Être jeune à Sébastopol aujourd’hui

Un an après le rattachement de la Crimée à la Russie, la revue Rousskiï Reporter a interviewé de jeunes habitants de Sébastopol sur leur rapport à leur ville, à l’histoire et à l’avenir.

Jeune fille sur le bord de mer à Sébastopol en mars 2015. Crédits : Artem Geodakian/TASS
Jeune fille sur le bord de mer à Sébastopol en mars 2015. Crédits : Artem Geodakian/TASS

À Sébastopol, les gens pensent trop à la guerre 
Stanislav, 27 ans. Musicien.

À Sébastopol, on croise partout des traces des guerres passées. Quand j’étais enfant, avec mes amis, nous déterrions régulièrement des obus sur d’anciens champs de bataille, nous plongions dans la mer et errions dans les catacombes, nous trouvions des boutons d’uniformes militaires, des fragments de vieux journaux que nous recollions pour y lire les communiqués de guerre. Nous avons grandi vite – nos parents n’arrivaient pas à nous garder à la maison. Aujourd’hui, ça a changé. Les enfants ne peuvent plus accéder à tous ces endroits où nous allions facilement. Les sites ont été fermés. Jeune, j’ai fait partie d’un orchestre militaire – nous jouions L’Adieu de Slavianka, Le mouchoir bleu et d’autres chants guerriers. Je me suis imprégné de cette musique, elle fait partie de mon âme. Pourtant, j’ai l’impression qu’ici, à Sébastopol, les gens pensent trop à la guerre, qu’ils sont constamment en train de se battre contre quelqu’un. Je dirais même que c’est pathologique. Toutes les occasions sont bonnes pour défendre nos positions jusqu’au bout. Les gens de Sébastopol ont une interprétation très semblable de tous les événements, ce qui nous rend faciles à gouverner. C’est particulièrement facile de gouverner quand on peut faire appel aux sentiments patriotiques d’une population. Je trouve difficile de définir le patriotisme. Je trouve d’ailleurs difficile de me définir moi-même ! Suis-je russe, suis-je ukrainien ? Il m’est bien plus facile de dire : « Je suis musicien, je crée des choses. » Je suis né en Ukraine, j’ai grandi dans une ville russe, je parle russe et ukrainien et, la semaine prochaine, j’aurai deux passeports : un ukrainien et un russe… J’ai des amis en Russie et en Ukraine. Non – je ne peux pas donner de définition du patriotisme.

Nous n’avons jamais oublié qui nous sommes
Olga, 26 ans. Professeur de mathématiques.

Je me suis toujours considérée comme russe. On nous a simplement cédés, un beau jour, à un autre pays – mais nous n’avons jamais oublié qui nous sommes. Je suis née en 1988, donc j’étais encore petite à la chute de l’URSS, mais grâce à ma famille, et à mon arrière-grand-père en particulier, qui a connu trois guerres, j’ai réussi à conserver mon identité russe. Nous sommes cinq générations de ma famille à vivre à Sébastopol – et mes enfants forment la sixième. Je pense que le patriotisme est une chose très subtile, qu’on absorbe avec le sang et le lait maternels. Le patriotisme, c’est quand vous avez la chair de poule et les larmes aux yeux en entendant telle ou telle musique ou en assistant à tel ou tel événement historique important… Tant que je me souviendrai de mon grand-père, de mes parents, il y aura en moi du patriotisme. Et c’est une chose que je transmettrai à mes enfants. Il me semble aussi que le patriotisme naît dans le chagrin, dans l’épreuve. Pourquoi les habitants de Sébastopol sont-ils autant patriotes ? Parce que nous n’avons pas eu la vie facile. Pendant toutes ces années, nous voulions rentrer à la maison.

Je nous ai rendus à nous mêmes 
Polina, 27 ans. Patronne d’une auberge.

