Marc Masson : « Tolstoï était un personnage à la psychologie hors normes »

Marc Masson est psychiatre, directeur médical de la clinique du Château de Garches dans la région parisienne et rédacteur en chef adjoint de la revue médicale L’Encéphale. Rencontre avec l’invité du prochain Mardi du Courrier de Russie, qui présentera son analyse du roman de Léon Tolstoï Anna Karénine le 12 mai.

Conférence sur Anna Karénine par Marc Masson
Marc Masson

Le Courrier de Russie : Pourquoi avez-vous décidé de procéder à l’analyse d’Anna Karénine ?

Marc Masson : Jean-Félix de la Ville Baugé m’a proposé d’animer une conférence dont le thème se situe à l’entrecroisement de la Russie, de la France, de la littérature et de la psychiatrie. Après quelque moment de réflexion, j’ai choisi ce roman de Tolstoï et plus particulièrement la figure d’Anna Karénine ; cette oeuvre a en effet familiarisé les lecteurs français dès la fin du XIXe siècle avec la littérature russe romantique. De plus, l’actualité du célèbre roman de Tolstoï me semble bien illustrée par le fait qu’en 100 ans, une dizaine de films d’après Anna Karénine sont sortis en salles ; l’héroïne principale a été incarnée par des actrices aussi remarquables que Greta Garbo, Vivien Leigh, Sophie Marceau ou encore Keira Knightley.

Сe roman qui évoque la place de la femme dans la société russe de la seconde moitié du XIXe siècle est encadré par deux scènes qui se déroulent dans une gare : la rencontre d’Anna et Vronski, et – la scène du suicide d’Anna sous le train. Je me suis demandé s’il était possible de relire le roman pour essayer de comprendre le cheminement d’Anna qui va aboutir à son geste dramatique qui illustre le désespoir absolu de l’héroïne.

LCDR : Qu’est ce qui vous frappe le plus dans ce roman ?

M.M. : C’est la trajectoire d’une femme qui a cherché la liberté et qui, finalement, s’est retrouvée prisonnière de ses sentiments et du cadre social qui était le sien. Tolstoï nous décrit avec une grande sensibilité la vie émotionnelle d’Anna à travers son mariage, son impossibilité d’être totalement libre dans sa relation avec Vronski et  enfin dans sa désillusion amoureuse. L’écrivain dépeint avec beaucoup d’éclat la douleur intérieure d’Anna, ce que l’on appelle en psychiatrie la douleur morale, sachant que ce concept a été décrit au XIXe siècle par un psychiatre de Gand, Joseph Guislain que Tolstoï cite plus tard dans son petit opus Du suicide rédigé en 1910, quelques mois avant sa mort, et qui reste inachevé.

LCDR : Pourquoi selon vous Tolstoï s’est-il penché sur l’étude du suicide ?

M.M. : Le thème du suicide qui en psychiatrie est un acte pathologique dans l’immense majorité des cas, semble avoir fortement intéressé Tolstoï. A la fin de sa vie, l’écrivain a visité des hôpitaux psychiatriques, il s’est intéressé à la classification des pathologies mentales pour essayer de comprendre l’écart entre la raison et la déraison, entre l’idéal politique et la réalité sociale. Son petit opuscule, Du suicide, aurait été initialement intitulé « De la folie ». La question qui préoccupe Tolstoï, surtout à la fin de sa vie n’est pas tant celle de la folie au sens médical, mais plutôt celle de la folie au sens existentiel, sociologique et politique…

Il est intéressant aussi d’établir un parallèle entre la destinée d’Anna Karénine et la trajectoire de Léon Tolstoï, l’aristocrate russe, le génie littéraire, parallèle entre le désespoir amoureux d’Anna et le désespoir politique de Tolstoï face au rêve d’une société idéale. Quel que soit le lieu ou le système politique dans lequel on vit, rêver d’un avenir meilleur relève de  la force vitale : je trouve que Tolstoï-l’écrivain l’exprime d’une manière magistrale et cela confère au roman un caractère intemporel. En même temps, Tolstoï-l’homme se heurte aux forces politiques de son temps ce qui aboutit notamment à son excommunication. Au soir de sa vie, Il disparaît de chez lui et meurt dans une gare dans la région de Lipetsk qui porte aujourd’hui son nom. Comme Anna, Tolstoï meurt donc dans une gare…  Son corps est ensuite être exposé dans la chambre de sa résidence à Iasnaïa Poliana où il a écrit Anna Karénine. Je trouve ce rapprochement assez touchant voire troublant…

LCDR : Quel diagnostic prononceriez-vous sur l’héroïne du roman?

M.M. : Parmi les hypothèses les plus plausibles que l’on peut défendre à la lecture du roman, il me semble que l’idée qu’Anna Karénine soit atteinte d’une mélancolie amoureuse (une forme de dépression profonde qui s’achève dans le suicide) soit la plus intéressante à considérer. Anna a également recours à des drogues, à la morphine ; non pas parce qu’elle tombe dans ce que nous appelons aujourd’hui la « toxicomanie » mais pour soulager son intense souffrance et sa douleur intérieure.

Tout au début du roman, lors de la première rencontre entre Anna et Vronski, il y a ce fameux épisode où un employé de la gare meurt écrasé par le train. Le narrateur nous montre bien que ce drame a marqué Anna – j’y vois comme un renforcement de l’encadrement littéraire de la vie de l’héroïne. Une prémisse de mauvais augure que Tolstoï met en scène admirablement : ici, c’est le choc entre le traumatisme de la mort accidentelle (encore que cela ne soit pas très clair dans le roman) du cheminot et le traumatisme positif de la rencontre amoureuse, du coup de foudre entre Anna et Vronski. La rencontre amoureuse et la mort de cet homme sont liées narrativement et ne vont se délier que dans le suicide d’Anna – et c’est, pour elle, la façon de se libérer de la souffrance extrême provoquée par le désamour de Vronski.

Tolstoï et Gorki. Yasnaya Polyana. Photo de S. Tolstoï. Crédits : tolstoymuseum.ru
Tolstoï et Gorki. Yasnaya Polyana. Photo de S. Tolstoï. Crédits : tolstoymuseum.ru

LCDR : Comment évaluez-vous le profil psychologique de Tolstoï ?

M.M. :  Tolstoï lui-même était un homme idéaliste, passionné, rebelle. En 1897, un célèbre psychiatre criminologue italien Cesare Lombroso s’est rendu à Moscou pour un congrès international de médecine et a souhaité rencontrer Tolstoï pour l’examiner, intrigué par sa personnalité. Au début, les autorités impériales n’avaient pas autorisé cette rencontre avec Tolstoï qui sentait déjà le souffre… Mais ce médecin italien a beaucoup insisté et a obtenu finalement l’autorisation. Leur rencontre n’a pas été très positive : Tolstoï a écrit qu’il a trouvé ce savant « étroit d’esprit ». Max Nordau, l’élève allemand de Cesare Lombroso, qualifiera Tolstoï « de malade incurable » et de « dégénérées » ses « idées confuses sur la réalité »…

La démarche du psychiatre italien se heurte à certaines limites : il est certain que Tolstoï était un personnage hors normes, atypique, et d’une certaine façon inclassable. A mon avis, il pourrait rentrer dans la catégorie « des idéalistes passionnés » (qui est une forme plutôt sympathique de paranoïa) Ces types de personnalité vont focaliser une immense partie de leur énergie psychique sur un idéal (le plus souvent politique). Chez Tolstoï, cet idéal prend la forme notamment de la dénonciation de l’emprise de l’église sur la société. Son appel à la naissance d’un nouveau christianisme lui vaut d’ailleurs d’être excommunié. Cet idéal politique transparaît également dans sa correspondance avec le futur Mahatma Gandhi.

A mon avis, il faut sans doute se garder de lever le voile du mystère qui entoure la personnalité de Tolstoï : c’est un être hors du commun, à la psychologie hors normes qui ne peut probablement pas s’intégrer dans un cadre diagnostique précis.


