Union européenne de l’énergie : Gazprom change de stratégie en Europe

Le 25 février dernier, la Commission européenne a présenté le paquet « Union de l’énergie », qui vise à rendre l’énergie plus durable, à garantir sa libre circulation et à réduire la dépendance énergétique de l’UE à l’égard de pays extérieurs. Un projet qui ne laisse pas de marbre la Russie, premier exportateur de gaz en Europe (32%) et, personnellement, le PDG de Gazprom Alexeï Miller.

Crédits : Gazprom
Crédits : Gazprom

« Nous lançons aujourd’hui le projet européen le plus ambitieux dans le domaine énergétique depuis la création de la Communauté du charbon et de l’acier. Ce projet intégrera les 28 marchés européens de l’énergie pour former une seule grande Union de l’énergie, rendra l’Europe moins dépendante en termes d’approvisionnement en énergie et garantira la prévisibilité dont les investisseurs ont tant besoin pour créer des emplois et de la croissance », a commenté Maroš Šefčovič, vice-président chargé de l’Union de l’énergie, le 25 février.

La stratégie de l’Union de l’énergie se définit autour de cinq axes principaux, comprenant l’instauration de mesures d’efficacité énergétique, de lutte contre les changements climatiques, de recherche et d’innovation, le développement de l’interconnexion des marchés énergétiques nationaux, ainsi qu’un important volet concernant le secteur de la sécurité énergétique. Ce dernier constitue une pièce maîtresse du paquet, en ce qu’il change les règles du jeu pour les compagnies énergétiques étrangères travaillant avec l’UE.

La Commission européenne compte ainsi se réserver le droit de choisir avec qui elle souhaite travailler et à quel prix, à travers la diversification des sources d’énergie, des fournisseurs et des itinéraires d’approvisionnement. La création d’un marché unique de l’énergie permettra aussi aux pays de l’UE d’opérer en tant qu’acheteur unique, afin d’obtenir les mêmes propositions contractuelles pour tous.

« L’énergie doit circuler librement dans l’UE, sans aucune barrière technique ou réglementaire. Ce n’est qu’à cette condition que les fournisseurs d’énergie pourront entrer librement en concurrence et proposer les meilleurs tarifs, et que l’Europe pourra réaliser pleinement son potentiel en matière d’énergies renouvelables », peut-on lire dans la stratégie de l’Union de l’énergie.

Un challenge d’autant plus important que l’UE est le premier importateur d’énergie au monde – pour un coût annuel de l’ordre de 400 milliards d’euros – et que six de ses membres (Bulgarie, Estonie, Finlande, Lettonie, Lituanie et Slovaquie) sont dépendants d’un fournisseur extérieur unique pour l’ensemble de leurs importations de gaz : la Russie.

« Un méga marché eurasiatique »

Crédits: Gazprom
Crédits: Gazprom

La création d’une Union européenne de l’énergie vise ainsi directement Gazprom, seul exportateur de gaz russe, pour qui l’Europe constitue aujourd’hui le premier marché d’exportation. Intervenant lors de la conférence « Europe et Eurasie : vers un nouveau modèle de sécurité énergétique », organisée par le club de discussion Valdaï à Berlin le 13 avril, le PDG du géant gazier, Alexeï Miller, a regretté qu’en cas de création d’une telle union, les fournisseurs encourraient désormais seuls tous les risques liés aux fluctuations de la demande, des prix, au transit et à l’extraction, alors qu’au cours des dix dernières années, le modèle de sécurité énergétique était basé sur un principe d’interdépendance.

« Jusqu’à présent, les partenaires européens participaient à tous les processus, de la recherche géologique jusqu’à la livraison finale. Mais ce modèle est en train de disparaître au profit d’un principe de pure diversification des marchés, des ressources, des distributeurs et des moyens de transport », a souligné Alexeï Miller.

L’absence d’engagement de ses clients européens place le groupe russe dans une situation financière dangereuse, puisque ses capacités d’extraction et de transport sont fixées sur la base des volumes mentionnés dans les contrats annuels signés. Le gazoduc Nord Stream, par exemple, a été conçu spécialement pour alimenter l’Allemagne depuis la Russie et financé à 51 % par Gazprom, 15,5 % par Wintershall Holding, 15,5 % par E.ON Ruhrgas (Allemagne), 9 % par Gasunie (Pays-Bas) et 9 % par GDF Suez (France). Plus de 30 milliards de mètres cubes de gaz ont transité par ce gazoduc en 2014. Si Berlin venait à réduire ses commandes, c’est ainsi la corporation russe qui subirait le plus de préjudices.

« L’Union européenne doit nous dire clairement : Nous avons besoin de ces capacités, nous comptons dessus. Or, personne ne nous fournit de telles garanties. Ainsi, nous devons assumer seuls les risques de la création de nouvelles infrastructures de transport et d’extraction. Nous enregistrons en permanence des pertes financières dues à l’entretien des gazoducs existants et à la non-utilisation de la totalité de leur potentiel », a souligné M. Miller.

Gazprom ne s’avoue toutefois pas vaincu, et son directeur n’hésite pas à mettre l’Europe en garde : « Il serait dès lors absolument normal d’utiliser ces capacités excédentaires pour répondre à la demande d’autres marchés, et plus particulièrement aux asiatiques », a-t-il lancé.

Alexeï Miller ne cache d’ailleurs pas que son groupe est en train de passer d’une stratégie européenne à une stratégie eurasiatique. « Un méga marché gazier eurasiatique se forme actuellement. Gazprom a déjà lancé la création de capacités de transport de gaz vers l’Est », a-t-il ajouté.

Quant à la volonté de l’UE de mettre en place un prix unique sur le gaz, Alexeï Miller a rappelé à ses partenaires européens qu’ils n’en sortiraient pas tous gagnants. « Si la Commission européenne décide de fixer un prix unique, vous comprenez qu’il ne peut pas s’agir du montant le plus bas auquel nous vendons le gaz à certains pays. À l’inverse, ce sera probablement le montant le plus élevé. L’Allemagne, qui bénéficie du meilleur tarif, est-elle prête à payer plus cher son gaz qu’aujourd’hui ? », a-t-il interrogé.

À propos du modèle de diversification européen, le PDG de Gazprom a également souligné que la construction du Turkish Stream, projet de gazoduc alternatif contournant l’Ukraine et visant à remplacer le South Stream suspendu fin 2014, ne serait prise en charge par le groupe russe que jusqu’à la frontière grecque. « Les risques liés à la construction des infrastructures à partir de la frontière reposeront sur la Commission européenne. Et les délais sont très courts : elles doivent être achevées pour fin 2019. Si ce n’est pas le cas, nous ne pourrons pas être tenus pour responsables. Comme on dit en Russie : être prévenu, c’est être armé », a-t-il insisté, avant d’alerter ses partenaires européens : « Le South Stream a été bloqué afin de maintenir le statu quo lié au transit via l’Ukraine. Si quelqu’un s’imagine qu’en bloquant le Turkish Stream, il atteindra les mêmes résultats, il commet une grossière erreur », a-t-il martelé.

Le directeur de la corporation russe a conclu son allocution sur la question très épineuse de l’Ukraine, rappelant que le transit par ce pays demeurait le chaînon le plus faible dans les échanges russo-européens. « La décision de faire transiter 90 % du gaz russe par le territoire ukrainien était un cadeau de l’Union soviétique à l’Ukraine au début des années 1990. Mais quand un cadeau est utilisé comme un instrument de manipulation, cela ne peut durer longtemps », a-t-il souligné, précisant que le contrat signé en 2009 avec Kiev serait observé jusqu’à sa date limite, soit fin 2019.

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