Vatché Gabrielian : « Les Arméniens ont une très bonne opinion des Russes »

Les relations entre la Russie et l’Arménie sont au beau fixe : lorsque des problèmes surviennent entre les deux pays, ils sont toujours résolus dans le calme. Même le massacre d’une famille arménienne par un soldat russe à Gyumri n’a pas accru les sentiments russophobes au sein de la société arménienne. Parallèlement, les relations entre l’Arménie et ses autres voisins –Turquie et Azerbaïdjan– demeurent extrêmement complexes. Et il est peu probable que la situation s’améliore rapidement, étant donné que ni Bakou, ni Ankara n’en manifestent la volonté politique. Vatché Gabrielian, vice-Premier ministre arménien, aborde ces différents sujets, ainsi que celui de l’intégration eurasiatique, dans une interview pour le site Lenta.ru.

Vatché Gabrielian. Crédits : a1plus.am
Vatché Gabrielian. Crédits : a1plus.am

Lenta.ru : Comment décririez-vous l’état actuel des relations russo-arméniennes ?

Vatché Gabrielian : Nos relations sont très bonnes, dynamiques et stratégiquement importantes pour nous. Elles sont importantes pour la Russie également, à mon avis, dans la mesure où il est crucial, pour Moscou, d’être présente dans notre région. Sur les points clés, nos dirigeants se comprennent parfaitement.

L : N’y a-t-il donc aucun problème entre Moscou et Erevan ?

V.G : Bien sûr qu’il y en a ! Dans une relation vivante, les problèmes sont inévitables. Sur la question de l’intégration économique eurasiatique, par exemple, il y a un problème lié à la position géographique de l’Arménie, qui ne lui permet pas de faire de facto partie de cet espace. Nous avons besoin de voies de communication avec les autres membres de l’union. Il y a bien le point de passage de Verkhni Lars (sur la frontière russo-géorgienne, seule liaison terrestre directe entre l’Arménie et la Russie) mais, pour plein de raisons, son accès est extrêmement limité. Toutefois, c’est un problème soluble. D’ailleurs, en général, toutes les difficultés que nous rencontrons sont solubles.

L : Comment augmenter l’accessibilité de Verkhni Lars ?

V.G : En faisant en sorte que les camions arméniens puissent le traverser librement s’ils n’ont rien à déclarer. Une décision a déjà été prise en ce sens. En outre, un poste douanier a été ouvert à Verkhni Lars pour les marchandises soumises à accises. C’est important car l’Arménie exporte du vin et du cognac en Russie.

Évidemment, Verkhni Lars serait plus accessible si on y élargissait la route. C’est une vallée et, en hiver, l’état de la route est déplorable. Certes, on ne peut pas y remédier en deux mois, mais si on s’y attèle sérieusement, les conditions ne pourront que s’améliorer.

L : Quels sont les autres problèmes ?

V.G : De très nombreux Arméniens ont migré pour travailler en Russie. Et Moscou a récemment durci ses lois migratoires, ce qui cause des problèmes à beaucoup d’entre eux. Surtout ceux qui se retrouvent sur les listes noires des services des migrations à cause d’infractions. Notre gouvernement a demandé à ce que ces personnes soient autorisées, après nouvel examen de leur situation, à retourner sur le territoire russe. Pas toutes, bien sûr, mais environ un quart du total.

L : De quel genre d’infractions s’agit-il ?

V.G : Il s’agit d’infractions commises involontairement, par méconnaissance de la loi.

L : La Russie fait-elle preuve de bonne volonté à ce sujet ?

V.G : Oui.

L : La Russie vend des armes à l’Azerbaïdjan, un État avec lequel l’Arménie a des relations extrêmement tendues. À quel point cette situation est-elle délicate pour Erevan ?

V.G : Pour l’Arménie, c’est une question très sérieuse. Les armes que la Russie vend à l’Azerbaïdjan peuvent être utilisées contre nous. Il est évident que Bakou achèterait de l’armement de toute façon – à quelqu’un d’autre, si ce n’était à la Russie. Mais de l’autre côté, si Moscou nous consultait sur quel type d’armes vendre ou non à l’Azerbaïdjan, la société arménienne prendrait les choses bien plus calmement.

L : Autrement dit, la société arménienne – pas les politiques, mais précisément les citoyens lambda – voit aujourd’hui les choses de la façon suivante : en vendant des armes à l’Azerbaïdjan, la Russie n’agit pas dans un esprit de camaraderie ?

V.G : Dans un certain sens, oui. Le peuple se demande : « Qui est notre allié ? » Et les politiques se posent aussi la question. La presse s’interroge régulièrement à ce propos. Et lorsque nos responsables politiques rencontrent les citoyens, ces derniers leur demandent souvent pourquoi la Russie vend des armes à l’Azerbaïdjan. Alors, je le répète : des consultations sur cette question seraient très utiles et permettraient de rendre le dossier moins sensible.

L : La tragédie de Gyumri est un autre événement qui, manifestement, pourrait nuire aux relations entre Moscou et Erevan. Ce massacre de toute une famille arménienne par un soldat russe a choqué non seulement par sa barbarie, mais également par son caractère irrationnel. Pourriez-vous nous faire part des derniers éléments de l’enquête ?..

V.G : Je ne peux pas en parler, étant donné que l’enquête est toujours en cours. Seules les personnes directement chargées de l’affaire peuvent donner des informations officielles.

Mais concernant l’impact de ces assassinats sur les relations russo-arméniennes, je peux vous garantir que personne n’identifie le criminel à la Russie dans son ensemble. Les Arméniens ont une très bonne opinion des Russes. Le problème n’est pas là. Ce n’est pas le premier incident lié à un militaire russe à Gyumri, même si, évidemment, les précédents étaient moins barbares, et moins médiatisés. Toutefois, la récurrence de ces événements soulève la question suivante : « Cette base militaire fonctionne-t-elle correctement ? » Cette tragédie n’a pas provoqué de sentiments russophobes, mais elle a relancé les questions sur le statut juridique de la base, sur les lois réglementant son activité et sur la juridiction. Je pense que le procès du soldat Permiakov devrait être public et avoir lieu en Arménie. Ce n’est pas un crime ordinaire, il comporte trop d’éléments irrationnels, incompréhensibles. Il faut que la société en connaisse tous les détails pour couper court aux rumeurs, aux conjectures et aux théories du complot. De ce point de vue, organiser le procès en Arménie serait la bonne décision.

L : Un nouvel incident a récemment eu lieu à la frontière entre le Karabagh et l’Azerbaïdjan, qui a fait des victimes dans les deux camps. Et on entend de nouveau parler de plus en plus de l’éventualité d’une véritable guerre dans la région. À quel point ces craintes sont-elles justifiées ? 

V.G : Ce problème est lié à ce que nous avons déjà évoqué : les achats d’armes par l’Azerbaïdjan. Bakou jette constamment de l’huile sur le feu. Mais l’Arménie n’a aucun intérêt – qu’il soit stratégique, économique ou politique – à une escalade du conflit. Et je ne pense pas qu’une véritable guerre, à grande échelle, aura lieu, étant donné qu’elle se solderait par une défaite de l’Azerbaïdjan. Mais parallèlement, l’Azerbaïdjan a besoin de la représentation d’un ennemi. Les autorités actuelles y voient un moyen de mobiliser et de souder la population. C’est pourquoi elles veulent ces tensions continuelles à la frontière avec le Karabagh.

L : Autrement dit, la résolution du conflit du Haut-Karabagh est conditionnée à des changements politiques en Azerbaïdjan ?

V.G : C’est ce que nous pensons, oui. L’Arménie n’a pas de revendications à l’égard de l’Azerbaïdjan. Nous sommes prêts à une résolution du conflit. Si Bakou manifeste le souhait d’obtenir des résultats de façon pacifique, nous sommes prêts à des négociations selon le format de Minsk.

L : Qu’en est-il des relations avec la Turquie ? Y a-t-il une chance qu’elles s’arrangent dans un avenir proche ?

V.G : Pour l’instant, elles laissent à désirer. Ankara n’est pas intéressée par une reprise des négociations, et je ne vois pas de raison d’espérer que les choses changent. Nous sommes ouverts au dialogue. Mais nous n’accepterons pas que le prix à payer pour la normalisation de nos rapports soit notre histoire, notre identité nationale ou la sécurité dans le Haut-Karabagh. Nous n’avons pas de revendications territoriales ou autres vis-à-vis de la Turquie, mais nous ne pouvons pas oublier le génocide. Regarder vers l’avenir ne signifie pas oublier le passé. Il est important que ce genre de tragédie ne se reproduise jamais.

L : Certains estiment que l’Union douanière et l’Union économique eurasiatique (UEEA) sont des tentatives de Moscou de ressusciter l’URSS. Et la Russie, dit-on, aurait entraîné l’Arménie dans ces unions en lui forçant la main. Qu’en dites-vous ?

V.G : Quand on parle d’alliances internationales, on mentionne souvent deux aspects – économique et militaro-stratégique. Mais l’UEEA est par essence dépourvue de toute dimension militaire et politique, c’est pourquoi je ne parlerai que d’économie. Nous ne comprenions pas très bien, au départ, comment l’Arménie pourrait entrer dans l’Union économique eurasiatique – après tout, nous ne partageons de frontière ni avec la Russie ni avec les autres membres du groupe. Toutefois, nos pays sont normativement proches, nos économies sont complémentaires, etc. Autrement dit, l’intégration à l’UEEA présente pour l’Arménie un grand intérêt économique. Le seul problème était d’ordre logistique. Aujourd’hui, trois mois après la création de l’UEEA, certaines difficultés demeurent, mais tout fonctionne admirablement. Il ne s’agit souvent que d’erreurs techniques : un document qui n’arrive pas à destination, etc. Mais ce sont des problèmes solubles. Le principal, c’est qu’il est avantageux pour l’Arménie de commercer avec la Russie et de faire partie de cette union.

Gardons toutefois à l’esprit qu’il ne s’agit, pour l’instant, que de potentialités – il faut encore les exploiter. C’est ce que j’explique aux milieux d’affaires : vous avez des possibilités, mais pas de garanties. Il y a de la concurrence – ce n’est pas une œuvre caritative. Il faudra se battre pour se faire une place sur les marchés russe, kazakh et biélorusse.

L : Du fait des sanctions, les produits agricoles européens ont disparu des rayons russes. La production arménienne pourra-t-elle les remplacer ?

V.G : Nous le souhaitons fortement, oui. L’Arménie peut exporter en Russie des tomates, des concombres et d’autres légumes. Notre gouvernement encourage actuellement les producteurs à construire de nouvelles serres. Traditionnellement, les serres étaient assez petites chez nous – de 500 m2 environ –, mais aujourd’hui, nous devons en construire qui fassent plusieurs hectares, et recourir à des technologies de pointe pour en augmenter l’efficacité.

Les Russes manifestent aussi de l’intérêt sur ces questions, c’est pourquoi notre objectif est de rassembler les chefs d’entreprises des deux pays. Cela permettra d’accélérer l’intégration économique. Certains de nos agriculteurs sont prêts, par exemple, à livrer en Russie de gros volumes de production. Mais pour pouvoir vendre aux détaillants russes, il faut qu’ils les rencontrent – que les hommes d’affaires russes viennent chez nous afin de décider, sur place, de quelle production arménienne les intéresse.

L : Sur ce thème des projets internationaux, je ne peux pas ne pas mentionner la ceinture économique chinoise de la Route de la soie. L’Arménie participe-t-elle à ce projet ?

V.G : L’Arménie est ouverte à tous les projets d’intégration. Nous aspirons à devenir une plateforme de dialogue inter-unions et nous pensons pouvoir y parvenir. Nous avons travaillé avec l’Union européenne et nous comprenons ses normes commerciales, techniques, etc. Parallèlement, nous avons une bonne compréhension de la Russie. Ce qui nous donne la possibilité de devenir un élément de rapprochement entre Moscou et l’UE.

Quant à la ceinture économique chinoise de la Route de la soie, nous soutenons le principe selon lequel une intégration ne doit pas se faire « contre » quelqu’un. En d’autres termes, si, par exemple, une communauté apparaît, dont les actions sont dirigées contre la Russie, nous n’y adhèrerons pas. Mais s’il s’agit d’une alliance qui n’entrave en rien le développement de l’UEEA, nous sommes prêts à la rejoindre. L’idée de la Chine de mettre en place une ceinture économique de la Route de la soie n’est pas encore complètement développée, et il est donc difficile, pour l’heure, d’en parler concrètement.

5 commentaires

  1. Au moins un pays lucide l´Arménie, qui comprend l´importance et la nécéssité malgré les différences et les différents, de garder de bonnes relations avec la Russie.

  2. La France entretient de bonnes relations avec l’Arménie, pourquoi n’en serait-il pas de même avec la Russie avec laquelle les affinités me semblent bien plus grandes qu’avec certains pays d’Europe ?

  3. L’Arménie est comme la Russie un pays Chrétien et ils s’entendront malgré certains différents qui peuvent être surmontés ! Pourquoi la France ne suit pas cet exemple ????????

    1. C´est vrai que la Russie et l´Arménie sont des pays chrétiens, mais la France non, c´est pourquoi la France ne peut plus suivre.

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