Je nous ai rendus à nous-mêmes. C’est-à-dire que j’ai rendu la Crimée à la Russie. Vous savez ce qu’est un tableau de visualisation ? C’est un morceau de papier Whatman où on colle des photos de ses rêves. Et la majorité d’entre eux se réalisent. La première photo que j’avais collée montrait Sébastopol et le fort Constantin avec, en surimpression, notre drapeau russe. Je l’ai collée sur mon tableau de visualisation il y a un peu plus d’un an. Et mon rêve est aujourd’hui devenu réalité.

Je suis russe. Ces derniers temps, je songe souvent au genre de personnes que nous sommes, nous les Russes. Et il me semble que le plus important, pour nous, c’est qu’il y ait dans la vie du vrai, du sincère, de l’authentique. Par exemple, je peux toujours dire si quelqu’un fait quelque chose avec son âme ou non, si ce qu’il fait est authentique ou non. Et à nos yeux, cela définit cette personne. Cela dit, les gens ne sont pas les seuls à pouvoir être authentiques – il peut aussi s’agir d’un endroit.

Je pense que tous les lieux que nous avons construits en mémoire des guerres ont été faits avec tant d’âme ! Prenez le panorama de Sébastopol, par exemple. Quand on s’y trouve, on a immédiatement l’impression de revivre la guerre de Crimée. Vous avez vu les autocollants « Défendez donc Sébastopol ! » dans les marchroutka ? Vous savez d’où viennent ces mots ? C’est l’amiral Kornilov qui les a prononcés avant de mourir sur le champ de bataille, en 1854, pendant la guerre de Crimée. Au lieu de faire ses adieux, il avait demandé à ce qu’on défende la ville. Il aimait Sébastopol à ce point.

Je soutiens l’Ukraine mais je ne suis pas contre la Russie
Evgueni, 18 ans. Étudiant.

Je ne peux pas commenter le référendum sur le rattachement de la Crimée à la Russie – une nouvelle génération prendra la relève et alors, on pourra dire ce qu’il a représenté d’un point de vue historique. Pour certains, c’est une célébration – pour moi, c’est un choc. Je suis moitié russe, moitié ukrainien. Mais je soutiens l’Ukraine. Beaucoup disent que c’est parce que j’ai étudié dans une école ukrainienne et qu’on nous a « ukrainisés ». Mais je pense que c’est faux. J’ai fait ce choix consciemment, en fonction du contexte actuel. En tout cas, si je soutiens l’Ukraine, cela ne signifie pas pour autant que je suis contre la Russie.

C’est affreux à quel point la guerre de l’information nous influence. On dit que Sébastopol est une ville de « gloire russe ». Certes, l’armée russe a défendu Sébastopol au moment du premier siège de la ville, mais cette armée était composée de nombreuses nationalités différentes – tout comme l’armée soviétique lors du second siège de Sébastopol. J’ai décidé d’étudier à Kiev, je veux y aller pour voir de mes propres yeux ce qui s’y passe. Le patriotisme ? C’est vouloir améliorer son pays chaque jour. Je vais m’efforcer d’améliorer mon pays. Ma grand-mère, avec qui je débats en permanence de la question de savoir si Sébastopol est russe, m’a d’ailleurs dit : « On en reparlera quand tu seras président de l’Ukraine. »

Aucun concept national ne doit être supérieur aux valeurs humaines 
Alexandre, 26 ans. Musicien.

Je suis né à Sébastopol alors que l’Union soviétique existait encore. J’ai grandi en Ukraine, mais pendant la première moitié de ma vie, je ne me posais même pas la question – vu que tout le monde autour de moi disait constamment « chez nous, en Russie ». Ensuite, il s’est avéré qu’en réalité, je vivais dans un autre pays. Avant, je pensais comme la majorité des habitants de Sébastopol : que l’Ukraine nous imposait sa langue, sa culture et son histoire.

