Les Russes ne sont pas les plus conservateurs des Européens

Vladimir Magoun et Margarita Fabrikant, chercheurs à l’École des hautes études en sciences économiques de Moscou, ont réalisé en avril 2014 une étude comparative en se demandant lesquelles, des valeurs familiales européennes et russes, étaient les plus conservatrices. Le Courrier de Russie s’est entretenu avec l’un des deux auteurs, Margarita Fabrikant. 

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La famille. Sergueï Ivanov. 1907. Crédits: rusartist.org

Le Courrier de Russie: Pourquoi comparer les valeurs familiales européennes et russes ?

Margarita Fabrikant : Les médias, les hommes et femmes politiques et même la société en général évoquent souvent les « valeurs traditionnelles et familiales » pour expliquer le comportement des Russes, des Français ou encore des Grecs. Mais nous avons ainsi tendance à enfermer des groupes entiers de personnes dans des carcans, sans chercher à savoir si, en vingt ans, ces valeurs dont on parle ont évolué ou non, et comment.

De fait, la Russie est considérée de la même façon depuis deux décennies : comme un pays conservateur, attaché à ses valeurs traditionnelles. L’idée de cette étude était donc de vérifier si la société russe est toujours aussi conservatrice qu’on le prétend.

 LCDR : Comment avez-vous procédé ?

M.F : Nous avons choisi de nous concentrer sur les valeurs familiales parce qu’elles concernent la vie de chacun. Nous aurions pu demander aux sondés leur avis sur la façon dont ils établiraient la paix, par exemple ; mais dans la pratique, peu – voire aucun – d’entre eux seront amenés un jour à prendre ce genre de décisions. En revanche, nous devons tous décider, à un moment ou à un autre de notre vie, si l’on veut ou non des enfants, quel modèle de famille nous défendons, ce qui nous semble essentiel d’accomplir, etc.

Concernant les limites géographiques de notre enquête, nous avons décidé de considérer « l’Europe » dans un sens large, c’est-à-dire comme un continent. C’est pourquoi des pays comme l’Arménie ou la Géorgie font aussi partie du classement, aux côtés de l’Allemagne, de la Finlande et de la Pologne. Et, de ce point de vue, nous considérons que la Russie fait aussi partie de l’Europe.

 LCDR : Quelle était votre hypothèse de base ?

 M.F : Nous sommes partis du présupposé que la Russie est la nation la plus conservatrice d’Europe.

LCDR : Cela s’est-il confirmé ?

M.F : Dans une certaine mesure, oui. La Russie est effectivement plus conservatrice que d’autres pays européens, comme la France ou les pays nordiques. Pourtant, certains autres pays ne présentent pas des mentalités si différentes de la Russie, voire se révèlent encore plus conservateurs – c’est le cas notamment de la Grèce, de la Géorgie et de l’Arménie. Notre étude montre qu’au total, 28 pays européens sont plus progressistes que la Russie, que huit le sont moins et que 11 le sont autant. Les Russes se situent finalement au milieu du classement, au même niveau que la Hongrie, Malte ou encore la Slovaquie.

LCDR : Avez-vous eu des « surprises » ?

M.F : Oui. Concernant l’attitude des Russes vis-à-vis des homosexuels. Alors que les médias présentent quasi systématiquement les Russes comme absolument hostiles à la communauté gay, notre étude montre que cette attitude a changé. Là aussi, quant au niveau de tolérance à l’égard des homosexuels, la Russie se situe au milieu du classement des Européens. Ainsi, la moitié des pays européens – notamment la Pologne, l’Ukraine et l’Italie – sont moins tolérants que les Russes sur cette question. Et dix pays européens, dont la Bulgarie, l’Estonie et le Portugal, présentent une position similaire à celle de la Russie.

LCDR : Qu’est-ce qui a « changé » ?

M.F : Le regard des gens. Nous avons utilisé plusieurs bases de données pour étudier cette question, notamment différentes enquêtes réalisées par le centre d’études sociologiques russe Levada. Et ces études montrent clairement que les Russes sont aujourd’hui plus tolérants envers les homosexuels qu’ils ne l’étaient à la fin des années 1980.

Ce constat est toutefois à relativiser : être « plus tolérant » ne signifie pas pour autant être « en faveur » de l’homosexualité. Si certains Russes estiment aujourd’hui qu’il faut « laisser les homosexuels vivre tranquillement », beaucoup d’entre eux considèrent encore l‘homosexualité comme une maladie (22 %) et pensent qu’il faut donc « aider les gays à se soigner » (27 %). En revanche, en 2014, seuls 5 % des sondés estimaient qu’il fallait réprimer les homosexuels, contre 31 % en 1989.

LCDR : Dans quels domaines la Russie est-elle profondément conservatrice ?

L'un des deux auteurs de l'étude, Magarita Fabrikant. Crédits: Archives M. Fabrikant
L’un des deux auteurs de l’étude, Magarita Fabrikant. Crédits: Archives M. Fabrikant

 M.F : La Russie a une des positions les plus conservatrices en Europe sur la vision de la famille. Les Russes, comme les Roumains ou les Ukrainiens, souhaitent majoritairement « avoir une maison et des enfants » et considèrent largement qu’ « il faut avoir des enfants pour pouvoir se réaliser ». Mais le plus intéressant est que cette opinion, dans leur esprit, s’applique aussi bien aux hommes qu’aux femmes. Il n’y a pas de différenciation en fonction du genre, ce qui correspond à une attitude plutôt progressiste.

LCDR : Vous constatez que les Russes estiment qu’il faut absolument avoir des enfants pour se réaliser mais, dans le même temps, le taux de natalité est relativement faible en Russie… N’y a-t-il pas là un décalage ?

 M.F : Effectivement, le décalage peut paraître surprenant. Néanmoins, l’appréciation des valeurs familiales est toujours à mettre en perspective avec leur mise en pratique – et celle-ci peut s’avérer différente. Par exemple, les sondés considérant qu’il est nécessaire d’avoir des enfants pour se réaliser ne sont pas forcément ceux qui en ont déjà mais, au contraire, ceux qui ne peuvent pas en avoir pour raisons de santé, matérielles, ou autres. Et, parce qu’ils ressentent un manque, ils pensent que les enfants sont nécessaires à l’épanouissement.

Par ailleurs, notre étude ne portait pas sur les familles européennes – leur composition, leur fonctionnement, les types de configurations existantes, etc. – mais sur les représentations. C’est-à-dire sur l’image que les gens ont de la famille : comment doit-elle être composée, quel est le rôle qui doit y être dévolu à la femme, etc.

LCDR : La Russie même est un territoire immense, s’étendant à la fois sur l’Europe et l’Asie… Les Russes partagent-ils les mêmes valeurs de Moscou à Vladivostok ?

M.F : Cela fait partie des éléments qui nous ont étonnés : les réponses aux questions sont assez homogènes sur l’ensemble du territoire russe, alors que dans certains petits pays européens, la population ne partage pas forcément les mêmes valeurs. Il semble qu’il existe, en Russie, un certain consensus sur les valeurs familiales.

Classement des pays européens en fonction de leur degré de conservatisme – du plus progressiste au plus conservateur – par rapport aux valeurs familiales
28 pays moins conservateurs que la Russie Suède, Pays-Bas, Islande, Norvège, Finlande, Belgique, Grande-Bretagne, Espagne, Irlande du nord, Danemark Luxembourg, Suisse, Allemande de l’est, Autriche, Irlande, Slovénie, France, Allemagne de l’ouest, Croatie, République Tchèque, Portugal, Lettonie, Pologne, Estonie, Serbie, Italie, Biélorussie, Lituanie.
11 pays autant conservateurs que la Russie Bosnie-Herzégovine, Hongrie, Bulgarie, Malte, Slovaquie, Chypre du nord, Monténégro, Macédoine, Roumanie, Kosovo, Grèce
8 pays plus conservateurs que la Russie Chypre, Albanie, Ukraine, Arménie, Moldavie, Turquie, Azerbaïdjan, Géorgie.
Réponse des Russes à la question « Comment faut-il se comporter vis-à-vis des homosexuels ? » / 1989-2013 / en pourcents
Réponses possibles: Il faut… 1989 1994 1999 2005 2010 2013
les supprimer 31% 22% 15% 3% 4% 5%
les isoler de la société 32% 23% 23% 12% 18% 16%
les aider 6% 8% 16% 27% 24% 27%
les laisser tranquilles 12% 29% 18% 30% 25% 23%
les soigner Réponse absente du questionnaire 17% 21% 22%
Difficile de répondre 19% 18% 28% 10% 9% 7%
Taux de natalité dans les pays européens en 2012 (Chiffres de la Banque mondiale)
Pays Nombre d’enfant(s) par femme
France 2 ,01
Norvège 1.85
Moyenne européenne 1, 72
Russie 1.59
Grèce/Hongrie 1,34

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