Dans les coulisses des Prix du Courrier de Russie

Le dernier vendredi de mars 2015, le Courrier de Russie a remis ses prix à des personnalités russes et françaises qui ont « fait preuve de courage et d’indépendance d’esprit dans l’exercice de leur art et de leur métier ». Parmi de nombreux écrivains, journalistes, artistes et humanitaires remarquables, nous avons sélectionné cinq personnes qui partagent des valeurs particulièrement chères à notre rédaction : réflexion indépendante, fidélité à soi-même, intégrité de la conscience.

Nos lauréats ont cette heureuse capacité de penser par eux-mêmes, de définir leur position et de l’assumer fermement. Mais ils savent aussi se remettre en question. Aux idées toutes faites, ils préfèrent la quête permanente. Ils ne se contentent pas des réponses données, continuant sans relâche de s’interroger sur eux-mêmes et le monde qui les entoure.

Quand, quelques jours avant la cérémonie, nous avons appelé Edouard Limonov pour lui dire que le Courrier de Russie comptait lui décerner un prix, l’écrivain n’a pas voulu nous croire. « Un prix ? Mais on ne m’a jamais donné de prix, seulement des peines de prison ! », nous a-t-il répondu.

En effet, Edouard Limonov a passé trois ans dans les prisons de Russie, accusé de fomenter des insurrections pour la défense des russophones au Kazakhstan. Mais les enquêteurs n’ont pu établir de preuves tangibles : l’écrivain a finalement été relaxé. En prison, il a écrit huit livres : tous racontant une vie d’homme – sa vie à lui et celle de tous les êtres qui refusent d’entrer dans les cadres, d’accepter les vérités toutes faites, de se conformer à des choix qui ne sont pas les leurs. Ce qu’une vie peut être, Limonov ne l’a pas appris dans des livres. La vie, il la vit – de toutes ses forces, à pleines dents, et tant pis si le goût en est souvent amer. Limonov n’est pas de ceux que l’on invite aux cocktails mondains : malgré son air discret, il est encombrant. Quand il entre dans une pièce, entrent avec lui toutes ses comtesses parisiennes, ses SDF new-yorkais, ses six femmes et ses innombrables maîtresses, mais aussi ses voisins ivrognes de Kharkov, ses journaux clandestins, ses bunkers du centre de Moscou et leurs habitants intransigeants et entiers. Limonov a agi là où tant d’autres ont hésité. Il a marché dans l’abîme quand d’autres reculaient en courant. Quand il arrive à une soirée, on aperçoit derrière lui ses ombres. On ne voit qu’elles, en fait : soudain, elles prennent chair et vous parlent, au grand dam des belles dames habillées qui, comme par miracle, deviennent invisibles.

Dmitri Olchanski, primé pour ses essais incisifs sur la vie russe, a déclaré lors de la cérémonie qu’Edouard Limonov avait « exercé sur sa génération une influence colossale ». Une capacité à ne pas choisir un camp mais à proposer une vision originale du monde, à toujours suivre sa voie propre. Ce qu’a toujours fait Limonov et ce que tente de faire Olchanski. Quand Olchanski est entré pour la première fois dans les locaux de la rédaction du Courrier de Russie, en 2011, Jean-Félix de La Ville Baugé, notre directeur de la publication, s’est dit : « Voilà un intellectuel du XIXème siècle. Tout droit sorti d’un roman russe. »

En effet, ce spécialiste de philosophie religieuse, ce passionné d’avant-garde soviétique, cet amoureux désespéré d’architecture moscovite d’avant la révolution, par l’éventail de ses intérêts et la profondeur de ses connaissances – aussi subtiles qu’inutiles – rappelle les essayistes de l’époque impériale, de cette époque où lire les auteurs byzantins dans le texte était une chose on ne peut plus normale pour tout diplômé de gymnase classique… À partir de l’histoire russe, qu’il connaît sur le bout des doigts, Dmitri Olchanski propose une lecture de l’actualité fine et singulière : il prend toujours une position non partisane et au-delà des clichés. Il propose un regard attentif, précis et juste sur ce qui se passe autour. Un regard plein de compassion pour les malheurs russes et d’amour sincère pour sa terre et ses compatriotes. Un regard sans complaisance ni dénigrement. Une chose bien rare, de nos jours.

Lire Olchanski est rafraîchissant. Tout comme regarder les films d’Alexandre Veledinski. Dans son dernier grand long-métrage, Le géographe a bu son globe, à partir du roman éponyme d’Alexeï Ivanov, Veledinski poursuit une quête entamée bien avant lui par les grands écrivains russes. Le réalisateur se tourne vers le personnage préféré de la littérature russe : un petit homme. Un loser. Un homme qui, à 40 ans, n’a ni poste enviable ni vie exemplaire, un qui n’a pas « fait carrière » ni accumulé les « succès ».

Veledinski écrit un nouveau chapitre de l’histoire entamée par Pouchkine et Gogol, sur l’importance capitale du petit homme. Car un être humain, quelque insignifiant qu’il puisse paraître aux yeux de ses proches, n’est jamais petit à ceux de celui qui est au-delà… Et oui, Veledinski, fidèle à sa culture, marchant dans les pas de ses éminents prédécesseurs, a fait un film indéniablement chrétien. Bouleversant. Fou. Grand. « Le Russe est prêt à vendre sa chemise pour ne pas vendre son âme »,
a-t-il déclaré en interview au Courrier de Russie, résumant son idée principale.

Étudier l’humain dans sa complexité, sans détourner le regard de ses abîmes, sans passer à côté de ses grandeurs. C’est l’objectif que se pose la lauréate du prix du journalisme du Courrier de Russie, la correspondante remarquable de Rousskiï Reporter Marina Akhmedova. Avec son allure noble et son regard altier, cette femme d’une beauté rare aurait pu briller sur les podiums. Elle a choisi de devenir journaliste de guerre. Après avoir sillonné les routes de Tchétchénie et du Daghestan, Marina Akhmedova est allée plusieurs fois dans le Donbass, cette région ensanglantée par une guerre fratricide depuis un an déjà. Avec un courage extraordinaire, Marina a arpenté les champs de bataille. Elle est entrée dans des morgues et dans des prisons. Elle a vu des villages rasés et recueilli des témoignages de survivants. Elle a parlé aux combattants des deux côtés, traduit aussi fidèlement que possible leur désarroi et leur colère – communs. Dans cette guerre où chacun croit de son devoir de prendre parti, Marina Akhmedova est peut-être la seule à avoir refusé de choisir un camp. Ses collègues caractérisent ses reportages d’« objectifs jusqu’à la schizophrénie » – ce qu’elle prend comme un compliment. « L’objectivité ne peut pas être abstraite, a-t-elle déclaré lors de la cérémonie de la remise des prix du Courrier de Russie. Je travaille principalement à l’Est de l’Ukraine, là où il y a la guerre, mais ma meilleure amie est Ukrainienne et vit à l’Ouest du pays. Chaque fois que j’écris mes reportages sur le Donbass, je le fais de façon à ne pas l’offenser. »

Ne jamais blesser l’autre. Au contraire – venir à son secours, apaiser ses maux, alléger ses peines, et puis aller plus loin et changer radicalement le système : créer une structure nouvelle à même d’aider les personnes malades et démunies plus efficacement que par le passé. C’est le pari que s’est fixé le médecin Xavier Emmanuelli et qu’il a tenu avec brio, en créant Médecins sans frontières, d’abord, et le Samu Social ensuite. Dans les années 1990, alors que Moscou grouille d’enfants des rues, le docteur Emmanuelli se précipite à leur secours. Il crée des patrouilles de médecins qui sillonnent les rues de la capitale afin d’apporter une aide d’urgence aux enfants défavorisés. Le Samu social fonctionne tellement bien que la mairie de Moscou le prend sous sa houlette. Le modèle inventé par le médecin français devient partie intégrante du système russe de protection sociale. « Les hommes sont un : qu’on soit petit, grand, noir, c’est la famille humaine – et on s’en rend compte à travers la pathologie. Un électrocardiogramme révèle les mêmes souffrances de Marseille à Vladivostok. C’est la providence qui m’a poussé à réaliser mon rêve de fraternité. Mon rêve était d’être avec les autres tout le temps, au creux des autres », a déclaré le lauréat du prix de l’humanitaire dans son interview au Courrier de Russie.

Le Courrier de Russie tient à remercier ses partenaires : l’Occitane, Table Talk et Les Z’amis de Jean-Jacques, pour la réussite de sa remise des prix 2015.

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