D’ailleurs, en 2004, quand on m’a délivré mon passeport, on m’a demandé : comment te vois-tu – russe ou ukrainien ? Je pouvais choisir. À l’époque, je me considérais comme russe. Mais les récents événements m’ont fait comprendre que finalement, je me sens plus proche de l’Ukraine. De sa langue, par exemple. Je suis musicien, et la mélodie de la langue ukrainienne est très importante pour moi. Et puis, il faut connaître ses origines : moi, j’ai trois quarts de sang ukrainien. Et surtout, je me sens plus en communion avec ceux qui se trouvent actuellement en Ukraine. Je compatis avec eux. Mais généralement, je pense que la nationalité ne doit pas être une question politique – autrement, on risque d’assister au retour du Troisième Reich.

À mon sens, il faut mettre de côté toutes les questions de nationalité et agir en humain – avec un grand H. Cela faisait trois mois que je n’avais plus parlé avec ceux de mes amis qui ne partagent pas mes opinions. Je pensais qu’ils m’avaient rangé du côté des « fascistes » et qu’ils m’évitaient. Et je m’étais mis, moi aussi, à les éviter. Mais hier, nous nous sommes revus pour la première fois depuis tout ce temps. Nous avons essayé de ne pas parler de politique, d’éviter le sujet. Et nous y sommes arrivés ! Chacun a sa vérité. Mais aucun concept national ne doit être supérieur aux valeurs humaines. Avant, j’aimais beaucoup Sébastopol et je sentais que je faisais partie de la ville, mais aujourd’hui, j’ai l’impression de perdre ce lien. Pourtant, si on fait abstraction de la politique, rien n’a changé : la terre qui brûle sous les rayons du soleil est la même, la mer et les gens aussi.

C’est cette année seulement que j’ai compris que je suis russe
Stepan, 28 ans.

C’est cette année seulement que j’ai compris que je suis russe. Et j’ai du mal à expliquer comment c’est arrivé. Je me souviens que nous allions nous coucher, avec mon épouse, et qu’elle m’a demandé, en chuchotant : « Tu réalises que nous vivons maintenant dans un pays qui prend fin quelque part du côté du Japon ? » Au début, nous pensions que c’était peut-être une bonne chose de faire partie de l’Ukraine. Elle paraissait avoir davantage de chances d’être un pays « développé », comme la Pologne, disons. Mais il s’est avéré que ce n’était pas du tout le cas.
Peut-être que la guerre est, en réalité, la seule chose qui nous unit tous, nous, habitants de l’espace post-soviétique. Récemment, j’ai vu un jeu vidéo sur la Première Guerre mondiale où les noms des États n’étaient même pas mentionnés. On ne parlait que des « bleus » et des « rouges ». Je ne voudrais pas que la Seconde Guerre mondiale devienne un simple affrontement entre les « bleus » et les « rouges ». Je ne voudrais pas qu’elle devienne juste un récit. Mais on ne peut pas exclure que ce soit un jour le cas.

Je voudrais ne jamais quitter Sébastopol 
Stanislav, 18 ans. Étudiant.

À Sébastopol, il faut être courageux et prêt à tout : des guerres aux tremblements de terre. Depuis le Moyen-Âge, il y a toujours quelque chose qui se passe à Sébastopol. Malgré cela, je voudrais ne jamais la quitter. J’aime cette ville en bord de mer, avec sa richesse culturelle et historique. Pour moi, le lieu le plus important de la ville, c’est le monument aux navires coulés. Enfant, j’y allais constamment, et aujourd’hui encore, je me promène souvent sur le quai. Ce monument n’a pas bougé depuis sa construction : la ville a été détruite mais lui a tenu bon. On a fait exprès de l’installer loin de la rive. Les quelques mètres qui séparent le monument des passants, c’est précisément la distance depuis laquelle il faut le contempler et, peut-être, contempler l’histoire de façon générale. Je n’irai jamais l’escalader, ce serait un manque de respect. J’apprécie beaucoup cette distance qui le sépare des gens et le fait qu’on ne puisse pas s’en approcher davantage.

1 commentaire

  1. Ils ont raison d’être fiers de leur russitude. Qu’ils se rappellent d’une chose extrêmement importante : l’Occident envieux de leurs richesses les déteste et veut les détruire. Restez sur vos gardes et ne faites jamais confiance à l’Occident : ces guignols n’ont pas de paroles.

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