Le goût de la terre

Les citadins retournent dans les campagnes. Le goût du terroir et du travail de la terre a gagné ceux qui n’avaient jamais manié la bêche ni trait de vache. Ils ont tenté l’expérience et ne sont pas déçus.

Un jour à la campagne. Crédit : Ekaterina Kultaeva
Un jour à la campagne. Crédit : Ekaterina Kultaeva

« Ça, c’est Manka la noire, voici Manka la blanche et Manka la grise, énumère Elena Stroïeva, ancienne gymnaste du cirque Nikouline à Moscou et reconvertie en fermière, en présentant ses chèvres. J’en ai 40. Et pas seulement des Manka – il y a aussi Marta, Caramel, Douska, Gouttelette… Je viens les voir tous les matins, je leur dis bonjour, je leur parle – comme ça, elles donnent plus de lait. »

Une victoire pour Serebrovo

Elena et son mari, Sergueï, sont arrivés il y a quelques années dans le village de Serebrovo, en région de Vladimir. Ils y ont acheté une maison pour l’été. Des voisins leur ont donné une chèvre : « On n’en veut plus. Et puis toi qui as de l’asthme, Elena, le lait de chèvre te fera du bien. » Au printemps, l’animal mettait bas. « C’est comme ça que tout a commencé, se souvient la jeune femme en riant. C’est moi qui l’ai accouchée – ça a été un véritable cirque ! Je m’étais renseignée auprès de fermiers sur Internet et j’avais lu des manuels vétérinaires. Et puis, sans le remarquer nous-mêmes, nous avons eu peu à peu un petit troupeau. J’ai dû m’installer définitivement à la campagne – où mon asthme a totalement disparu, d’ailleurs. Mon mari continuait de travailler à Moscou, il venait passer le week-end. »

Sergueï possédait une petite maison d’édition : « Je publiais des ouvrages de référence. Mais l’entreprise a progressivement coulé, et nous avons décidé de concentrer tous nos efforts ici : Serebrovo a battu Moscou ! Et puis, la crise est une période inquiétante. Alors, où trouver un salut ailleurs que dans la terre ? L’année dernière a été extrêmement remplie pour nous, d’ailleurs : nous avons construit un chemin d’accès, installé des conduites d’eau et loué près de 200 hectares de terrain. On peut dire que notre vie a changé du tout au tout. Nous étions des citadins jusqu’au bout des ongles et, désormais, nous vivons de ce que nous produisons : nous avons acheté un tracteur, nous vendons notre fromage et notre lait. Pour tout vous dire, nous avons toujours du mal à croire que ça nous arrive à nous ! »

Les Stroïev ont remporté une bourse de quatre millions de roubles, offerte par la région de Vladimir dans le cadre d’un programme de soutien aux fermes d’élevage familiales pour 2014-2016. Cet argent leur a servi à développer les infrastructures et à construire une nouvelle chèvrerie et leur propre atelier de traite. Ainsi, au printemps, toutes les Manka déménageront dans un bâtiment prévu pour 100 bêtes. Le couple de fermiers a encore le projet de cultiver des champs dans le cadre d’un programme russo-biélorusse.

« On nous a proposé une expérience : cultiver 15 variétés de topinambours, explique Sergueï. Il s’avère que c’est une culture tout simplement merveilleuse : les animaux adorent ! »

Car la ferme de la famille Stroïev, c’est aussi des chevaux, des lapins, des poules, des oies et un bouc de race, Serfoucha – cette année, tous les espoirs reposent sur lui pour agrandir le cheptel. Le couple a récemment commandé en République tchèque des chèvres Boer, connues pour leur viande. Ils prévoyaient d’acheter un bouc et trois chevreaux, mais « l’euro a tellement augmenté qu’il nous restait à peine assez pour un bouc et une chèvre. » Ici, tout le monde attend « les Tchèques » avec impatience – les animaux se trouvent pour l’heure en quarantaine. « Peut-être que nous pourrons créer une nouvelle race, la chèvre de Serebrovo ! », s’enthousiasme Sergueï.

Au départ, la population locale restait de marbre face au dynamisme des Stroïev. Les habitants s’étonnaient même de les rencontrer au magasin : « Vous êtes toujours vivants ? » Sans se gêner, ils traversaient la cour de la ferme jusqu’à l’étang, poussaient la palissade et allaient cueillir des champignons et des baies sur le territoire des « Moscovites ». Au fond, ils se fichaient bien de toute notion de propriété privée : « Nous nous sommes toujours promenés ici et nous continuerons à le faire. Vous, les citadins, vous partirez bientôt, de toute façon. Vous ne supporterez pas la vie ici », présumaient les locaux.

Elena a longuement discuté avec ces hôtes importuns pour les convaincre qu’elle et son mari étaient là pour rester. Et elle y est arrivée. Aujourd’hui, les villageois les envient même : « Vous en gagnez des sous avec vos chèvres ! » Des sous, ils n’en ont pourtant pas tellement pour le moment. Mais les Stroïev ne meurent pas de faim non plus, et réussissent à nourrir toute leur famille. « Notre entreprise est à 100 % familiale !, affirme Elena, sans dissimuler sa fierté. Pour l’instant, ma fille vit à Moscou avec sa famille, mais elle s’occupe du développement de notre marque. Ma belle-mère est économiste, elle s’occupe de tous les papiers et de la comptabilité. On peut dire qu’aujourd’hui, toute la famille place de grands espoirs dans notre ferme. »

D’autres citadins ont commencé de s’installer à Serebrovo : il ne reste plus aucune maison inoccupée dans ce village, jadis presque éteint. « Et je constate qu’ils sont tous devenus fermiers, observe Elena. Avant, même les locaux disaient : Oh, pourquoi s’embêter à planter des patates si ça coûte moins cher de les acheter ?! Mais ce printemps, les gens ont semé leurs potagers. C’est un miracle ! Même nos voisins aisés, qui ont une datcha, se sont mis à cultiver leur terre. Avant, ils organisaient des soirées, on les entendait beaucoup. Maintenant, tout est silencieux – on n’entend plus que les coqs et les dindons derrière la palissade. Apparemment, ils ont eu peur. D’une certaine façon, tout est plus tranquille quand on élève ses poules et que l’on cultive ses patates. C’est rassurant pour l’avenir. »

Petit à petit, l’oiseau fait son nid

Les autruches dans le village. Crédit : rfpro.ru
Autruches en Russie. Crédit : rfpro.ru

« Les autruches vivent 70 ans : ce sont des oiseaux très rentables ! » : Vladimir Tchernych a un plan pour faire face à la crise : il a construit une autrucherie à 5 kilomètres de la ville de Kovrov, en région de Vladimir, et convaincu sa famille que, grâce à ces oiseaux exotiques, ils pourraient gagner de l’argent, payer leurs dettes et, finalement, quitter leur appartement d’une pièce pour une spacieuse maison de campagne.

« Constatez vous-même : l’œuf d’autruche se vend 1 000 roubles pièce, et une femelle peut en pondre jusqu’à 50 par saison. Un autruchon d’un an coûte 30 000 roubles, et un adulte – entre 70 et 90 000. Quant à la viande, on peut préparer de la gelée avec le cou. Les plumes ont toujours de la valeur – elles se vendent 50 roubles pièce – et la graisse d’autruche est le meilleur des cosmétiques. Sans oublier le cuir : les bottes en patte d’autruche sont imperméables et gardent leur forme : exactement ce qu’il nous faut ici », énumère Vladimir, ravi.

Son épouse et ses enfants ont cru dans cette « autruche aux œufs d’or », et Vladimir, ancien manœuvre, après avoir dressé son business-plan, s’est vu accorder une bourse d’un million de roubles pour développer sa ferme. « À Nijni Novgorod, j’ai acheté des autruches et de l’équipement : un granulateur, un hache-foin et un concasseur. Mais aujourd’hui, je ne peux pas m’en servir, nous n’avons pas d’électricité. J’ai vendu neuf têtes de bétail pour déménager ici, mais ça n’a pas suffi pour l’électricité. »

Une douzaine d’autruches gèlent ainsi dans le bâtiment d’été, plongé dans la pénombre : « Il leur faut au moins 4°C, mais pas – 4°C ! Elles prennent froid ici, c’est triste, je les soigne comme des humains : un cachet d’aspirine dans un seau d’eau. J’ai même perdu un mâle… Évidemment, il faudrait construire un grand bâtiment avec un système de chauffage, mais, pfiout, l’argent s’est déjà envolé. J’arrive à peine à joindre les deux bouts. Et j’ai encore le crédit de ma camionnette Gazelle sur le dos », se plaint l’éleveur.

Seul éleveur d’autruches de la région, Vladimir comptait vivre grâce à l’agrotourisme au début, mais les candidats se sont révélés peu nombreux : « Des écoliers sont venus en excursion avec leur maîtresse, c’est tout », confie-t-il. Les œufs ne donnent rien non plus pour le moment : « Les pontes sont mauvaises. Les autruches d’Afrique déposent habituellement leurs œufs dans le sable chaud, et les mâles les couvent ensuite. Mais chez nous, même en été, le sable n’est pas suffisamment chaud. Sans parler de l’hiver ! Si tu t’assieds, tu restes collé au sol à cause du gel… »

Vladimir chauffe la ferme à l’aide d’une vieille cuisinière à gaz. Il est aidé par sa fille Katia, étudiante en faculté d’économie de l’Académie technique d’État de Kovrov, qu’il a engagée à mi-temps : « La journée, je vais à l’académie, puis je travaille ici jusqu’au soir. C’est intéressant », dit la jeune fille. Les oiseaux africains regardent avec intérêt l’appareil photo, puis, lassés, se divertissent en regardant la vapeur sortir de leur bec.

L’éleveur soupire, lui aussi : « Je me suis un peu trompé dans mes calculs. Je dois de l’argent à la banque… j’en dois à tout le monde. Et je n’ai plus le temps, comme avant, de gagner des à-côtés. Mon épouse travaille dans un jardin d’enfants, où elle gagne 9 000 roubles, et notre appartement en coûte 4 000. Donc pour le moment, c’est ma belle-mère qui nous nourrit. »

Cette dernière, Maria Vlassovna, a rapidement compris la situation et acheté une vache, qu’elle a installée dans une petite grange située non loin de l’immeuble de quatre étages où elle habite : « Ma vache coûte autant qu’une autruche, mais elle présente plus d’avantages : on peut vendre du lait tous les jours, et elle vient juste de mettre bas. Tandis que ces oiseaux… Non, il faut fermer boutique. » Son gendre blêmit : « Jamais ! »

Pour pouvoir garder ses oiseaux, Vladimir envisage d’acheter des oies et des porcs. « J’abattrai les oies en été, quand elles auront trois mois, et les gorets en hiver », explique-t-il. En dépit de ses difficultés financières, le fermier continue de croire en un avenir radieux. « Je reste déterminé. Je l’ai dit à ma famille : patientez jusqu’en 2017, on devrait alors dégager des bénéfices. J’ai tout un tas de projets. Là, par exemple, je vous parle et j’ai déjà différents rêves dans la tête. J’aimerais trouver un investisseur, que je rembourserais avec de la viande. On pourrait organiser des courses d’autruches et des promenades à dos d’autruche. Ou bien ouvrir un café, où on proposerait des brochettes d’autruche. Pendant que les adultes mangeraient, ma femme – qui est éducatrice – s’occuperait des enfants. Ma fille, grâce à ses cours d’économie, se chargerait de la comptabilité, et mon fils, une fois plus âgé, organiserait des excursions… Ou encore : à la campagne, nous avons un terrain, une part dans un ancien sovkhoze, qui s’étend sur six hectares. On pourrait y construire une maison, une grande ferme, et y élever 300… non, 500 autruches ! Il faut juste passer la crise. Mais on va y arriver. »

Ogoniok ancien magazineOgoniok est un des plus anciens magazines d’information générale russes. Fondé en 1899 à Saint-Pétersbourg, il a été relancé en 1923, après une pause de deux ans, par une équipe de journalistes moscovites. Racheté en 2009 par la maison d’édition KommersantOgoniok compte parmi les hebdomadaires les plus populaires du pays. Tiré à plus de 88 000 exemplaires, Ogoniok est célèbre pour ses reportages sur la vie dans les régions russes et ses portraits très humains de personnalités politiques et culturelles.

4 commentaires

  1. bel article . il y a trois maillons dans la chaine de l elevage : l eleveur , le commercant ( industriel ou artisant) et le consommateur . Un eleveur peut tres bien devenir artisant a moindre frais comparativement a un industriel . Il a la matiere premiere ( excusez moi , je sais bien que je parle d animaux mais bon…..) , a lui de diversifier son exploitation , en conserve par exemple , des pates , des terrines , des plats et recettes a trouver et a proposer au petites epiceries de sa region , cela est toujours possible avec un peu d imagination et cela procure le plaisir de la reussite , car etre eleveur n est pas chose aisee et ce contenter de ce statut ne suffit pas pour en vivre au stade artisanal . il existe des associations dont je sais l existence , mais ni les noms ni leurs coordonnees , Ce monsieur est positf qu il est la chance de s en sortir , bonne chance , il la merite .

  2. Un peu space notre Vladimir. Elever des autruches dans un pays aussi froid, sans installation de chauffage est voué à l’échec. Je lui propose d’avoir plus de vaches… qui produiront de la chaleur pour ses oiseaux ! Et de réduire ses ambitions, sinon il va ruiner toute la famille.

  3. j’ai 76 ANS, j’ai toujours travaillé la terre!!!!!!! et je continue, cela m’apporte la plus grande satisfaction!!!!!! je fait tout mes légumes, les fruits, cerisiers, pommiers,pêche de vignes. BEAUCOUP DE JEUNES DEVRAIENT FAIRE DU JARDIN, c’est la vie, la vraie vie!!!!!!!

  4. j aime votre delicatesse Chris , mais bien entendu vous avez raison , il ne faut pas faire l autruche dans une telle situation ,

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