Conduire des trains et être une femme en Russie

Parmi les métiers interdits aux femmes en Russie, on trouve celui de « conducteur de train et son adjoint ». Mais toute règle a ses exceptions. Le site Afisha Gorod a interrogé Ioulia Iourova, conductrice de trains Aeroexpress qui relient la capitale russe aux aéroports. Récit à la première personne.

Ioulia Iourova, conductrice de trains Aeroexpress. Crédits : ns.viasakha.ru
Ioulia Iourova, conductrice de trains Aeroexpress. Crédits : ns.viasakha.ru

Sur sa vocation

Lorsque j’étais en troisième ou en seconde, une de mes amies et moi avons dû, un jour, prendre l’elektritchka pour rentrer de Moscou. Or, ce qu’indiquait le panneau d’affichage ne correspondait pas à ce qui était écrit sur le train. À qui demander de l’aide ? Nous sommes allées trouver le conducteur du train. Il n’y avait pas de rideaux dans sa cabine – tout était visible : tous les leviers de commande sur le tableau de bord derrière lui. Je ne sais pas ce qui m’a pris mais je lui ai demandé : « Pourquoi y en a-t-il autant ? » – « Pourquoi, ça t’intéresse ? » – « Oui. » Il m’a dit : « Entre alors, je vais t’expliquer. » C’est là que j’ai décidé de devenir conductrice de trains.

Après la terminale, je me suis présentée à la commission d’entrée du collège des chemins de fer n°52 de Moscou. Il y avait une femme très gentille, qui est ensuite devenue mon enseignante. Elle a été très étonnée lorsque je lui ai dit que j’étais venue déposer des documents pour devenir conductrice adjointe. Elle a appelé le vice-directeur, qui s’est exclamé : « Ce n’est pas autorisé ! La charte stipule clairement que nous n’acceptons que les hommes. » Plutôt que de faire demi-tour, je lui ai demandé de me montrer cette charte. Il a apporté le document et, après l’avoir lu, je lui ai dit : « Rien ne stipule ici que seuls les hommes sont acceptés. » En définitive, ils m’ont proposé un compromis : je pouvais suivre la formation de conducteur à condition de m’inscrire également à celle d’ajusteur. Ils m’ont convaincue en me disant qu’il n’y avait pas d’autre option possible. C’est pourquoi, alors que la formation de conducteur adjoint ne dure que dix mois, j’ai étudié deux ans et dix mois au collège.

Dans le train que je conduis, les risques sont minimes.

Dès le début, on m’avait prévenue que réussir l’examen pratique ne poserait aucun problème mais qu’il serait difficile de trouver du travail ensuite. Dans un premier temps, j’ai été ajusteur – ce qui ne m’effrayait pas du tout, d’ailleurs. Mais ensuite, un contrôleur de la sécurité ferroviaire est venu nous donner des cours – c’était en dernière année. J’avais justement passé un peu plus tôt un entretien au dépôt Pererva, à Moscou, dont la direction était très sympathique. Je suis allée voir le contrôleur et je lui ai dit quel était le métier de mes rêves. Il m’a répondu qu’il en parlerait au directeur des chemins de fer. Et au cours suivant, il m’a annoncé qu’on m’autorisait à travailler comme conductrice. C’est comme ça que je suis devenue conductrice adjointe d’un elektritchka de banlieue – un « vert », comme on les surnomme au dépôt Pererva.

Sur les difficultés du travail

Si les femmes ne peuvent pas être conductrices, c’est moins du fait du travail physique intense qu’à cause des rayonnements électromagnétiques. L’arrêté gouvernemental n°162 énumère les conditions de travail dangereuses de cette profession : le bruit, les vibrations et les champs magnétiques. À cet égard, peu importe que l’on soit conducteur ou conducteur adjoint. Tout dépend des conclusions de l’expertise faite sur le lieu de travail. Par ailleurs, les trains modernes répondent en général aux normes de sécurité. Dans le train que je conduis, les risques sont minimes.

Sur les petits plus

Tous les conducteurs et leurs adjoints travaillent en binôme – c’est très rare qu’un adjoint ne travaille pas avec son conducteur attitré. Je n’ai eu à passer aucun entretien particulier ; Vladimir, mon collègue, n’avait justement pas d’adjoint quand je suis arrivée, et on m’a simplement dit que je travaillerais avec lui. Il n’a fait aucune plaisanterie me concernant. C’est un homme très poli et réservé. Généralement, mes collègues sont des gens instruits, avec des principes moraux élevés. Je suis bien tombée. Je n’ai jamais demandé de l’aide, je n’y ai même jamais fait allusion, mais il arrive qu’un collègue me donne un coup de main pour exécuter un travail difficile. Sans me poser la question, parfois. Simplement parce qu’ils sont bien élevés. C’est comme lorsque vous voyez une vieille dame avec un caddie rempli. Bien sûr, elle arrive à le pousser toute seule mais, si vous êtes bien élevé, vous l’aiderez, pas vrai ? C’est la même chose, ici : si quelqu’un n’a rien d’autre à faire, s’il ne doit pas tout laisser en plan pour apporter son aide, pourquoi ne pas le faire ? Pourtant, je ne considère jamais cela comme un dû – je dois savoir tout faire moi-même et je sais le faire. Mais c’est agréable, bien sûr.

Les gros mots ne me dérangent pas du tout.

Le vestiaire du dépôt est mixte, mais on a disposé spécialement pour moi des armoires, de façon à créer une sorte de petite pièce à part. Tu as la place d’entrer et de faire un tour sur toi-même – c’est tout. Mais personne ne me voit et je ne vois personne, il n’y a aucun problème. Et même s’il y en avait, je n’ai pas de préjugés – il y a d’autres endroits où se changer. Après tout, je suis venue travailler dans un endroit où il n’y avait initialement que des hommes, c’est donc à moi de m’adapter à eux, et non l’inverse. Les gros mots ne me dérangent pas du tout. Il suffit que je fasse la sourde oreille – ce qu’il faut entendre, je l’entends ; le reste, non. Et même si, un jour, quelqu’un ne souhaite pas travailler avec moi, cela ne me vexera absolument pas. S’il y avait beaucoup de femmes, si c’était une profession mixte, ce serait différent. Mais là, c’est une réaction normale – je réagirais sans doute de la même façon, à leur place. On peut discuter autant qu’on voudra de la bonté et de l’absence de préjugés, mais il s’agit d’un travail sérieux ! Nous ne sommes pas simplement deux personnes assises dans une cabine. Chacun a ses responsabilités et, sans confiance mutuelle, ce serait très difficile. Il est vrai que je me suis toujours entendue rapidement avec les gens. Mais je ne suis pas simplement venue passer le temps avec des amis, j’aime vraiment mon travail.

Trains Aeroexpress. Crédits : etretyakov.typepad.com
Trains Aeroexpress. Crédits : etretyakov.typepad.com

Sur la réaction des passagers

Les passagers sont bien plus étonnés que mes collègues. Récemment, on a eu un problème avec l’éclairage, qui n’était pas à la puissance maximale dans un wagon. Pour y remédier, il fallait ouvrir une armoire qui se trouve dans le sas du wagon. J’y vais et, alors que je manipule le cadenas, une retraitée accourt en s’exclamant : « Qui êtes-vous ? Je vais appeler la police ! Que faites-vous ? Pour qui vous prenez-vous ? » J’ai fini par lui montrer mon badge, je voulais même lui présenter mon autorisation de contrôle de la sécurité électrique, mais elle n’est repartie qu’après que j’ai terminé et que les lumières se sont complètement allumées. Si un homme était venu réparer le circuit, je pense qu’elle ne lui aurait pas prêté la moindre attention.

Je ne suis pas d’accord pour changer de métier mais on ne va quand même pas se séparer pour ça…

Sur son fiancé

J’ai rencontré mon fiancé au dépôt – il est conducteur de train, on faisait partie de la même équipe dans l’elektritchka vert. Pour être honnête, lorsque nous avons commencé à sortir ensemble, il n’a plus vu mon travail d’un bon œil. Parce qu’à 27 ans, il faut penser à d’autres choses – fonder une famille, etc. Et évidemment, il est impensable de continuer à travailler comme conductrice adjointe quand on est enceinte – le jour où j’annoncerai ma grossesse, je devrai faire un travail plus facile. Mais nous avons appris à ne pas en parler, nous nous sommes simplement mis d’accord pour ne pas évoquer le boulot à la maison. Nous essayons de faire comme si aucun de nous ne travaillait aux chemins de fer. Que faire d’autre ? Je ne suis pas d’accord pour changer de métier et aller travailler dans un bureau, mais on ne va quand même pas se séparer pour ça… J’ai le droit de travailler où je veux.

Sur les autres femmes

Au début, j’aspirais simplement à exercer le métier de mes rêves. Lorsque j’y suis arrivée, des femmes ont commencé à s’adresser à moi parce qu’elles voulaient aussi travailler pour les chemins de fer. Honnêtement, je ne veux pas les décourager mais je ne peux pas non plus leur dire : « Ah oui, tout est vraiment super, venez travailler chez nous. » J’estime qu’il est de mon devoir de leur expliquer que ce n’est vraiment pas facile. Mais si elles sont prêtes à aller jusqu’au bout, alors je suis ravie de les aider. C’est intéressant, parce que ceux qui conduisent réellement des trains expliquent simplement que c’est un métier difficile. Ils ne dissuadent pas les jeunes femmes, ils leur demandent simplement si elles en sont capables. Alors que ceux qui ne sont pas du tout concernés, qui ont une tonne de préjugés et pensent que les conducteurs sont des hommes grossiers assis dans une cabine et qui manipulent des leviers, ceux-là essayent de décourager les femmes. Ils ont essayé de me décourager, moi, et certains essayent encore. Mais ce ne sont que des préjugés. Je connais peut-être cinq filles qui rêvent de devenir conductrices adjointes. Et j’aimerais évidemment que le chemin soit plus facile pour elles.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *