Le chef des Tatars de Crimée revient sur le rattachement à la Russie, un an après

Moustafa Djemilev est le chef de file du Mouvement national des Tatars de Crimée. Quand Moustafa avait un an, sa famille a été déportée de Crimée en Ouzbékistan sur décret de Staline. Toute sa vie, Moustafa a lutté pour les droits de l’homme en URSS, ce qui lui a valu 15 ans de détention en camp. Revenu en Crimée en 1989, il a été élu président du Majlis (« Assemblée ») du peuple tatar de Crimée. Moustafa Djemilev s’est violemment opposé à l’entrée de la Crimée en Russie et n’a pas reconnu les résultats du référendum du 16 mars 2014. Il est aujourd’hui interdit de séjour sur le territoire criméen.

Lire aussi l’interview d’Andreï Babitski, connu pour ses reportages virulents contre la guerre en Tchétchénie, mais qui a soutenu le choix des Criméens de s’unir avec la Russie

Moustafa Djemilev. Crédits : wikimédia
Moustafa Djemilev. Crédits : wikimédia

Reporter : L’annexion de la Crimée avait-elle été planifiée en avance, ou bien tout s’est-il passé spontanément : qu’en pensez-vous ?

Moustafa Djemilev : Une opération de ce type, ce ne peut pas être spontané. Évidemment que les dirigeants russes s’y sont préparés pendant des années, attendant simplement le bon moment. Et toutes ces années, la Russie, par la voix de son président et de divers politologues-propagandistes, a nié toute suspicion émise quant à ses intentions expansionnistes. En disant, en substance : « Ce sont des âneries, nous respectons l’intégrité territoriale et la souveraineté de notre pays-frère l’Ukraine »… Bien sûr, on aurait pu et on aurait dû se méfier et prendre des mesures de renforcement de notre capacité défensive, au moins après la guerre russo-géorgienne d’août 2008, quand la Russie a occupé une partie de la Géorgie souveraine, et que Poutine, à la question d’un journaliste ukrainien sur le fait de savoir si la Russie n’avait pas le même genre d’intentions à l’égard de l’Ukraine, a répondu que non – tant que les droits des Russes n’y étaient pas bafoués. Et je suis persuadé que personne n’a de doute sur le fait que la Russie peut, à n’importe quel moment et avec ou sans motif, annoncer que les « droits des Russes sont bafoués » dans tel ou tel pays.

R. : L’Ukraine aurait-elle pu défendre la Crimée ?

M.D. : Après l’occupation de la Crimée, notre ministre de la défense a lu à la Rada suprême un rapport sur l’état des forces armées ukrainiennes. Il s’avère que nous possédions environ 40 000 hommes en tout, parmi lesquels seulement 6 000 pouvaient être qualifiés d’ « aptes au combat ». L’équipement militaire avait été dilapidé, beaucoup d’avions et de chars n’avaient même plus de moteur. Combattre, dans un tel état, contre une armée russe de 500 000 hommes, supérieure de plus de trente fois à la nôtre était, évidemment, une perspective peu prometteuse. Bien que l’histoire connaisse des exemples de guerres gagnées contre des occupants encore plus supérieurs en termes de force de combat. En 1919-1923, la Turquie a défendu l’intégrité de son pays dans une guerre contre cinq puissances en même temps. Mais c’est vrai, à l’époque, les Grad, les Smertch et toutes ces autres saletés servant à l’assassinat de masse n’existaient pas encore.

Quoiqu’il en soit, nous concernant, la question n’était pas tant celle de l’inégalité du rapport de forces. Le principal problème était – et, malheureusement, est peut-être toujours – lié à l’infiltration de toutes les structures du pouvoir de l’Ukraine, notamment de son armée, de ses services de sécurité et de son économie, par les espions et les saboteurs russes. Akhtem Tchiïgoz, ancien vice-président du Majlis récemment arrêté, avait demandé en Crimée à un agent russe du FSB qui, avant l’occupation, était un haut fonctionnaire de la Sécurité ukrainienne : « Comment se sent-on quand on a servi autrefois un pays, et qu’on en sert désormais un autre, qui se bat contre le premier ? » Ce à quoi l’autre avait répondu sans sourciller : « Mais nous n’avons toujours servi qu’un seul pays. » Et c’est la vérité ; mais quand, ces dernières années, nous évoquions la nécessité de désinfecter les structures du pouvoir de la Crimée et de dénoncer le plus rapidement possible l’accord sur la présence de la flotte russe à Sébastopol, la Sécurité ukrainienne nous qualifiait de provocateurs et nous accusait de vouloir dégrader les relations avec le « pays-frère », la Russie.

