mais crier, au monde entier, tous vos noms !
Et que dis-je, vos noms ! – je referme le calendrier des saints ;
Et que tous s’agenouillent ! – la lumière pourpre a jailli,
En rangs ordonnés, défilent les Léningradois,
Les vivants avec les morts. Il n’y a pas de morts pour Dieu.

Et en ce 9 mai 2015, les habitants de Leningrad et des autres villes russes se sont exécutés : ils ont marché, en rangs – vivants, aux côtés de leurs morts. Et ont crié leurs noms à la terre entière.

Le vrai poète est un visionnaire. En voici une autre confirmation.

2 commentaires

  1. Le président Hollande a eu le tort de ne pas se rendre aux cérémonies du 9 mai 1945 à Moscou .Notre président par intérim de la France éternelle doit supporter seul cette ingratitude aux peuples de la Fédération de Russie. Il n’a sans doute jamais entendu parler l’escadrille Normandie-Niemen qui s’est couverte de gloire aux côtés de la valeureuse armée rouge

  2. Il y avait à Moscou « une délégaton » de 4 citoyens français partis avec notre drapeau, laver l’affront fait par Hollande au peuples russes et aux résistants français. Invités par le régiment immortel nous avons défilé avec les photos de nos résistants. Quel accueil chaleureux et combien de « merci d’être là »

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *