Marie de La Ville Baugé : « J’aime Moscou plus que de raison »

Marie, arrivée en Russie comme chef de mission humanitaire en Tchétchénie, se consacre désormais à son art : photographier et peindre Moscou. Entre temps, elle a également organisé des mariages en Russie et pris soin de quatre enfants. Rencontre.

Le Courrier de Russie : Quel fut votre trajet jusqu’en Russie ?

Marie de La Ville Baugé : J’ai été élevée à Paris, et j’ai fait des études de droit. En fait, j’étudiais le droit en attendant de pouvoir intégrer une école hôtelière, mais j’ai rencontré mon mari à la faculté et j’y suis restée. Après mon diplôme, nous sommes tous les deux partis en mission humanitaire au Cambodge. C’est l’association Agir pour le Cambodge qui nous y a envoyés, en 1998, coordonner ses programmes de développement.

LCDR : C’était comment ?

M. D-V-B. : J’avais 21 ans et je ne connaissais pas grand-chose à pas grand-chose, mais j’ai fini par diriger seule les programmes. À l’époque, au Cambodge, l’infrastructure touristique manquait cruellement, mais le potentiel était immense : j’ai donc monté une école d’hôtellerie, Sala Baï, rattachée à l’ONG et destinée aux plus défavorisés (sur 1 000 candidatures, nous n’en retenons que 100 aujourd’hui). Après une année, j’ai pris la direction de l’association à Paris pendant quatre ans. Ensuite, nous sommes repartis au Soudan – avec nos deux premiers enfants. J’étais responsable des ressources humaines locales pour Médecins sans frontières – c’était le pic de la crise du Darfour et celle du Sud-Soudan courait toujours. C’était passionnant, épuisant – et compliqué : nous avons déménagé sept fois en un an et demi ! Heureusement, il ne nous est rien arrivé, ni à nous, ni à nos enfants.

LCDR : Et ensuite ?

M. D-V-B. : En 2006, on nous a proposé des missions en Afghanistan, en Centrafrique, au Congo, au Niger… et en Russie. Nous n’avons pas hésité une seconde : la mission était rattachée au Caucase mais basée à Moscou, ce qui nous permettait d’avoir une vie stable, civilisée, culturelle… Jean-Félix était chef de mission pour le Caucase auprès de Médecins sans frontières et moi, d’Action contre la faim.

J’ai gardé un tropisme caucasien.

LCDR : Vous y alliez souvent ? En Tchétchénie ?

M. D-V-B. : Régulièrement, mais pas aussi souvent que nous le voulions : à cette époque, les risques de kidnapping d’expatriés étaient encore élevés et les autorités russes ne voulaient pas toujours nous laisser partir. On devait obtenir des autorisations de voyage ici, à Moscou – qu’on nous a refusées, par exemple, pendant trois mois consécutifs au moment de l’élection présidentielle.

LCDR : Quels souvenirs gardez-vous de cette région ?

M. D-V-B. : J’ai gardé un tropisme caucasien, et j’y reviens toujours. C’est un pays sublime, un des plus beaux endroits que j’aie vus de ma vie. Les montagnes sont d’une beauté à couper le souffle, ce sont nos Alpes il y a 100 ans. J’y ai rencontré des gens très indépendants, très professionnels, et très humains – les Caucasiens sont hospitaliers. Nous avions en face de nous de bons techniciens, des gens qui avaient su s’adapter rapidement à tout un tas de problèmes et suivre l’évolution de leur société, rester debout…

LCDR : Qu’est-ce qui était difficile ?

M. D-V-B. : Nous manquions de moyens – il y avait un certain désintérêt de la part des bailleurs de fonds, du fait notamment de la mainmise des autorités russes sur la situation : les journalistes, les humanitaires et les touristes avaient très difficilement accès au Caucase, et il ne restait donc plus personne pour témoigner. Et lorsqu’on ne parle plus d’une crise, elle cesse d’exister…

LCDR : Qu’avez-vous fait, à la fin de la mission ?

M. D-V-B. : Nous avons décidé de rester ! Nous avions l’impression d’être complètement ignorants sur la Russie et voulions la connaître. J’ai monté un business dans l’événementiel et organisé le premier salon du mariage haut de gamme de Moscou. Il y avait tout à faire : les Russes aimaient se marier et faire de belles fêtes mais le marché n’existait quasiment pas.

Les mariages russes sont plus rigolos, plus vivants que les mariages français.

LCDR : Qu’est-ce qui distingue les mariages russes des mariages européens ?

M. D-V-B. : Les Russes prévoient leurs mariages absolument au dernier moment – on a appris à travailler comme ça, à organiser des fêtes en une ou deux semaines, au lieu d’un an pour la France et deux pour les États-Unis. Et puis, les mariages russes sont plus rigolos, plus vivants que les mariages français : il y a plus d’animation, un chauffeur de salle…

LCDR : Quand avez-vous décidé de vous consacrer à la peinture et à la photographie ?

M. D-V-B. : En 2011, je m’y suis mise à 100 %.

LCDR : C’est Moscou qui vous a inspirée ?

M. D-V-B. : C’est Moscou la nuit qui m’a inspirée. Tous ces bâtiments sont les témoins d’un moment en suspens la nuit, je me retrouve seule et un dialogue s’instaure avec eux. Ils sont le reflet de l’histoire, de la société. Je les espionne, je collecte des informations, je comprends des choses sur la ville…

LCDR : Un bâtiment en particulier ?

M. D-V-B. : La Maison sur le quai [construite en 1931 pour l’élite du gouvernement soviétique, ndlr], par exemple, me fascine. Nous y avons vécu deux ans : ce fut l’immeuble le plus purgé de tout Moscou, et même si on dit de lui qu’il est hanté – certains chauffeurs de taxi refusaient de nous ramener jusque devant la porte –, des gens y habitent toujours, juste en face du Kremlin, et personne n’a l’intention de le détruire. Ce bâtiment avait été construit pour que les gens y vivent en parfaite autarcie : il y avait un tennis, un jardin d’enfants, une cafétéria, un supermarché, un théâtre, un cinéma, un room service, et même une hiérarchie dans les étages : plus on était gradé, plus on vivait haut.

Le Moscou gris, je ne le vois plus.

LCDR : D’autres immeubles de prédilection ?

M. D-V-B. : La Maison sur le quai se trouve juste en face de la cathédrale du Christ sauveur, reconstruite à l’identique en 1995, à la place de la piscine Moskva. Quand j’étais enfant, ma mère me lisait Natacha la petite Russe, qui raconte l’histoire d’une petite fille de la campagne qui visite Moscou, et notamment cette piscine. J’ai donc toujours été fascinée par elle… et en arrivant, je me suis rendue compte qu’on avait érigé une meringue à la place !

LCDR : Les images nocturnes que vous peignez de la capitale russe sont festives, colorées…

M. D-V-B. : Oui, c’est ce que je ressens. C’est le dynamisme et l’énergie de Moscou, et je leur donne vie.

LCDR : Mais on ne voit rien du Moscou gris.

M. D-V-B. : Non, le Moscou gris, je ne le vois plus. Et même, j’aime l’esthétique industrielle, les paysages urbains : je vois la capitale pleine de couleurs, pleine de vie. Peut-être me suis-je habituée au style soviétique aussi… Moscou est une ville qu’on apprivoise, que moi-même, je n’ai pas aimée au premier abord et que maintenant, j’aime plus que de raison.

Kaléidoscope moscovite. Crédits : mariedelavillebauge.com
Kaléidoscope moscovite. Crédits : mariedelavillebauge.com

LCDR : Parlez-nous de votre grand-père, qui occupait une place à part dans votre première exposition moscovite.

M. D-V-B. : Mon grand-père était graveur. Je ne l’ai jamais connu, mais il est venu à Moscou en 1961, et lorsque j’ai découvert ses photos de la capitale russe dans les archives, je me suis dit que c’était comme un testament oublié dans un tiroir. Je me suis retrouvée avec la possibilité de vivre une histoire avec lui sans l’avoir connu : en l’écrivant moi-même. J’ai donc monté une première exposition à l’ambassade de France à Moscou, qui regroupait deux façons différentes de voir la ville, à différentes époques, par deux artistes différents. Cette exposition a eu un certain succès, et j’ai donc continué en y ajoutant des œuvres et notamment celles de ma mère, qui vient en Russie depuis le début des années 1970 et a réalisé des portraits de Moscovites sur porcelaine. Maintenant, cette exposition va vivre sa vie en province : à Iaroslavl, Rybinsk et Kostroma. C’était exactement ce que je voulais, que l’art m’emmène voyager.

LCDR : Vous revenez juste de Mourmansk, d’ailleurs ?

M. D-V-B. : Oui. J’ai commencé à travailler avec une autre photographe à Moscou, Laure Debrosse, également sur les territoires abandonnés, les friches industrielles. Notre souhait est de donner une représentation vivante de tous ces endroits désertiques, qui sont en transition : ils vont être transformés en lofts, centres d’art ou bureaux, et je trouve intéressant de les figer avant que cela n’arrive. C’est dans cette optique que nous sommes allées à Mourmansk. Nous avons fait du couchsurfing – le but n’était pas d’être logé gratuitement mais de rencontrer des gens du coin, qui, comme tous les Russes, adorent leur ville. Les gens qui nous ont accueillies ont été incroyables : ils sont venus nous chercher à l’aéroport, littéralement sur le tarmac. Notre hôte avait même pris une demi-journée de congé et avait décoré la chambre des enfants dans laquelle nous couchions avec des mots de bienvenue – le fils dormait sur le canapé du salon, la fille avec ses parents.

Marie de La Ville Baugé à Mourmansk. Crédits : Laure Debrosse
Marie de La Ville Baugé à Mourmansk. Crédits : Laure Debrosse

LCDR : C’est comment, Mourmansk ?

M. D-V-B. : C’était la fonte des neiges, il y avait des couleurs très minérales : des nuances de marron, de beige, de noir, de blanc. C’est vallonné, il y a énormément de perspectives : la ville a été entièrement reconstruite après la guerre – de grandes tours se succèdent sur différents plateaux, on dirait une mer d’immeubles rythmée par des lignes verticales, c’est très beau. Et la nature environnante est extraordinaire.

Les gens veulent travailler, mais il n’y a rien.

LCDR : Que disent les gens de la vie là-bas ?

M. D-V-B. : Ils disent que le moment où ils se sentent le mieux, c’est pendant la nuit polaire – c’est là qu’ils dorment le mieux. Ils racontent même qu’ils ne peuvent pas dormir quand c’est le jour polaire, ou même le jour normal. En Europe, ils ne dorment pas non plus. Ils disent aussi que les gens du Nord sont différents – ça, je ne peux pas juger, mais c’est vrai que je n’avais jamais été accueillie comme ça.

LCDR : La région de Mourmansk est devenue tristement célèbre suite au film Léviathan…

M. D-V-B. : Le village de Teriberka, oui. C’est totalement lunaire, et par ailleurs tout à fait fidèle à ce que l’on voit dans le film, en encore plus désolé, même – et à la fois plein d’espoir. Je ne voulais pas spécialement visiter le village du film, mais je cherchais un endroit à visiter en bord de mer – et la plupart sont des zones militarisées interdites d’accès. La côte russe est très peu peuplée dans cette région, alors qu’en Norvège, il y a des ports tous les 40 kilomètres.

LCDR : Que pouvez-vous dire d’autre sur Teriberka ?

M. D-V-B. : Ça ressemble à un paysage d’après-guerre : l’hiver est passé dessus, les couches de neige s’amoncellent sur des baraques en bois qui, partout à perte de vue, sont écroulées. Même l’usine de poisson qui figure dans le film a fermé il y a deux mois. Il y a deux ou trois épiceries, dans lesquelles on a dû croiser un client en trois jours – il venait acheter de la vodka. Les gens veulent travailler, mais il n’y a rien. En revanche, il y a une école, qui marche très bien, et dans laquelle il se passe plein de choses. J’aimerais que les photos qu’on a prises redonnent un certain attrait à la région – car on a vraiment envie d’y revenir. La nature est violente, sauvage, mais superbe. Dans les années 1970, cette région et celle de la Finlande voisine étaient à un stade de développement similaire. Mais la Finlande a, depuis, tout misé sur le tourisme « blanc », hivernal – la Russie pas du tout. Il n’y a que la station de ski de Kirovsk, à 2h30 de Mourmansk – et qui paraît-il est absolument géniale, par ailleurs.