La conférence de Marc Masson « Anna Karénine : une lecture psychiatrique du roman » se tiendra le mardi 12 mai dans les locaux du Courrier de Russie – Moscou, rue Milioutinski 10/1, salle de conférences au 1er étage, métro Loubianka ou Tchistiye Proudy. 
Evénement organisé en partenariat avec l’agence touristique Tsar Voyages.

Pour aller plus loin

Marc Masson, 24 textes fondateurs de la psychiatrie : Introduits et commentés par la Société Médico-Psychologique. Paris, Armand Colin, 2013.

Marc-Louis Bourgeois, Christian Gay, Chantal Henry, Marc Masson. Les troubles bipolaires. Paris, Lavoisier Médecine Sciences, 2014.

Léon Tolstoï. Du suicide. Editions de l’Herne, 2012.

Léon Tolstoï. Anna Karénine (traduction française : Henri Mongault). Paris, Gallimard, coll. La Pléiade, 1951.

1 commentaire

  1. Banal,convenu,plat et prodigieusement incomplet:pas un mot sur « guerre et paix » probablement un des meilleurs romans jamais écrits, par un Tolstoï heureux dans sa vie familiale et sociale,en plein maturité,très équilibré,un patriarche aimant et aimé de sa femme-dont le journal et la correspondance sont aussi des chefs-d’oeuvre- et de ses serfs et une fresque de même,pas du tout romantique mais d’une justesse,d’une pudeur et d’une tendresse infinies avant le naufrage progressif dans un idéalisme qui se termine comme toujours par un nihilisme suicidaire:une vie à l’image de son pays qui le paiera cher et un lointain neveu Alexis Tolstoï,stalinien de gré ou de force,asse faux-cul!A comparer à l’autre grand,Dostoïevsky bien sûr que sa foi orthodoxe après sa conversion d’un révolutionarisme nébuleux sauvera vraiment d’une vraie folie-épilepsie très violente comme Saint Paul peut-ête et Mahomet,cette maladie spectaculaire que le peuple ignorant mais intuitif appelait naguère « le mal sacré ».Ce psychiatre sans formation neurologique puisqu’on a fait la folie-c’est le cas de le dire-de séparer neurologie et psychiatrie dans la mouvance d’un soixante-huitardisme crétin,ignare crasse et vaniteux,n’a rien à nous dire sur un sujet qui le dépasse de mille coudées!Par ailleurs, le rapport France-Russie,très riche d’enseignement,méritait mieux qu’une allusion dans la brève introduction!Pour ceux que le rapport entre mysticisme et pathologie mentale intéresse à juste titre d’ailleurs,lire tous les n° spéciaux des « Etudes carmamélitaines », »les deux sources de la morale et de la religion » e chef d’oeuvre écrit en 12 ans par un Henrri Bergson,d’origine juive-anglo-autrichien- et qui finit catholique d’espérance ne voulant pas se convertit officiellement pendant la guerre alors que les siens étaient persécutés,fondé notamment sur une étude honnête ,il faut le dire,d’un écrivain atthée x'(?) Delacroix qui le premier sans doute s’est posé ces problèmes sans oublier Aristote et son « l’homme de génie et la mélancolie » et surtout la somme: »les châteaux de l’âme » de Sainte Thérèse d’Avila,réfornmatrice hardie du Carmel,mystique,femme d’action-pas une pétasse journalistique-et Docteur de l’Eglise:tous les futurs NEURO-Psychiatres devraient être obligés d’en passer par là mais notre université « républicaine et en lambeaux, et son laÏcisme archaÏque et nihiliste de débiles mentaux s’y opposeront.Aux étudiant et psychiatres mal formés dans cette matière de le faire et d(un seul coup,ils dénoueront le npeud gordien de la psychiatrie moderne,non pas la frustration sexuelle comme l’affirme cet obsésé sexuel lui-même de freud mais
    la frustration ben plus terrible de Dieu et le retour du refoulé qu’elle entraîne:voir un article un de ces jours sur cettet question sur mon site internet:erlande.wordpress.com

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