L’Université du Donbass

Malgré la guerre, la vie universitaire et scientifique poursuit son cours à Donetsk. Les étudiants passent leurs examens et les chercheurs continuent leurs études, rédigent des publications et ouvrent de nouveaux laboratoires. Reportage du journaliste scientifique russe Grigori Tarasevitch.

Étudiants lors de la visite du secrétaire du Conseil de sécurité de la RPD, Khodakovski, à l’Université technique de Donetsk, le 11 décembre 2014. Crédit : Valeri Charifouline/TASS
Étudiants lors de la visite du secrétaire du Conseil de sécurité de la RPD, Khodakovski, à l’Université technique de Donetsk, le 11 décembre 2014. Crédit : Valeri Charifouline/TASS

Enseigner sous les bombes

« Il n’y a pas longtemps, une étudiante m’a appelé pour me demander si elle pouvait être absente à son examen de science hydraulique. Il avait lieu le jour même, et elle m’expliquait qu’elle était réfugiée dans un sous-sol depuis bientôt 24h à cause des bombardements sur sa ville, à Makeïevka. Bien sûr !, ai-je répondu… L’essentiel était qu’elle reste en vie », raconte Vladislav Rousanov, enseignant-chercheur à l’Université technique nationale de Donetsk, et accessoirement écrivain de fiction.

Université technique nationale ?.. Il est aujourd’hui difficile de comprendre de quel pays on parle. De l’Ukraine ? C’est peu probable, Kiev ayant décrété le transfert des établissements supérieurs de Donetsk dans d’autres villes du pays. De la république populaire de Donetsk (RPD) ? Pas plus réaliste : cet État n’est reconnu par personne. De la Russie, peut-être ? Des négociations sont effectivement en cours sur une reconnaissance des diplômes entre Moscou et la RPD, mais ça ne rend pas ces licences « russes »…

Une sonnerie retentit brusquement. Vladislav Rousanov se crispe.

« Mais pourquoi ne débranchent-ils pas ce fichu son ?! D’autant que la sonnerie ne signifie plus rien : la durée des cours a été réduite de 1h30 à 1h, afin que les étudiants et les professeurs puissent rentrer chez eux avant la nuit tombée », m’explique-t-il.

La température à l’intérieur du bâtiment de l’université est glaciale. Les fenêtres sont colmatées avec du film cellophane depuis les récents bombardements. Trois personnes y avaient trouvé la mort : une collaboratrice de l’université et deux passants. Ce bilan aurait pu être bien plus grave si, deux jours plus tôt, le recteur de l’université n’avait pas conseillé aux employés de rester chez eux, vu l’intensité des tirs. Certains ont néanmoins ignoré ces recommandations, comme Arthur Karakozov, doyen de la faculté de géologie et d’exploitation minière, rescapé de l’attaque.

« J’avais de la paperasse à terminer. Une fois mon travail fini, alors que je m’apprêtais à sortir par la porte de derrière, plus proche de mon arrêt de bus, la mère d’un étudiant est arrivée pour récupérer des relevés de notes. Pendant que nous discutions, un obus est tombé sur notre bâtiment. Si cette femme n’était pas venue me voir, le projectile était pour moi », se souvient le doyen.

Le chercheur n’est pas le seul à avoir frôlé la mort ce jour-là. Un autre obus s’est écrasé dans le bureau du vice-recteur pour la pédagogie, également présent. Habitué à ces attaques, l’homme s’est immédiatement réfugié sous son imposant bureau, ce qui lui a valu de s’en sortir avec seulement quelques égratignures. La table de sa secrétaire, elle, était en morceaux.

« Si elle avait été là, elle aurait été déchiquetée », commente Vladislav Rousanov, calmement. Pour les habitants de Donetsk, la guerre est devenue une routine.

« Les tirs qui partent de chez nous, nous les qualifions d’envoyés, et ceux qui nous touchent, de reçus… Comme dans une boîte mail, en quelque sorte. Ce que vous venez d’entendre, c’est un envoyé – il n’y a rien à craindre », poursuit l’enseignant-chercheur.

Université de la RPD

L'Université technique nationale de Donetsk. Crédit : edportal.org.ua
L’Université technique nationale de Donetsk. Crédit : edportal.org.ua

Jugeant qu’il était impossible d’étudier dans ces conditions, Kiev a demandé aux universités de Donetsk de déménager : l’Université nationale de Donetsk devait partir à Vinnytsia, dans le centre du pays, et l’Université technique nationale – celle où je me trouve – à Krasnoarmeïsk, à 70 kilomètres au nord de Donetsk. Mais seule une partie des professeurs et étudiants ont accepté de partir, ils ont été nombreux à choisir de rester. 15 à 20 % seulement des professeurs et étudiants ont quitté l’Université technique nationale. Ainsi, les universités de Donetsk sont aujourd’hui divisées en deux.

« À l’Université nationale, il y a eu un conflit, mais chez nous, la transition s’est faite dans le calme, assure Vladislav Rousanov. Le ministre de l’éducation de la république de Donetsk est venu, notre recteur a démissionné de l’Université technique nationale de Donetsk d’Ukraine et a demandé à être nommé à la tête de l’Université technique nationale de la RPD. Cela n’a pas été plus compliqué que ça. Il faut dire que notre recteur n’était plus très jeune et a démissionné pour de bon deux semaines plus tard – il ne pouvait plus travailler dans de telles conditions. C’est le doyen de la faculté de sciences et de technologies informatiques qui a été nommé à sa place. »

« Les économistes et les développeurs nous ont quitté. Mais tous les ingénieurs sont restés, poursuit Rousanov. Il faut que vous sachiez aussi que beaucoup se sont inscrits officiellement à Krasnoarmeïsk mais étudient en réalité chez nous. De nombreux étudiants reviennent, également : c’est notre commission de réintégration qui se charge de leur statut. J’ai par exemple un étudiant qui était parti étudier à Kharkov. Mais là-bas, il a été mobilisé par l’armée ukrainienne. Tu viens de Donetsk ? Eh bien, va combattre les tiens ! : voilà ce qu’ils lui ont dit. Il est revenu étudier chez nous », raconte Rousanov.

Une jeune fille blonde, très maquillée, entre dans le bureau de l’enseignant. Elle s’était inscrite à Krasnoarmeïsk mais a finalement décidé de revenir à Donetsk : « Annulons simplement votre demande, ce sera plus simple que de lancer une nouvelle procédure d’intégration », lui propose gentiment Vladislav Rousanov.

Au même moment, un jeune homme en tenue de camouflage, arme à la ceinture, passe devant le bureau. Des papiers dans les mains, il se dirige vers le bureau du doyen.

« Peu d’étudiants sont partis combattre, note Vladislav. Ceux qui étudient par correspondance, en revanche, sont nombreux à avoir rejoint l’insurrection. Un jour, en arrivant à l’université, je suis tombé nez à nez avec un groupe d’hommes armés en tenue de camouflage. J’ai pensé qu’ils étaient là pour prendre le contrôle de l’établissement. Mais en réalité, ils venaient simplement passer des examens. Parmi les enseignants, un seul s’est engagé dans les milices populaires. Mais il assure ses cours : il arrive simplement dans sa salle en tenue et avec des grenades… »

« Unique au monde »

A l'Université de Donetsk Crédit : donduet.edu.ua
A l’Université de Donetsk Crédit : donduet.edu.ua

Vladislav Rousanov ne fait pas la guerre. Sa base, à lui, c’est la faculté de géologie et d’exploration minière. « Au départ, je voulais m’occuper des mines, mais ma mauvaise vue ne m’a pas permis de réaliser ce rêve. J’ai commencé mes études à la faculté de géologie. Et je ne le regrette pas : c’est vraiment captivant – à la croisée de la construction mécanique et de la géologie », commente le chercheur.

Nous nous dirigeons vers le laboratoire de technologie et technique d’exploration géologique, situé au sous-sol de l’université. Le lieu a piètre allure, mais constitue une excellente cachette en temps de guerre. « Pas besoin d’abri anti-bombe : quand les tirs étaient très soutenus, j’ai fait entrer ici toutes mes premières années. Et nous avons survécu », explique Rousanov, avant de me montrer la fierté du laboratoire : le système UMB-130M, une machine destinée à forer les fonds sous-marins.

Par-rapport aux systèmes traditionnels, capables de forer jusqu’à une profondeur de 10 mètres, l’UMB-130M peut atteindre 50 mètres – un avantage très utile pour travailler en mer Noire, par exemple, où la couche de vase au fond de l’eau est épaisse d’une vingtaine de mètres. L’invention de la faculté a encore la grande supériorité de pouvoir être adaptée sur n’importe quel navire, à la différence des systèmes concurrents, qui exigent des bateaux spéciaux. D’autant que la Russie ne possède que trois de ces derniers, et l’Ukraine un seul, en fin de vie. Les chercheurs de Donetsk affirment que leur invention n’a pas d’analogue dans le monde.

« Notre système a été utilisé sur tous les gisements d’hydrocarbures de Crimée !, se félicite le professeur Oleg Kalinitchenko. Juste hier, nous avons reçu un appel de Sakhaline : ils veulent une de nos machines. L’année dernière, nous leur en avions déjà fabriqué six… »

Soirées littéraires

Le soir tombe. Avec Vladislav, nous quittons l’université et nous marchons dans le centre-ville. Alors que nous passons devant la bibliothèque, je décide de m’adresser non plus au chercheur mais à l’écrivain.

« La guerre a-t-elle influé sur votre création ? », lancé-je.

« En 2014, j’ai publié un livre intitulé Improvisation. Le cœur du ménestrel. En ce moment, j’écris la suite, et à un moment du roman, la ville sera bombardée au canon… », me répond-il.

Vladislav organise aussi des soirées littéraires à Donetsk. Avant la guerre, m’explique-t-il, il n’organisait qu’une rencontre par mois, à laquelle assistait une poignée d’intéressés, mais aujourd’hui, il fait salle comble une fois par semaine. « Nous sommes à la recherche d’un nouveau lieu : tout le monde ne rentre plus là où nous nous réunissons actuellement !, poursuit Vladislav. Vous savez, la guerre change profondément les gens, radicalement. Et parfois, c’est en mieux. »

ррLancé en 2007, l’hebdomadaire Rousskiï Reporter (Russian Reporter Magazine) s’est immédiatement distingué par une approche humaine et non-idéologique des problématiques de la société russe. Rousskiï Reporter privilégie les grands reportages dans les parties éloignées du pays et dresse des portraits d’habitants qui permettent d’appréhender la Russie en profondeur, tels ceux d’un balayeur de Krasnoïarsk, d’un chauffeur de minibus d’Omsk ou encore de la maire d’un village reculé de Sibérie. Le magazine accorde également une place de choix à la photographie, en collaborant avec de nombreux photographes célèbres. Retrouvez l’interview de son rédacteur en chef ici.

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