Gost Zvuk : musique et russitude

Créé il y a un an, le label moscovite Gost Zvuk* est un des acteurs les plus dynamiques de la culture urbaine russe, actuellement en pleine effervescence. Le Courrier de Russie a rencontré son jeune fondateur, Ildar Zaynetdinov.

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Le Courrier de Russie : Vous venez de sortir votre troisième opus et bénéficiez d’une popularité grandissante. Gost Zvuk incarne-t-il le renouveau de la techno russe ?

Ildar Zaynetdinov : Non. Il ne faut surtout pas associer Gost Zvuk à un genre musical particulier. Nous pourrions très bien produire du rock psychédélique ou du jazz. Notre but est d’aider des artistes russes ou ressortissants de la CEI. J’ai la chance d’évoluer depuis un certain temps parmi des musiciens talentueux, qui méritent d’être reconnus. Sortir des disques, les promouvoir, les vendre, donner des concerts à l’étranger – toutes ces activités sont jonchées d’obstacles qui peuvent décourager définitivement un musicien. Mon rôle est de ne pas laisser s’échapper ces talents, en les libérant de ces tâches qui les empêchent d’exprimer concrètement leur potentiel artistique.

LCDR : Quelles sont les difficultés que vous pouvez rencontrer en tant que label en Russie ?

I.Z. : Nous ne rencontrons pas de difficultés. Aujourd’hui, il y a de nombreux moyens d’exposer son travail à un grand nombre d’auditeurs. Tu enregistres, tu publies toi-même – rien de plus simple. Sincèrement, nous avons tout ce qu’il faut en Russie, il ne nous manque que du temps ! On peut toutefois déplorer un manque de structures pour presser nos vinyles. Mon distributeur, basé à Amsterdam, a fait quelques erreurs sur la pochette de notre dernier disque. Un problème de ce genre aurait pu être évité avec un producteur russe. Un produit 100 % local permet un contrôle plus efficace de la qualité, ainsi qu’une réduction des coûts de fabrication. C’est un des buts que nous nous fixons aujourd’hui.

LCDR : On constate actuellement un véritable « boom » de la musique électronique en Russie, mais peut-on parler de l’émergence d’un style propre aux acteurs de cette scène ?

I.Z. : Depuis quelques années, on voit apparaître en Russie des musiciens dotés d’une vraie originalité, comme Oleg Buyanov, dont le son transpire une « russitude » immédiatement reconnaissable. Avec l’attention que le monde porte à la Russie ces derniers temps, la musique se révèle aussi être une manière d’en dire plus sur soi, en véhiculant autre chose que les stéréotypes dont on affuble les Russes habituellement.

LCDR : Quel regard portez-vous sur le public et la presse russes, qui ont longtemps accordé leur préférence aux artistes occidentaux ?

I.Z. : C’est vrai qu’il n’y a encore pas si longtemps, dominait l’idée que rien d’intéressant ne se produisait en Russie. Il n’y en avait que pour Berlin, Détroit, Chicago, etc. Paradoxalement, ce sont des revues étrangères, comme Pitchfork ou XLR8R, qui ont les premières loué notre travail. Et c’est seulement à partir de ce moment que la presse et le public russes ont fini par prêter une oreille attentive aux productions de leurs compatriotes. Cette mentalité a clairement retardé notre essor. Aujourd’hui, on constate avec joie que les gens préfèrent largement venir aux prestations d’artistes russes. Pour la quatrième édition de notre festival 400% CHILL, au Strelka, nous réfléchissons d’ailleurs à n’inviter que des Russes. Peut-être une tête d’affiche de l’étranger… mais elle aura des racines russes (rires).

LCDR : Les artistes russes sont-ils enfin prêts à assumer leur héritage ?

I.Z. : L’apport des Russes dans la culture mondiale est immense. Il suffit de jeter un œil sur le début du XXe siècle. Regardez les travaux de Malévitch ou Lissitsky, c’est tellement techno ! Et Lev Termen, l’inventeur du thérémine, le premier instrument de musique électronique. Jazz, funk, rock expérimental ou psychédélique – l’héritage soviétique est également extraordinaire. Un jour, j’ai compilé quelques chansons de cette époque que j’ai fait écouter ensuite à mes parents. Alors que jeunes, ils trouvaient ces groupes ridicules à côté de Led Zepplin ou Pink Floyd, aujourd’hui, ils adorent ! Je peux vous affirmer une chose : les musiciens qui montent en puissance en ce moment ont tous assimilé cet héritage. Sans le passé, aucun avenir n’est envisageable ; il faut construire sa maison sur des fondations solides, et chez nous, elles s’avèrent formidablement intéressantes.

LCDR : Gost Zvuk revendique une forte identité russe. Vous utilisez notamment l’alphabet cyrillique et refusez de transcrire les titres des chansons. N’avez-vous pas peur de vous isoler ?

I.Z. : L’alphabet cyrillique, que je trouve très esthétique, nous a donné tout de suite plus de visibilité sur Internet. Je viens du graffiti, et j’ai été profondément marqué par Зачем [«Pourquoi », ndlr], un groupe de graffeurs qui ont les premiers envahi les murs de Moscou avec des lettres cyrilliques au début des années 2000. J’ai toujours eu l’impression qu’utiliser des lettres latines, c’était travestir arbitrairement son authenticité. L’identité que nous revendiquons part d’un sentiment sain, habité d’une grande spontanéité. Beaucoup de gens m’ont dit que je faisais une erreur en utilisant des lettres cyrilliques, que nous serions plus difficiles à trouver sur Internet, etc. Tant mieux. Je dirais même que, plus c’est difficile, plus c’est intéressant ; et au pire, il y a Google Translate.

LCDR : Quels sont vos projets ?

I.Z. : Il y en a tellement ! C’est génial tout ce qui se passe en ce moment : autour de moi, de nombreux artistes collaborent et cela débouche sur de nouvelles idées, de nouveaux projets originaux. C’est un indicatif très fiable de la bonne santé d’une culture lorsque des artistes montrent autant d’enthousiasme à s’unir pour créer. Par ailleurs, le 14 février, nous avons enfin inauguré notre salle Наука и Искусство (Sciences & Art), près de la station de métro Kourskaya, à Moscou.

LCDR : Vous possédez votre propre club ?

I.Z. : Le mot « club » me déplaît. J’aimerais que l’on puisse échapper définitivement à cette appellation, afin d’aller vers quelque chose qui s’apparenterait davantage à un Dom kultury [littéralement, « Maison de la culture » : sorte de Maison de jeunesse de l’époque soviétique, ndlr]. J’ai l’impression que les gens en ont assez de venir juste pour… boire (rires). C’est pourquoi nous cherchons de nouveaux moyens de communication, de nouveaux formats – des workshops, des conférences, des expos, etc. Tout le monde veut jouer à de nouveaux jeux, évoluer dans de nouveaux contextes. Dernièrement, nous avons proposé un karaoké, et le résultat fut, disons… intéressant !

* Gost Zvuk : Son certifié conforme au standard d’État.
Les normes GOST désignent l’ensemble des normes commerciales et industrielles reconnues en Fédération de Russie. Elles sont délivrées et gérées par l’Agence fédérale pour la régulation technique et la métrologie. ZVUK, qui veut dire « son », est ici employé comme abréviation de « enregistrement sonore » (Zvukozapis’)

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