Jean-Yves Clément : « Scriabine est plus que jamais notre contemporain »

Il y a tout juste un siècle, s’éteignait le compositeur russe Alexandre Scriabine (1872-1915). Ce « mystique incorrigible », né à Noël, mort le jour de Pâques des suites d’une piqûre d’insecte, laisse une œuvre singulière mais relativement méconnue. À l’occasion du centenaire de la disparition du musicien, Le Courrier de Russie a rencontré Jean-Yves Clément, docteur en philosophie, poète et musicologue. Son dernier livre, Alexandre Scriabine ou L’Ivresse des sphères est paru cette année chez Actes Sud.

JY Clément ©Fabrice Dehon
Jean-Yves Clément. Crédits : Fabrice Dehon

Le Courrier de Russie : Pourquoi avoir écrit ce livre ?

Jean-Yves Clément : Je pense qu’Alexandre Scriabine est un génie et je déplore la méconnaissance dont il est l’objet, en France notamment. Par ailleurs, ce qui m’intéresse, c’est de parler de musique comme un littéraire parce qu’à mon avis, pour accéder au mystère de la musique, le paradoxe est qu’il faut passer par les mots et non par la musicologie.

LCDR : Comment avez-vous découvert Scriabine ?

J.-Y. C. : En tant que pianiste, je me suis intéressé très tôt au répertoire de mon instrument – j’ai donc inévitablement rencontré son œuvre, qui m’a frappé par son caractère étrange, et tellement moderne pour l’époque.

LCDR : Une œuvre que vous n’hésitez pas à placer aussi haut que celles des grands modernes que sont Stravinski, Bartok, Schoenberg et Prokofiev…

J.-Y. C. : Il ne s’agit pas de comparer Scriabine à des géants comme Stravinski, Bach ou autres – la culture n’est pas une compétition – mais plutôt de souligner le caractère exceptionnel du personnage et de son œuvre surtout : Scriabine n’est pas un second couteau de la musique, ni seulement un pianiste virtuose, c’est un créateur à part entière, et ses compositions pour piano – car c’est là l’essentiel – sont d’un niveau ahurissant.

LCDR : En quoi est-il si « moderne », selon vous ?

J.-Y. C. : L’œuvre de Scriabine contient une multitude d’avancées que solliciteront nombre de compositeurs après lui. D’abord, il bouscule l’harmonie, jusqu’à inventer un nouvel accord comme centre de gravité – l’accord dit « mystique », véritable pivot de son langage à partir de 1910. Ensuite, il inclut très tôt la polyrythmie au sein de la mélodie même. Obsédé par l’économie de moyens et le maximum de densité qu’il désire donner à la matière musicale, il est probablement le plus grand miniaturiste de l’histoire de la musique, développant cette esthétique de « l’aphorisme musical ». Enfin, il exploite des espaces sonores où harmonie et mélodie échangent leurs fonctions et leurs structures. Ce n’est pas pour rien que quelqu’un d’aussi radicalement moderne qu’Arnold Schoenberg l’admirait tant.

Couverture du "Alexandre Scriabine" de J.-Y. Clément (Actes Sud, 2015)
Couverture du « Alexandre Scriabine » de J.-Y. Clément (Actes Sud, 2015)

LCDR : Un siècle après sa mort, vous affirmez ainsi qu’il demeure « plus que jamais notre contemporain ».

J.-Y. C. : Même au débotté, l’écoute d’un morceau composé par Scriabine inspire de suite l’étonnement, à la faveur du caractère d’étrangeté qui émane de cette musique. Quelqu’un qui écouterait pour la première fois les dernières pages de Scriabine, composées dans les années 1910, pourrait difficilement estimer qu’elles datent d’avant 1970. Scriabine ne cesse de croiser les mondes, les disciplines, dans son approche de la couleur en musique par exemple. Kandinsky, qui affirmait transformer naturellement les sons en couleurs, a trouvé dans les œuvres de Scriabine – Prométhée et le Poème de l’extase surtout – un écho à ses recherches pour traduire ce qu’il nommait la « sonorité intérieure » [mené par Kandinsky, Der Blau Reiter, groupe phare du mouvement expressionniste, publie dans son Almanach (1912) un article important sur Prométhée, poème symphonique pour lequel Scriabine note une partie pour la lumière et les couleurs : voir encadré, ndlr]. Scriabine est tout sauf un « ringard conservateur». Ainsi, il s’oppose radicalement au conservatisme local de son époque, dévolue à celui qu’elle érige en véritable dieu vivant : Piotr Ilitch Tchaïkovski.

LCDR : Scriabine s’oppose à Tchaïkovski ?

J.-Y. C. : Il est complètement indifférent au slavisme résolu, certes génial, de Tchaïkovski, comme à tout le folklore russe d’ailleurs. Aussi, il est marginalisé par le Groupe des Cinq [Rimski-Korsakov, Moussorgski, Borodine, Balakirev, Cui ; sur la base de l’idéal de Glinka, ces compositeurs autodidactes entendaient se détacher des standards occidentaux en prônant une musique basée sur les traditions populaires russes, ndlr]. Il est en outre éloquent de trouver dans ce groupe un militaire, un chimiste, et même un fonctionnaire des chemins de fer. On n’imagine pas Scriabine faire autre chose que de la musique.

LCDR : Ses influences occidentales (Chopin, Wagner) l’éloigneraient en quelque sorte de son identité ?

J.-Y. C. : Scriabine est totalement étranger à un quelconque nationalisme musical – ne le fascine qu’un absolu artistique exempt de toute concession. Toutefois, par l’hypertension qu’elle dégage, par sa démesure, sa folie, cette espèce de désespoir profond et dans la manière dont elle paraît toujours en quête de quelque chose, la musique de Scriabine possède une âme résolument russe – c’est son langage qui ne l’est pas du tout, ou très peu – ce côté héroïque peut-être, pathétique… Quant au personnage, il reste foncièrement russe : extatisme chronique, extrémisme intellectuel, extravagance pleinement assumée. C’est l’unique « vrai » romantique russe.

LCDR : C’est-à-dire ?

J.-Y. C. : On présente souvent une image compassée du romantisme – il s’agit moins de mouvement ou d’époque que de tempérament, d’après moi. Le romantique – destructeur autant que créateur – transgresse inlassablement, et c’est en cela que Scriabine est un romantique viscéral. Il possède ce sens de la transgression, de la révolution, beaucoup plus que Tchaïkovski, romantique « officiel », qui écrit une musique géniale, mais assez « confortable » finalement.

Sons et couleurs Scriabine
1909 -1910 : la correspondance adoptée par Scriabine, comme symbolique sous-jacente par rapport au sens musical

Scriabine découvre en 1909 le Sonnet des Voyelles de Rimbaud [l’auteur y fait correspondre lettres, couleurs et sons, ndlr], ainsi que les écrits du Père Louis-Bertrand Castel (1688-1757), inventeur d’un clavecin oculaire (1734) associant des couleurs aux touches. Scriabine imagine alors pour son œuvre Prométhée deux projections de lumière simultanées qui pourraient créer de nouvelles couleurs, l’une réagissant aux notes, et l’autre, plus statique. Scriabine note la partie lumineuse sur la partition. La symbolique des couleurs associe le début de l’œuvre au bleu, qui signifie la douceur, l’intériorité, et surtout la spiritualité. Le centre est dans les différentes nuances de rouge (sang et passion), jusqu’au violet ou au jaune dans les extrêmes : cette partie symbolise la chair, la matérialité. Puis, la dernière partie revient vers le bleu spirituel et serein du début, couplé au blanc pur et presque violent de  « L’Extase » . Malheureusement, pour la partie lumineuse, le constructeur Alexandre Mozer ne termine pas à temps le piano à lumières. Malgré cela, Prométhée ou Le Poème du feu  [cinquième titre de la seconde playlist page 3] est acclamé par le public moscovite en 1912. (source : www.olats.org)

Leonid_Pasternak_-_Alexander_Scriabin
Scriabine dessiné par son ami Leonid Pasternak, père de Boris. Ce dernier à déclaré que « le début du XXe siècle est l’ère de Scriabine, les poètes et les penseurs de l’avant-garde russe le considèrent comme un prophète, et son art comme une révélation » (source : www.planettree.org)

LCDR : Vous écrivez : « Scriabine fait poser des questions à la musique qu’elle ne se posait pas avant lui ». Que voulez-vous dire ?

J.-Y. C. : Par son aspect viscéralement intellectuel, par ce qu’il fait dire de nouveau par rapport au silence, à l’infini, au cosmos, au mystère, à la divinité. La musique de Scriabine est un appel constant vers un nouveau monde, et cette pureté qui en résulte montre bien qu’elle dépasse tous les prétextes littéraires ou idéologiques éventuellement liés à son élaboration.

LCDR : Par littérature et idéologie, vous entendez, par exemple, son intérêt pour la Société théosophique [association internationale fondée à New York en 1875, prônant le principe selon lequel toutes les religions et philosophies possèdent un aspect d’une vérité plus universelle, ndlr] ?

J.-Y. C. : Oui, mais il faut faire attention avec ce genre d’amalgame « cosmo-philosophico-musical » car c’est faire ombrage à ce qu’il y a d’essentiel. Je trouve idiot de se focaliser sur ce qui pouvait – ou pas – influencer Scriabine, alors que l’on peut estimer sa musique indépendamment d’un bric-à-brac qui correspondait surtout à l’air du temps, entourant nombre de créateurs à l’époque. L’intéressant, dans tout cela, se trouve à l’intérieur de la musique de Scriabine, avec son aspect « venu d’ailleurs ». L’univers mental de ce virtuose ultra-sensible est peuplé de philosophies plus ou moins critiquables (théosophie, hindouisme, Wagner, Nietzsche, etc.) mais de bien d’autres choses encore. Et s’il est certes guidé par un idéal au service duquel il compose, son œuvre ne passe jamais au second plan.

LCDR : Vous dites que son œuvre ne constituait pas, pour lui, « une fin en soi ». Pourquoi ?

J.-Y. C. : C’est un pur artiste au sens où la « vie réelle » reste en quelque sorte assez insignifiante pour lui. C’est un obsédé de travail, de composition, d’art. Pour lui, la musique, l’art, ne sont que des portes vers une quête qui les dépasse. Sa dernière œuvre, Le Mystère [sorte de liturgie appelée à transporter ses auditeurs jusqu’à l’extase collective où sons, couleurs, parfums et caresses se répondraient, ndlr] – inachevée, Dieu merci  – avait cette prétention d’abolir tous les arts, d’abolir même la vie, pour se rendre dans un au-delà étrange, où pourrait s’opérer une espèce de régénération de l’Homme ; bref, une idéologie un peu berzingue (rires). Cependant, si les pages de Scriabine ont pour beaucoup été composées en vue de ce Mystère – chacune constituant une étape vers ce projet exubérant -, c’est aussi ce qui rend l’œuvre de Scriabine si originale.

LCDR : Ses poèmes symphoniques [un des genres représentatifs de la musique à programme, ndlr] ont parfois été critiqués à cause de leurs racines littéraires, jugées fumeuses, voire sectaires.

J.-Y. C. : L’influence de la littérature sur la musique est loin d’être aussi importante qu’on peut le prétendre. Franz Liszt côtoyait Victor Hugo et Baudelaire, et a même pu s’inspirer de leurs œuvres, mais l’idée qu’il ne serait « que » le musicien évoluant à l’ombre de tels monuments – si hauts soient-ils – est irrecevable. Le chef d’œuvre orchestral de Scriabine, le fameux Poème de l’Extase, a en effet pour origine un poème, mais c’est un poème qu’il a lui-même écrit et, surtout, un texte guidé par l’esprit d’une musique qu’il avait déjà en tête.

LCDR : Scriabine, musicien que l’on dit « difficile » était-il apprécié de son vivant, en Russie notamment ?

J.-Y. C. : Scriabine, c’est difficile, en effet, parce que ses œuvres requièrent un climat particulier qui procède d’une exploitation maximale du piano. Cependant, à l’instar de son condisciple et ami Rachmaninov, c’est justement ce qui l’a empêché d’être reconnu pour son talent de compositeur. Le XXe siècle ne supportait pas l’idée qu’un grand créateur puisse être aussi un interprète d’exception – voyez Mahler ou Richard Strauss, dont les carrières de chefs d’orchestre ont éclipsé le reste, l’essentiel ! Aussi, Scriabine est quelque peu tombé dans l’oubli après sa mort. Mais curieusement, les Russes ont toujours continué à l’aimer.

LCDR : Curieusement ?

J.-Y. C. : Parce que c’était quand même un vilain petit canard ! Beaucoup moins établi que Rachmaninov, justement. Mais pour les Russes, si musiciens au fond, un tel génie du piano ne pouvait que continuer à provoquer l’engouement. Et cette musique, que l’on aurait très bien pu qualifier de « décadente », n’a par ailleurs jamais subi le veto du pouvoir en place.

LCDR : En parlant du pouvoir, le philosophe marxiste Georges Plekhanov – dont Lénine fut le disciple – écrit de Scriabine que « sa musique est le miroir de notre Révolution, mais c’est un mystique incorrigible »…

J.-Y. C. : Scriabine a dû trouver dans le marxisme des choses qui le satisfaisaient à un moment, et Plekhanov a cru pouvoir récupérer un artiste de cette dimension… en vain : Scriabine butine à droite à gauche, fait son miel, mais ce miel n’a rapidement plus rien à voir avec toutes ces choses [Scriabine n’a jamais officiellement adhéré à la Société théosophique, ndlr]. On le voit bien aujourd’hui, sa musique survit au marxisme comme à la théosophie. Il faut juger les musiciens sur leur musique, peu importe qu’ils aient été inspirés par Nietzsche ou leur femme de ménage. Nietzsche a d’ailleurs écrit une phrase qui convient très bien à Scriabine : « Il faut porter le chaos en soi pour enfanter une étoile dansante. »

Scriabine Zuk Club
Scriabine sur un mur à Moscou, près de Prospekt Mira, peint en octobre 2014 par le groupe de street-art Zuk Club, œuvre qui insiste sur l’attrait de Scriabine pour une forme de synesthésie consistant à faire correspondre sentiments, notes et couleurs. Crédits : Serguey/Zuk Club

« S’il fut un génie, sans doute ne vint-il pas à son heure », voilà ce qu’on peut lire dans l’Histoire de la musique de La Pléiade à propos de Scriabine. Voici une sélection chronologique des œuvres de Scriabine interprétées par les plus grands pianistes russes du XXe siècle.

1886-1905 : Dépasser Chopin

« Chopin et son influence profonde – Scriabine reprendra les genres du virtuose polonais : préludes, études, impromptus, mazurkas, nocturnes – ont fait oublier la vraie personnalité de Scriabine, perceptible dès sa jeunesse, telle qu’elle s’affirme dès les premières mesures de la célèbre Étude en ut dièse mineur op.2 [en ouverture de la playlist ci-dessus – ndlr], composée à l’âge record de quatorze ans. Scriabine prolonge en fait Chopin plus qu’il ne le suit. Mais est-il étonnant qu’un génie si précoce emprunte un temps les pas d’un autre ? Après que Chopin par son piano a épousé chastement les terres de la musique, il appartenait à Scriabine de s’en évader quitte à se brûler lui-même en mettant le feu à cette terre si largement occupée. » [ in Alexandre Scriabine de Jean-Yves Clément, Actes Sud]

1906-1915 : Scriabine le pionnier

A l’instar de Vassili Kandinsky dans la peinture, Scriabine est le précurseur d’un nouveau langage dans la musique – langage dont la grammaire sera développée quelques temps plus tard par Arnold Schoenberg (1874-1951) avec l’atonalisme [remise en cause de la grammaire musicale sur laquelle repose la musique classique et la quasi-totalité des musiques occidentales, ndlr]. Arnold Schoenberg admirait Scriabine et a reconnu l’influence de ce dernier sur ses travaux. Le musicologue Henry Barraud écrit en effet que Scriabine est « un des premiers dans le monde à se lancer méthodiquement dans la recherche d’un système harmonique propre à donner ordre et cohérence à une musique affranchie du principe de tonalité » (in Histoire de la musique, vol. II, La Pléiade, Gallimard).

À propos du célèbre Vers la flamme op.72 (1914), Jean-Yves Clément nous a confié cette analyse :

« C’est le haut chef-d’oeuvre de Scriabine, en cinq minutes il dit ce que d’autres ne peuvent dire en une demi-heure. C’est son manifeste final. Une montée progressive vers une espèce de dissolution du temps musical. C’est tout à fait stupéfiant, dans les deux sens du terme. C’est une musique du délire, de la transe, c’est le côté chamane, mage de Scriabine, relatif à ce qu’il y a d’oriental dans la Russie. »

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