Moscou. Crédits : Marie de La Ville Baugé
Moscou. Crédits : Marie de La Ville Baugé

LCDR : Comment réagissent les Russes à vos tableaux ?

M. D-V-B. : Ils sont un peu perplexes, je crois. L’architecture soviétique, dans l’ensemble, n’intéresse pas tellement les Russes. Mais je pense qu’ils y viendront – à se réapproprier leur patrimoine architectural. Après tout, je les comprends : il y a dix ans, les tours de refroidissement d’usines électriques ne m’intéressaient pas du tout. Mais mon œil n’était pas aiguisé comme il s’est aiguisé ici.

LCDR : De quel œil voyez-vous les changements survenus en Russie depuis votre arrivée ?

M. D-V-B. : Je n’ai pas trouvé que l’évolution ait été si frappante : je dirais même que ces dix dernières années, les changements se sont ralentis – les gens qui sont là depuis 20 ans ont vu des transformations radicales, mais pas moi, je ne crois pas. À part Moscou bien sûr – qui s’est civilisée, a été nettoyée, mais ce n’est pas très emblématique de la Russie. Et puis, je préfère le chaos !

LCDR : C’est comment, d’élever quatre enfants ici ?

M. D-V-B. : Il est certain que vivre dans un endroit où il ne faut pas déshabiller et rhabiller ses enfants cent fois par jour serait plus facile, mais honnêtement, ce n’est pas une chose à laquelle je pense beaucoup. On est là, et les enfants sont très heureux. Si toi-même, tu fais en sorte de vivre du mieux que tu peux, les enfants suivent, généralement. Et il se passe à Moscou beaucoup de choses fascinantes.

LCDR : Qu’est-ce qui est devenu russe en vous ?

M. D-V-B. : Je pense qu’en fait, je suis assez russe. J’ai compris ça il y a très peu de temps. Je suis assez réservée de nature mais les gens qui me connaissent bien savent que je suis très gaie, très ouverte. Je partage aussi le sens de l’humour des Russes. On fonctionne un peu de la même façon : le premier abord peut être assez froid, mais une fois rentré dans la famille, tout change. Par contre, je ris et souris facilement, ce qui est perçu assez bizarrement ici – dans la rue, par exemple. Les gens pensent que je me moque d’eux. En France, on sourit tous un peu comme ça, je crois – et ça, je l’ai gardé. C’est mon contraste (rires) !

Aller plus loin :
Travail de Marie http://www.mariedelavillebauge.com/
Travail de Laure http://www.laure-debrosse.com/

3 commentaires

  1. Bonjour,
    Un grand merci pour votre travail au Cambodge et la fondation de l’école Sala Bai.
    Je suis guide francophone a Angkor et les étudiants formé par Sala Bai permettent d’avoir un acceuil de qualité dans les hôtels.
    J’espère que les nouveaux locaux de Salai Bai permettront de former encore plus de jeune défavoriser pour leur donner une meilleur chance dans la vie.

    1. Merci d’avoir pris la peine d’ecrire ce commentaire au sujet des eleves de Sala Bai. La construction de cette nouvelle ecole represente le passage de l’enfance et l’adolescence a l’age adulte. Cette ecole s’est construite, a appris a marcher, a deja vecu beaucoup d’emotions, a surmonte de nombreuses embuches, mais a prouve qu’elle est indispensable. Sa longue vie commence a peine! http://www.salabai.org ou en video http://www.agirpourlecambodge.org/fr/videos/video/le-parcours-de-khatna

  2. Moi aussi j’avais des idées préconçues sur Moscou qu’avec ma femme nous voyions un peu sombre ,gris et le Kremlin devait être aussi gris et sombre et même plus !!! Et à la faveur d’une croisière de Moscou à Saint Petersbourg j’ai changé d’idée et surtout de jugement! Moscou avec la Place Rouge tellement chargée d’Histoire mais aussi les très belles tours ,la forteresse , le Tombeau de Lénine ,le musée d’histoire et aussi et surtout la Cathédrale de Basile le Bienheureux ! La visite du Kremlin ,du Goum ,Du magnifique Métro ,du vieil Arbat ,la galerie Trétliakov etc etc !!! Vraiment j’ai changé d’avis là dessus !!!!!

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