Nicolas Hulot : « On attend de la Russie qu’elle joue le rôle d’intermédiaire avec les BRICS »

En 2012, François Hollande nommait Nicolas Hulot envoyé spécial pour la préservation de la planète en vue de la tenue de la 21e Conférence sur le climat (COP21), qui se tiendra à Paris en décembre 2015. Depuis, l’ex-présentateur-phare de l’émission Ushuaïa parcourt le monde afin de mobiliser citoyens et dirigeants à l’approche de ce rendez-vous, qu’il qualifie lui-même de « moment de vérité pour l’humanité ». Il était à Moscou le 17 mars. Rencontre.

Nicolas Hulot, lors d'une conférence de presse dans les locaux du quotidien russe Moskovski Komsomolets, le 17 mars. Crédits : @LCDR
Nicolas Hulot, lors d’une conférence de presse dans les locaux du quotidien russe Moskovski Komsomolets, le 17 mars. Crédits : @LCDR

Le Courrier de Russie : En 2003, Vladimir Poutine n’avait pas hésité à faire de l’humour quant au réchauffement climatique, soulignant qu’une augmentation de deux ou trois degrés serait bonne pour la Russes, qui « dépenseraient moins en manteaux de fourrure et en vêtements chauds ». Puis, en 2010, le président russe a mis en doute l’influence de l’activité humaine sur le changement climatique. La Russie partage-t-elle les inquiétudes mondiales sur le climat ?

Nicolas Hulot : La Russie dispose des mêmes informations scientifiques que le reste de la communauté internationale. Elle sait parfaitement que si effectivement, sous certains aspects, un ou deux degrés de plus dans une partie de son territoire ne seraient pas forcément catastrophiques, une telle augmentation de la température plongerait le monde dans un processus irréversible. En d’autres termes, que cette progression ne s’arrêterait pas à deux degrés supplémentaires mais grimperait à trois, quatre degrés de plus – sachant que le réchauffement climatique en Arctique est deux fois plus rapide que celui observé en moyenne dans le monde. Si on dépasse cette limite, la situation deviendra ingérable pour les écosystèmes et les populations arctiques – cela concerne les rendements des terres agricoles, la forêt, les périodes de sécheresse, les incendies… Ces dernières années, la Russie a été le théâtre de catastrophes naturelles : les inondations de 2012-2013, les feux de tourbière de 2010, des cratères qui se forment un peu partout et la disparition progressive de la banquise. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les Russes font partie de la convention-cadre des Nations Unies sur le changement climatique et seront à Paris en décembre prochain.

LCDR : Quels engagements attend-on de la Russie ?

N.H. : La Russie doit prendre une trajectoire de réduction de ses émissions de gaz à effet de serre. Elle est aujourd’hui le quatrième pays émetteur de dioxyde de carbone [après la Chine, les États-Unis et l’Inde, ndlr]. La Russie n’a pas à ignorer cette tendance, parce que le reste du monde ne l’ignorera pas et va progressivement entrer dans une économie sans carbone, en s’engageant notamment à réduire sa consommation en énergie fossile. La Russie doit anticiper afin d’accompagner ce changement et de ne pas le subir brutalement. Les Russes ont par exemple un important potentiel en termes d’énergies renouvelables et doivent tendre à la diversification économique et énergétique. La Russie pourrait ainsi s’engager dans une politique d’efficacité énergétique, en développant notamment des infrastructures et en réduisant sa consommation. La Russie est très gourmande en énergie du fait de ses conditions climatiques difficiles, et gâche beaucoup de ressources pour se chauffer. Une meilleure politique d’efficacité énergétique lui permettrait de réduire sa propre consommation à confort et service égaux, et d’avoir une meilleure balance commerciale.

LCDR : À l’occasion de cette visite, vous avez rencontré plusieurs hauts responsables russes, dont le conseiller du président Poutine pour le climat, Alexandre Bedritski. Quelles impressions tirez-vous de ces entretiens ?

N.H. : J’ai été agréablement surpris par l’accueil qui m’a été réservé. Au vu du contexte politique et économique difficile, je n’aurais pas été surpris que l’on nous dise « pas tout de suite », ou que l’on nous fasse comprendre qu’il y avait pour l’instant d’autres urgences à traiter. Sans oublier que la Russie est un pays dont 30 % du PIB provient de l’exploitation des énergies fossiles. Or, l’état d’esprit du négociateur russe [M. Bedritski] et des conseillers de Vladimir Poutine était tout autre. Ils ne sont pas dans une attitude de blocage et nous ont même offert leur soutien diplomatique. Ainsi, la Russie tient ses promesses. Et elle devrait très prochainement proposer ses premiers engagements, comme convenu avec les Nations Unies en préparation de la conférence de Paris.

LCDR : La Russie est le plus grand pays du monde : quel rôle doit-elle jouer en cette qualité ?

N.H. : En premier lieu, la Russie doit prendre part à cette conférence – sans quoi il sera difficile de convaincre d’autres pays moins émetteurs de dioxyde de carbone d’y participer. Deuxièmement, nous attendons de la Russie qu’elle joue le rôle d’intermédiaire avec les BRICS, car son influence au sein de ce groupe n’est pas la même que la nôtre. Les États membres du BRICS doivent se rencontrer en juillet prochain, et Moscou a d’ores et déjà proposé de servir d’intermédiaire afin d’ouvrir un dialogue entre eux et les pays du Nord. Car la conférence de Paris sera forcément un compromis, et chacun doit l’aborder selon le prisme non de ses intérêts nationaux, mais de l’intérêt universel. Personne n’y « tirera son épingle du jeu », comme on dit. Évidemment, il faudra dans le même temps tenir compte des contextes économiques et géopolitiques de chaque nation dans les efforts demandés aux uns et aux autres – soit considérer 195 situations particulières [nombre de pays prenant part à la COP21, ndlr] ! Car si nous attendons que le monde soit en paix et que les économies soient prospères pour se soucier d’environnement, la planète aura été détruite depuis longtemps…

LCDR : Cette question s’adresse à Nicolas Hulot le voyageur : comment la Russie change-t-elle, à vos yeux ?

N.H. : Je suis souvent venu en URSS, puis en Russie. D’un côté, certaines régions ne changent pas réellement, telles le Kamtchatka, où je suis encore retourné récemment. De l’autre, Moscou est devenue très attrayante, aujourd’hui. La Russie a changé. Je ne dirais pas que je la connais – c’est impossible, mais je connais des aspects du pays que, peut-être, certains Russes ne connaissent pas eux mêmes.

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