Tatars à Bakhtchissaraï, en Crimée, en août 2014. Crédits : Viktor Korotaev/Kommersant
Tatars à Bakhtchissaraï, en Crimée, en août 2014. Crédits : Viktor Korotaev/Kommersant

Les Tatars ont résisté comme ils ont pu

R. : Dès le lendemain de la prise de la péninsule, les leaders des Tatars de Crimée ont appelé leur peuple à garder le calme. Pourquoi les Tatars ont-ils adopté une telle position qui, de l’extérieur, a semblé passive ?

М.D. : Les Tatars de Crimée, et en premier lieu leur organe représentatif, le Majlis, ont résisté comme ils ont pu, mais les possibilités étaient trop limitées. D’abord, les Tatars ne constituent que 14 % du total de la population de la république autonome. Et à Sébastopol, avec son contingent de 20 000 militaires russes et sa population de 350 000 personnes, ils ne sont même que 0,5 %. Deuxièmement, le Mouvement national des Tatars de Crimée a toujours défendu des principes de non-violence, et s’est battu pendant plusieurs décennies pour ses droits exclusivement par le recours à des méthodes démocratiques, notamment aussi sous le régime soviétique terroriste. Troisièmement, de quel appel à la résistance armée aurait-il pu être question quand nous n’avions pas d’armes ?! Car c’est aux Russes et non aux Tatars de Crimée que les troupes ukrainiennes qui ont capitulé ont rendu leurs armes. Appeler les Tatars de Crimée, dans ces conditions, à une résistance par la force aurait équivalu, à peu de chose près, à les appeler à l’auto-anéantissement de leur nation. (…)

R. : Est-il vrai que Poutine a pris contact avec vous dès avant la fuite de Ianoukovitch, en vous demandant de le rencontrer ?

М.D. : C’est la vérité. Les premières propositions de rencontre de la part de Poutine datent du 13 février, quand il était aux Jeux olympiques de Sotchi. Soit neuf jours avant la fuite de Ianoukovitch. Mais beaucoup savaient déjà alors pour sûr qu’il allait s’enfuir, y compris, visiblement, Poutine. J’ai refusé cette invitation, demandant qu’on m’explique d’abord de quoi précisément Poutine voulait parler, ce qu’il attendait de la Crimée et pourquoi il avait décidé d’en discuter avec moi et non avec les dirigeants du pays. À l’époque, nous ne nous sommes entendus que sur le fait que nous pourrions envoyer une délégation d’hommes d’affaires au Tatarstan pour renforcer les liens professionnels – délégation à laquelle je pourrais aussi me joindre personnellement.

Ensuite, après l’occupation déjà, j’ai reçu une proposition de rencontre de la part de l’ex-président tatar et « homme de confiance de Poutine » Chaïmiev. J’ai accepté, mais deux jours plus tard, Chaïmiev a annoncé que cet entretien se tiendrait non à Kazan, comme nous avions convenu, mais à Moscou, étant donné que Poutine avait aussi exprimé le souhait de me rencontrer. Je n’ai pas fourni de réponse concrète à ce moment-là, j’ai dit que je demanderai conseil aux dirigeants de mon pays et que je ne prendrai de décision qu’après ma rencontre avec Chaïmiev. C’est proprement ainsi que les choses se sont passées. J’ai demandé l’avis de notre Premier ministre Iatseniouk, qui a dit qu’il ne voyait pas de sens particulier à cette rencontre, mais que la décision me revenait. Pourtant, quelqu’un a alors diffusé dans les médias l’information selon laquelle je m’envolais pour Moscou afin de rencontrer Poutine. Je ne l’ai appris qu’une fois dans l’avion : ma femme m’a appelé depuis la Crimée en exigeant que je descende immédiatement de l’avion, affirmant qu’il serait parfaitement immoral, de ma part, d’accepter de rencontrer l’homme qui avait envahi mon pays…

La voix de Poutine était équilibrée et très polie

R. : Vous vous êtes entretenu avec Poutine avant le référendum. Sur quoi la conversation a-t-elle porté, et quelles impressions en avez-vous retirées ?

Tatars de Crimée
Moustafa Djemilev

М.D. : Au cours de l’année écoulée, on m’a posé une dizaine de fois la question de savoir s’il donnait l’impression d’être un homme normal. Mais je ne l’ai pas rencontré, j’ai simplement parlé avec lui au téléphone alors que je me trouvais à la résidence moscovite de Chaïmiev. Je peux dire que sa voix était équilibrée et très polie. Il a parlé des magnifiques perspectives pour le peuple tatar de Crimée au sein de la Russie. Et exprimé la crainte que des Tatars de Crimée ne soient entraînés dans des affrontements sanglants avec des soldats russes présents sur la péninsule.

Ce qui est intéressant, c’est qu’à ce moment même, la propagande russe et Poutine lui-même affirmaient qu’il n’y avait aucune invasion militaire russe en Crimée ! Son ton poli et flatteur n’a pas changé même après que j’ai répondu qu’on ne pouvait parler des formes de l’interaction avec la Russie dans la solution des problèmes des Tatars de Crimée qu’à une table de négociations en présence des dirigeants ukrainiens, et que, pour la conduite de négociations en bonne et due forme, il fallait absolument commencer par rappeler les troupes russes hors de notre territoire. Que, du fait des déportations sous l’Empire russe et sous les Soviets, nous n’étions plus que très peu nombreux en Crimée, mais que, en tant que citoyens ukrainiens, nous nous orienterions sur les décisions des autorités de notre pays.

Son ton n’a pas non plus été agacé lorsque, quand il a dit que le statut de la péninsule serait déterminé par l’expression de la volonté du « peuple de Crimée » lors d’un référendum prévu alors pour dans quatre jours sur la péninsule, j’ai répondu qu’un tel « référendum », dans des conditions d’occupation, serait illégal et que ses résultats ne seraient pas reconnus par les pays civilisés, que le droit à l’autodétermination n’appartenait qu’aux peuples indigènes et absolument pas à tous les immigrés sans distinction, et que l’organe représentatif du peuple indigène, le Majlis, avait déjà décidé de boycotter ce scrutin.

La conversation s’est terminée sur les mots de Poutine m’affirmant que le téléphone du bureau de Chaïmiev fonctionnait jour et nuit et que je pouvais à tout moment aller à Moscou et prendre contact avec lui au moyen de cette ligne. Mais dès le 19 avril, j’ai appris que j’avais été interdit d’entrée sur le territoire de Crimée et de Russie pour cinq ans, étant donné que je représente, apparemment, « une menace pour la sécurité et l’intégrité territoriale de la Fédération de Russie ».

R. : On sait que, depuis le début de l’annexion de la Crimée, des représentants autant du Tatarstan que des autorités russes ont activement tenté de prendre contact avec vous et, plus généralement, avec le mouvement national tatar, afin de vous attirer de leur côté. Quels arguments ont-ils avancés ?

М.D. : Déjà au moment de la planification de cette occupation, à ce que nous savons, deux stratégies coexistaient au sein des cercles russes du pouvoir à l’égard des Tatars de Crimée. La première peut se résumer à l’idée qu’il faut absolument s’entendre avec les dirigeants du Majlis, en abondant de promesses de biens à venir pour les Tatars de Crimée en « Crimée russe », qu’il faut acheter les leaders du mouvement en leur promettant des fonctions « juteuses » au sein de l’administration de la Crimée, etc. Le deuxième projet partait du principe qu’il est impossible de s’entendre avec le Majlis et qu’il faut miser principalement sur la répression, l’intimidation et le fait de semer la division. Qu’il faut provoquer la formation d’un nouveau Majlis, constitué majoritairement de Tatars « domptés ». C’est afin de réaliser la première stratégie, celle « de l’entente », que les dirigeants du Tatarstan ont été sollicités. (…)

Ils sont venus très souvent en Crimée, ont rencontré les leaders du Majlis et du Muftiat, participé aux séances de travail du Qurultay des Tatars de Crimée fin mars de l’année dernière, fait des cadeaux. Par exemple, le mufti de Crimée s’est vu offrir une luxueuse automobile, et le district de Bakhtchissaraï, un camion de pompiers. Les émissaires nous ont promis des perspectives d’investissements de plusieurs milliards en Crimée, et affirmé que les Tatars de Crimée pourraient disposer de ces investissements, à la condition, évidemment, d’être « corrects » – c’est-à-dire pro-russes.

Mais toutes leurs tentatives de s’entendre avec le Majlis ont échoué, et rapidement, les Tatars de Kazan ont été écartés du jeu. Aujourd’hui, c’est la deuxième approche qui est activement déployée, c’est-à-dire la stratégie misant sur la répression, l’intimidation et les tentatives de semer la division au cœur du Majlis. Mais dans le même temps, ils ne cessent pas d’allécher certains membres du Majlis pris séparément par diverses promesses ou de faire pression sur eux par du chantage.

8 commentaires

  1. Pourtant, il semble intelligent mais il reste réfractaire à toute objectivité. Le référendum en Crimée même sous la protection des « gens polis » était une expression démocratique de la population, au même titre qu’en Ecosse.

    Comme toujours, ces derniers temps, deux poids deux mesures pour les mêmes événements de la part de l’Occident.

  2. Tout ce dit Djemilev est crédible. Depuis la dislocation de l’URSS en 1991, la Crimée a toujours été un point d’achoppement entre l’Ukraine et la Russie avec de nombreuses tentatives pour récupérer la Crimée de la part de la Russie. Son rattachement à l’Ukraine ne fut reconnu par la Russie qu’en 1998. De plus, la Crimée a depuis 1992 des velléités d’indépendance (surtout par rapport à KIEV). L’organisation du référendum et l’occupation de la péninsule par des militaires non identifiés n’ont trompé personne. Il est fort probable que tout était planifié depuis longtemps en cas de crise avec KIEV. Du point de vue des Tatars, le fait de décider de boycotter le référendum était la meilleure solution. En effet, en tant que minorité ll valait mieux être dans un état faible (Ukraine) que dans un état fort (La Russie). Maintenant, qu’en est-il de l’afflux des Tatars de Crimée dans la région de leurs ancêtres ? Si la majorité des personnes qui se disent ou se sentent Tatars de Crimée sont majoritairement en Russie, c’est peut-être mieux pour eux d’avoir une Crimée Russe ? Il semble qu’ils aient été déplacés essentiellement en Asie centrale et qu’ils soient tous russophones.

  3. Il est bien dommage que ce monsieur n’ait pas été interrogé sur la manière dont les Tatars de Crimée avaient réceptionné le rattachement arbitraire de cette même Crimée -russe depuis presque trois siècles- à l’Ukraine en 1954 de par le bon vouloir de l’ukrainien Khrouchtchev.

  4. Comique le gars en plus,
    Les pro Russes ont droit à des Grads et Smertch dans le Donbass
    Les pro Russes ont droit à des camions de pompiers et des voitures de luxe en Crimée
    Les pro Ukrainiens ont droit à la fuite en Crimée
    Et sa petite chanson sur 1919-1923 Turque, Faudrait qu’il regarde sur l’année 1915 Turque avec les Arméniens, les Assyriens, les Grecs et même les Kurdes …..
    Les Turques exterminent les peuples qui ne vont pas dans leurs intérêts, avec les Russes c’est soit la fuite ou la guerre.

    Mais pourquoi s’obliger à respecter des frontières dessinée en dépit du bon sens par des dictateurs dont le seul but était d’asservir leurs peuples ?
    Si tout les ex pays d’URSS se mettaient autours d’une table pour voir les parties de pays peuplés par des populations d’origine étrangère et avec d’auto détermination contrôlée par l’ONU sa irait mieux.
    Les non citoyens Baltes, les Arméniens d’Azerbaïdjan et de Géorgie, les Tadjiks d’Ouzbékistan, les Russes d’Ukraine, etc ….
    Je doute que ce soit possible car trop tard …..

    J’ai aimé l’article du journaliste Babitski car pragmatique sur la Crimée et sur la Tchétchénie mais ce chef (autoproclamé) est juste un idéologue pro Kiev et rien d’autre

    Poutine n’a pas d’intérêts à parler avec ce type.

  5. @ perisco; vous connaissez la Crimée? Vous y avez des amis? vous connaissez le Russe? l ‘histoire de la Russie? Alors évitez de dire des C…. répétée par les médias de l’Ouest vendus aux USA

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *