Arnaud Dubien : « Il sera difficile de sortir de la crise mais le pire est sans doute derrière nous »

Dans une interview accordée au magazine pétersbourgeois Gorod 812, le directeur de l’Observatoire franco-russe Arnaud Dubien explique pourquoi Russes et Français ne se comprennent pas toujours, et comment on peut remédier à ce problème.

Arnaud Dubien, Directeur de l'Observatoire franco-russe
Arnaud Dubien, Directeur de l’Observatoire franco-russe

Gorod812 : Quelle est la mission de l’Observatoire ?

Arnaud Dubien : Notre centre est relativement jeune – il a trois ans. L’Observatoire a été créé à l’initiative du Conseil économique de la CCI France Russie, qui regroupe une vingtaine de patrons de très grandes entreprises russes et françaises.

Le Conseil a décidé de créer ce centre d’analyse après avoir constaté le manque d’analyses et d’informations fiables sur la Russie en France et sur la France en Russie. L’abondance de représentations mutuelles biaisées pose un problème pour les relations économiques bilatérales.

Le projet principal de l’Observatoire est son rapport annuel sur l’état de la Russie : le Yearbook. Deux éditions sont déjà sorties, en 2013 et 2014. La version russe est traditionnellement présentée à l’occasion du Forum économique de Saint-Pétersbourg, et la version française – à l’Assemblée nationale, à Paris, lors d’un grand colloque. C’est un ouvrage sur l’économie, la politique, la société et le développement régional de la Russie. Si le tirage de ce rapport est si important chaque année, c’est grâce à ses analyses impartiales des événements et processus qui se déroulent en Russie ainsi qu’à la diversité des thèmes abordés, qui changent tous les ans.

Nous organisons de nombreux événements en France, car c’est là que vivent et travaillent ceux qui jugent la Russie – d’après ce qu’ils lisent dans les médias. Ces derniers voient la Chine et le Brésil comme des pays où se développer et investir – mais la Russie, pas toujours. Notre nouveau format – les « Journées Russie » en régions françaises – nous permet de réunir des directeurs d’entreprises locales à la chambre de commerce d’une région et leur expliquer ce qui se passe en Russie. Et nous constatons que l’intérêt de ces professionnels pour la Russie est manifeste. Il est difficile de changer complètement leur perception en quelques heures mais, suite à ces éclairages, ils viennent en Russie pour observer la situation de leurs propres yeux, pour échanger avec leurs compatriotes qui y travaillent déjà… Ainsi, nous sommes là pour amorcer le mouvement.

Pour leur part, les entrepreneurs et les gouverneurs russes ne comprennent pas toujours les spécificités de la France. Lorsqu’ils y recherchent des investisseurs, ils se limitent à Paris et oublient les régions, alors que c’est là que se trouvent la majorité des entreprises françaises, qui n’ont bien souvent même pas de bureaux à Paris.

Gorod812 : Parlons, si vous le voulez, de la façon dont la Russie perçoit actuellement l’Europe. Beaucoup de Russes ont le sentiment que la civilisation européenne connaît un déclin politique et économique. Sa forte dépendance vis-à-vis des États-Unis, ses dirigeants politiques qui manquent de charisme, les oppositions au sein-même de l’UE… Sans oublier, dans le cas de la France, le mécontentement extrême de la population à l’égard des autorités.

A.D. : Je commencerai par dire que toutes ces perceptions se forment à travers le prisme de la guerre en Ukraine. Et c’est pour cette raison que nombre d’entre elles sont exacerbées et déformées. Il y a, d’une part, la propagande, qui est fondamentalement – de tout temps et partout – destinée à la population et, qui plus est, pas à ses membres les plus exigeants ; et, d’autre part, la réalité. Et le plus important, c’est que les propagandistes ne croient pas eux-mêmes à leur propagande. Il me semble qu’à l’époque la plus idéologiquement saturée de l’Union soviétique, les représentants soviétiques comprenaient cela.

À lire la presse russe, on a l’impression que tout va mal en France

Arnaud Dubien, l'ouverture du programme «Master in European Business». Crédits : hse.ru
Arnaud Dubien, à l’ouverture du programme «Master in European Business». Crédits : hse.ru

Au cours des trois à quatre derniers siècles, l’Europe et l’Occident ont occupé une place disproportionnée dans l’histoire de l’humanité, et leur poids économique était anormal. Et naturellement, par rapport à ces indices extrêmement élevés, la part de l’Europe dans le PIB mondial va désormais diminuer – avec l’arrivée de nouveaux acteurs. Mais je le répète, il faut tenir compte de sa position de départ et ne pas tomber dans l’excès inverse. Ignorer l’Europe ne serait absolument pas justifié, c’est une erreur qui pourrait être fatale à la Russie.

Quant aux dirigeants politiques européens, on sait bien que notre époque ne donnera pas naissance à de nouveaux Churchill ou de Gaulle. Mais certaines circonstances peuvent transformer les gens.

À lire la presse russe, on a l’impression que tout va mal en France du point de vue de l’économie et de la situation migratoire, et qu’en politique intérieure, tout le monde est mécontent du président et vote pour le Front national. La réalité est évidemment un peu plus nuancée. Les chiffres de la croissance économique sont certes très modestes, mais ils indiquent un début de reprise après une très longue stagnation. Les autorités adoptent des mesures très diverses pour relancer l’économie et pour développer les start-up et les PME innovantes.

Je voudrais revenir sur la tragédie de janvier. Avant elle, la France a connu trois vagues d’attentats à la fin du siècle dernier : dans les années 1970, 1980 et 1990. Ainsi tout le monde avait-il conscience que, tôt ou tard, il pourrait y avoir une nouvelle vague. En outre, de nombreuses menaces ont été proférées ces derniers temps contre la France par des groupes islamistes, et des Français ont même été exécutés au Sahel. L’acte n’était donc pas si surprenant en lui-même. Ce qui nous a choqués, c’est la cible choisie par les terroristes : jamais, dans une histoire de la France pourtant riche en guillotines, révolutions et contre-révolutions, une attaque n’avait été dirigée contre la rédaction d’un journal.

À ce propos, même parmi des Russes très intelligents, instruits et ouverts, j’ai pu constater l’existence d’une autre idée reçue sur les Français. Quand nous, Français, parlons de concepts comme la liberté d’expression, beaucoup de Russes voient dans ces propos une « hypocrisie pathétique des mangeurs de grenouilles », alors qu’ils reflètent des convictions réelles, formées il y a longtemps et transmises de génération en génération.

Enfin, quant au Front national, les dernières élections ont montré que, malgré son enracinement dans les régions, ce n’est pas devenu le parti numéro un en France, ce dont était quasiment convaincue Marine Le Pen. À la surprise générale, c’est Nicolas Sarkozy qui a été le véritable vainqueur de ces élections, alors que son récent retour en politique n’avait pas démarré de la façon la plus convaincante. Par ailleurs, malgré sa faible cote de popularité, François Hollande a encore des chances de remporter la présidentielle de 2017 s’il arrive au second tour contre Marine Le Pen – aussi paradoxal que cela puisse paraître aujourd’hui.

Cela ne sert à rien de se voiler la face : les relations entre nos pays traversent aujourd’hui une période extrêmement difficile. Néanmoins, il me semble qu’il y a une lumière au bout du tunnel. Il sera difficile de sortir de la crise, mais le pire est sans doute derrière nous. Il est trop tôt pour parler de normalisation des relations Russie-UE, mais les pays européens qui souhaitent leur amélioration sont très nombreux. Début février, François Hollande a prononcé ces paroles, simples mais très justes : « La Russie est un pays ami ». Ni l’Allemagne, ni les États-Unis n’ont tenu de propos similaires.

Traditionnellement, deux camps s’opposent en Occident : ceux qui voient la Russie à la marge de l’Europe – et, de préférence, le plus loin possible – et ceux qui estiment que, même sans être membre de l’OTAN ni de l’UE, la Russie fait partie de la grande Europe. Les personnes lucides comprennent que la Russie et l’UE doivent se rapprocher, sans quoi les seuls gagnants seront les États-Unis et la Chine.

Les relations entre l’UE et les États-Unis sont un autre thème dont les Russes raffolent : ils décrivent à tout bout de champ l’Europe comme un « satellite américain ». Mais là aussi, la réalité est bien plus complexe. On ne peut pas dire que l’Europe se contente de suivre les États-Unis – mais on ne doit pas non plus s’attendre à ce qu’elle s’oppose à eux systématiquement.

1960 et 1970 sont les années où nos pays se sont exprimé l’amitié la plus sincère

Arnaud Dubien. Crédits: l’Observatoire franco-russe
Arnaud Dubien. Crédits: l’Observatoire franco-russe

Gorod812 : En suivant la situation en Russie, vous vous rendez peut-être compte que beaucoup d’entre nous ne s’attendaient pas à une réaction occidentale aussi sévère sur l’Ukraine. Nous pensions que les intérêts économiques l’emporteraient et que la pression serait moins forte. La réaction aux « agissements de la Russie » fait-elle aujourd’hui l’objet d’une polémique au sein de la classe dirigeante française, ou la perception est-elle unanime ?

A.D. : Au sujet de la Crimée, tout a été dit de façon très claire dans la position officielle de l’UE : le redécoupage des frontières est un anachronisme, et, même si beaucoup connaissent l’histoire de la Crimée, son rattachement est qualifié d’« annexion ». À ce propos, j’aimerais rappeler ce qui s’est passé à partir de 1939, après que la France n’a pas reconnu l’entrée des pays baltes dans l’Union soviétique. Les autorités françaises ont par la suite conservé l’or de ces républiques pendant un demi-siècle, avant de le leur restituer après leur indépendance. Nous n’avons pas reconnu l’intégration des pays baltes en URSS, mais cela ne nous a pas empêché de coopérer activement avec elle. Et les années 1960 et 1970 sont celles où nos pays et nos peuples se sont exprimé l’amitié la plus sincère.

Je pense que les sanctions européennes seront progressivement levées si la situation en Ukraine se normalise. Mais celles qui visent la Crimée seront maintenues.

Gorod812 : L’élite française cherche-t-elle à comprendre le comportement de la Russie ?

A.D. : De façon générale et dans le monde entier, la volonté de se comprendre fait aujourd’hui défaut dans les relations entre les pays. Rares sont ceux, à Moscou comme en Occident, qui essayent de comprendre la vision du monde, les craintes et les aspirations de l’autre, de se mettre à sa place. Il n’y a même pas de tentative élémentaire, ce qui est pourtant une approche de base, pour les diplomates, par exemple. À l’heure actuelle, beaucoup de parlementaires, tant russes qu’européens, préfèrent entretenir des polémiques aigries plutôt que de mener des débats constructifs. Une guerre de propagande a lieu, dans laquelle les analystes, les journalistes et les politiques sont nombreux à se laisser emporter. C’est très inquiétant.

Gorod812 : Les hommes d’affaires se laissent sans doute moins « emporter ». La Russie s’attendait à ce que son récent rapprochement économique avec la France lui garantisse la loyauté politique de cette dernière. Les entreprises françaises présentes en Russie exercent-elles aujourd’hui une pression sur leur gouvernement pour débloquer les processus économiques ?

A.D. : Les entreprises françaises ne s’occupent pas de politique et ne discutent pas de la légalité du rattachement de la Crimée à la Fédération de Russie. Cependant, les hommes d’affaires souhaitent qu’il y ait une séparation entre la politique et l’économie. À la Chambre de commerce et d’industrie franco-russe, on pense que les sanctions économiques ne sont nullement en mesure d’influer sur le dénouement de la crise : beaucoup de Français comprennent que, même si les sanctions portent un coup à la Russie, elles n’ont aucune influence sur Vladimir Poutine. Aujourd’hui, les chefs d’entreprise français font tout leur possible pour sauver ce qu’ils ont si minutieusement construit en Russie – 12 milliards d’euros d’investissements directs, des usines, des ateliers, des fermes porcines… Une autre particularité des relations économiques franco-russes, c’est que les technologies de pointe représentent deux tiers de nos exportations vers la Russie, ce qui n’est pas le cas de la Chine, par exemple. La France ne peut vraiment pas se permettre de sacrifier ces milliards d’euros d’exportations vers la Russie.

Il me semble que, dans l’ensemble, la position de la France est bien plus modérée que celle de nombreux autres États-membres de l’UE.

Ce serait formidable si le président russe acceptait de rencontrer des chefs d’entreprises français

Gorod812 : Les entreprises françaises implantées en Russie ne se heurtent-elles pas à des obstacles supplémentaires, liés à l’image de leur pays ?

A.D. : Les difficultés de financement dues aux sanctions sont actuellement très problématiques pour les sociétés françaises présentes en Russie. Les banques ont peur des États-Unis, surtout après l’affaire de BNP Paribas, à qui les Américains ont infligé une lourde amende pour avoir violé les sanctions contre l’Iran. Étant donné que les sanctions américaines contre la Russie sont plus sévères que celles décidées par l’UE et que toutes les banques françaises travaillent avec les États-Unis, ces dernières préfèrent ne prendre aucun risque et se tenir à l’écart de la Russie. C’est un coup terrible pour le développement des relations avec la Russie. Un banquier m’a un jour confié que ses supérieurs ne voulaient rien avoir à faire avec la Russie, qu’ils considéraient comme un pays « toxique », bien qu’ils n’aient jamais connu le moindre problème ou retard de paiement avec elle. Cette décision de ne plus travailler avec la Russie fait perdre de l’argent à tout le monde – aux banques, aux entreprises et à la balance commerciale de la France.

L’autre problème, aujourd’hui, est lié au ton négatif que la Russie adopte à l’égard de l’ensemble de l’Occident – aux discours de certains députés, aux discussions sur les réseaux sociaux. Ces messages ont atteint une ampleur critique et sont devenus un véritable problème. Il faudrait que les autorités russes envoient aux entreprises françaises un signal clair et fort, qui leur montrerait que les portes de la Russie leur sont toujours ouvertes ! Ce serait formidable si le président russe acceptait de rencontrer des chefs d’entreprises français à Moscou.

Gorod812 : Vous avez dit que vous voyiez « la lumière au bout du tunnel » et que « le pire était passé » dans les relations entre la Russie et l’UE. Quelles sont vos prévisions à court terme ?

A.D. : Il existe des chances que l’accord de paix de Minsk-2, malgré ses imperfections, soit mis en pratique, ce qui ouvrirait la voie à une levée des sanctions.

À mon avis, une normalisation des relations économiques est possible avant la fin de l’année. Toutefois, sur le plan politique, la crise laissera des traces profondes. Les positions de ceux qui voient la Russie à la marge de la civilisation européenne se sont renforcées. Et le combat sera plus rude pour nous tous qui considérons la Russie comme une partie intégrante de la grande Europe.

3 commentaires

  1. « On ne peut pas dire que l’Europe se contente de suivre les États-Unis » Merci de fournir de vrais exemples.
    Il est vrai que Hollande va au-devant des désirs US tout comme Sarko.
    Que faites vous du TAFTA ???
    « la liberté d’expression, beaucoup de Russes voient dans ces propos une « hypocrisie pathétique des mangeurs de grenouilles », alors qu’ils reflètent des convictions réelles, formées il y a longtemps et transmises de génération en génération. »
    C’est à éclater de rire, où est la liberté d’expression en France ou même dans les pays Otanesques, quand on voit qu’une pianiste pro-Russe est interdite à Toronto où elle n’avait pas à dire un seul mot, où est la liberté ???, quant à la France les exemples sont si nombreux qu’il est inutile de préciser.
    La Russie a une véritable opposition médiatique interdite en France, arrêtons de nous citer en exemple, nous n’avons surtout pas de leçon à donner à qui que ce soit.

  2. « L’autre problème, aujourd’hui, est lié au ton négatif que la Russie adopte à l’égard de l’ensemble de l’Occident – aux discours de certains députés »
    Parce qu’en France il n’y a pas de négatif envers la Russie, nos médias subventionnés dans leur intégralité sont pro-Otan, leurs infos viennent directement d’un centre Otanesque, nous en avons la preuve, un Français vivant en Nouvelle Zélande nous prouve que les images et les textes sont les mêmes ans les 2 pays, c’est une horreur de propagande anti-Russe.
    Seuls les médias alternatifs internet nous permettent d’avoir une idée de la vérité, c’est bien pourquoi de nouvelles lois sur le controle sont en train de sortir, la vérité dérange.

  3. Alors pour la pianiste :bien fait pour sa g….§
    j’ai plein de copains dans le Donbass
    ma belle sœur en vient :elle y a tout perdu
    des terroristes menés par des officiers supérieurs russes de l’armée régulière ou des services secrets entretiennent la terreur exactions en tous genre :
    arrestation et séquestrations arbitraires passages à tabac racket voire exécutions sommaires!!
    et vous trouvez que cette malheureuse à raison de soutenir ces gens ?? drôle de conception de la démocratie
    Par ailleurs il semble qu’elle se soit exprimé sur l’ukrainien de président prétendant le maitriser elle-même (ce qui semble loin d’être le cas dans ses tweets!!

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