Le choix de la Crimée

Un an s’est écoulé depuis que les habitants de la Crimée ont exprimé, lors du référendum du 16 mars 2014, leur volonté de se rattacher à la Russie.

Monument aux navires coulés à Sébastopol / travel-hystory.org
Monument aux navires coulés à Sébastopol / travel-hystory.org

Aujourd’hui, la péninsule subit le double coup des sanctions de l’Union européenne et des États-Unis. Tous les échanges commerciaux avec la Crimée sont interdits pour les entreprises européennes et américaines. Les Européens et les Américains n’ont pas le droit d’investir en Crimée, ni d’y acheter de biens immobiliers. Il leur est également fortement déconseillé de se rendre en Crimée en tant que touristes : les opérateurs européens et américains ne sont pas autorisés à fournir des services de tourisme sur la péninsule. Les Criméens eux aussi sont de facto interdits d’accès sur le territoire des États-Unis et de l’Union européenne. Leurs demandes de visas Schengen accompagnés de leurs passeports russes ne sont pas admises dans les consulats européens ni en Russie ni en Ukraine.

Ainsi, un peuple entier est puni pour avoir fait un choix qui n’est pas du goût des forts de ce monde. Une politique qui semble d’autant plus illogique que l’UE et les USA affirment ne pas reconnaître les résultats d’un référendum prétendument mené « sous la menace des mitraillettes russes », parce que les Criméens auraient été contraints d’y participer. Si c’est effectivement le cas, pourquoi rendre leur vie encore plus difficile ? Puisque les Criméens ne sont pas les acteurs de leur choix mais des victimes, pourquoi ajouter de nouvelles peines à celles qu’ils éprouvent déjà ? Pour quelle raison stopper tous les échanges culturels et universitaires ? Empêcher les rencontres entre artistes et chercheurs ? Si, à en croire l’UE et les États-Unis, Poutine cache ce qui se passe véritablement en Crimée, pourquoi ne pas y aller pour voir tout de ses propres yeux ? Mais aujourd’hui, pour un Européen de base, cette mission est devenue un parcours du combattant : les agences de voyages européennes vendent des tours en Iran et en Corée du Nord, mais elles n’ont pas le droit de le faire pour la Crimée, qui semble avoir endossé le rôle de la plus mauvaise nation de la classe. On la met au piquet et on ne lui adresse pas la parole. Jusqu’à ce qu’elle regrette son choix malheureux et décide de retourner en Ukraine ?..

Mais la Crimée ne voudra pas retourner en Ukraine, et on le sait aussi bien à Bruxelles qu’à Washington. Si les élites occidentales refusent de reconnaître le choix de la Crimée, c’est avant tout parce que ce rattachement remet en question tout ce qu’il est convenu de penser, aujourd’hui, en Occident, sur l’Union soviétique et l’espace qui s’est formé conséquemment à sa chute. Tout chercheur occidental vous dira que sous l’URSS, Moscou a mené une politique coloniale à l’égard de ses quatorze républiques, réprimé leurs populations et bâillonné leurs sentiments nationaux. Puis, en 1991, les quatorze nations se sont enfin débarrassées du joug moscovite et ont pu respirer librement. Aujourd’hui, la Russie ne serait pour elles qu’un très mauvais souvenir qu’elles ne veulent qu’oublier. Et leur seul rêve serait de rejoindre une Europe dont, au fond, elles ont toujours fait partie. Cette interprétation des faits a parfaitement le droit d’exister. Elle ne présente, à mes yeux, qu’un problème : elle est simpliste. Elle désigne précisément un bourreau et une victime et ne tolère aucune nuance. Or, la vie n’est jamais simple. La vie est, précisément, toute faite de nuances.

Force est de reconnaître que le Kremlin a réprimé des Tchétchènes, des Baltes et des Tatars de Crimée. De très nombreux représentants de ces peuples ont péri dans les déportations, les camps, des lieux où ils étaient forcés de vivre loin de leur patrie. Le Kremlin a également mené une collectivisation forcée qui a provoqué une famine désastreuse en Ukraine, lors de laquelle des millions d’Ukrainiens ont péri dans les pires tourments. Le pouvoir soviétique a commis des crimes atroces contre l’humanité que nous, Russes d’aujourd’hui, reconnaissons et regrettons sincèrement. Toutes ces actions ont été orchestrées depuis Moscou, et, par conséquent, la Russie en est responsable. C’est la vérité.

Mais la vérité, c’est aussi de savoir que ces répressions n’ont pas été dirigées par « les Russes » désireux de mettre en esclavage des populations étrangères, mais par un fou sanguinaire dont le monde connaît parfaitement le nom. La vérité, c’est aussi de dire que Staline persécutait des êtres humains indépendamment de leurs origines : elles n’ont jamais été un obstacle. Dans les répressions staliniennes, des paysans, des intellectuels et des militaires de Russie ont souffert autant que ceux de Minsk, Kiev ou Tbilissi – non, Staline n’a jamais épargné son peuple non plus. Les représentants de toutes les couches sociales et de toutes les ethnies de l’URSS sont passés par les camps staliniens, sans exception. Les bourreaux staliniens, eux aussi, avaient des origines des plus diverses. Sachant cela, la Russie actuelle devrait-elle être désignée l’unique responsable des crimes de Staline et de ses acolytes ?.. Grande question.

La vérité, c’est aussi de savoir qu’aujourd’hui encore, beaucoup d’ex-citoyens soviétiques conservent de leur vie en URSS de bons souvenirs. Je pense à cette Estonienne, rencontrée lors d’un voyage à Tallinn, qui se souvenait d’échanges très stimulants avec des artistes moscovites et kazakhs. Je pense encore à ce médecin arménien pratiquant à Moscou, et affirmant, du haut de ses 30 ans et sans gêne aucune, que son Arménie natale gagnerait beaucoup à réintégrer la Russie. Je pense enfin à ce technicien tadjik, rencontré dans ma cour, lançant « Avant, nous étions tous frères ! »…
La vérité, c’est aussi de savoir que l’espace post-soviétique, bien que divisé par des frontières, reste uni par les souvenirs communs de ses habitants : souvenirs de rencontres, de voyages, de projets communs, de films qui faisaient rire et de chansons qui faisaient pleurer… La vérité, c’est de dire que la Russie, malgré toutes les vicissitudes historiques, conserve toujours son attrait pour des millions de Géorgiens, Kazakhs, Lettons, Ukrainiens et bien d’autres peuples qui ont partagé, à un moment de l’histoire, leur sort avec celui des peuples de la Russie.

La Russie n’est pas un point sur la carte. Il est difficile de l’ignorer, de faire semblant qu’elle n’existe pas. La Russie, c’est une grande civilisation à l’héritage culturel éminemment riche et au potentiel économique vertigineux. La Russie est curieuse et ouverte. Les Russes aiment faire des projets communs avec des gens de cultures différentes, et savent admirablement les mener à bien. Pour toutes ces raisons, la Russie restera toujours un centre d’attraction pour de nombreux habitants des pays qui l’entourent. Certes, pas pour tout le monde. La Russie est complexe : elle attire certains mais repousse violemment bien d’autres – et ces deux réactions sont parfaitement justifiées. Mais quoi qu’il en soit, il est extrêmement dangereux et irresponsable de placer aujourd’hui les populations de pays qui ont jadis fait partie de la Russie devant ce choix cornélien : êtes-vous pour l’Europe ou pour la Russie ? Ce choix, pour des millions de Moldaves, Géorgiens et Ukrainiens est tout simplement impossible. Et lorsqu’on les y contraint, le sang coule. Parce que l’espace post-soviétique est un corps vivant. Et que quand on l’entaille, il saigne…

La Crimée, par son choix de s’unir à la Russie, n’a pas été la première à faire naître un doute sur l’interprétation du passé aujourd’hui communément en vigueur. La Transnistrie, l’Ossétie du Sud, l’Abkhazie ont affirmé leur attachement à la Russie plus tôt. Mais la Crimée l’a fait de manière aussi forte et univoque que ça a fait peur. Car puisque la Crimée a décidé volontairement de se rattacher à la Russie, qui peut garantir que d’autres peuples ne le voudront pas à leur tour ?.. Alors, aujourd’hui, on tente d’enfermer la Crimée dans une cage et de jeter un tissu noir dessus. Mais l’oiseau continue de chanter. À bon entendeur, salut !

7 commentaires

  1. Il serait interessant, lorsque vous evoquez les crimes de Staline, de preciser qu’il etait Georgien et de ne pas faire le silence sur les crimes perpetres avant Staline, par Lenine et Trotsky (ne Bronstein). (desolee pour l’absence d’accent mais j’ecris sur un clavier n’en possedant pas)

  2. C’est bien beau tout ça, mais les faits sont têtus : des tas de soldats « anonymisés » russophones venus de….pas très loin envahissent la Crimée et tout d’un coup sorte le drapeau russe de leur châpeau. Après ça c’est plutôt drôle d’entendre le Kremlin crier « au loup » car il a peur d’une révolution orange fomentée par l’extérieur.

  3. Peut-être mais la Crimée était un Etat indépendant ….! maintenant il est à nouveau Russe (quelle est la différence avec « l’Union soviétique »…, je n’en vois pas)

    1. Indépendant? Ah bon? Alors qu’on l’avait mis dans l’Ukraine en 1954 et qu’il y était resté après la dislocation de l’URSS? C’était une région autonome, pas un état indépendant.

  4. En quoi le boycott par l’Occident de la Crimée, l’interdiction de la coloniser par les marchands, les touristes, les banquiers est-il une mauvaise chose? Ce serait plutôt une chance et une belle occasion pour les Criméens de prendre en main les conditions du développement autonome et raisonné de leur société. Mais visiblement cette possibilité est inconcevable: hors la mondialisation à marche forcée point de futur.

  5. Ce « Cahier de Russie est un beau mélange d’anti communistes, mais je soutiens la Russie parce que je suis communiste, marce que je sais que sans la puissante URSS le nazisme aurait gagné la guerre avec la complicité des pseudo démocraties occidentales où les médias sont totalement phagocitées par les possesseurs de capitaux, vous les russes vous en êtes les victimes et arretez de frachez sur votre histoire, laissez ces vomissures à vos oligarques qui ont profété de la chute de l’URSS. Quand aux commentaires des nazillons, je les emm…

  6. N’oublions pas que la Crimée russe date de bien avant l’URSS. C’est Catherine II en guerre contre l’empire ottoman qui annexa et développa cette région. Historiquement, la Crimée est russe, et pas seulement, mais aussi une large partie de l’Ukraine. Odessa (merci encore à Catherine II) était au XIX° siècle une des cinq plus grandes villes russes, (sans parler de Kharkov la scientifique). Un grand nombre de grands esprits russes en sont d’ailleurs sortis, par exemple Isaac Babel. Sans faire du pro-russisme excessif, quand donc l’Ukraine et la Crimée ont-elles été indépendantes? Ou bien russe, ou bien dans le giron du grand duché de Varsovie (auquel cas son sort ne fut pas plus enviable). L’accident historique qui donna la Crimée à l’Ukraine, par l’intermédiaire de Khrouchtchev si je ne m’abuse, est une virgule en comparaison des trois derniers siècles.
    Toujours d’un point de vue historique, toute la zone de l’Europe orientale faisait partie de l’empire russe. C’est par haine de l’idéologie communiste et peur d’un rival à sa taille que l’occident et les USA ont réduit la taille de l’empire russe, d’abord après la guerre de 14-18 (ce qui était une félonie, étant donné que la Russie-URSS était du côté des vainqueurs et n’aurait pas du être dépouillée de ses territoires) et ensuite à la chute du mur de Berlin, quand le bloc occidental se frottait les mains en considérant que la Russie faisait désormais partie du tiers-monde et ne se relèverait jamais de sa chute – on pouvait donc la coloniser économiquement, la spolier, et favoriser toute sorte de mouvements d’indépendance pour en réduire la taille. Est-ce un bien ou un mal, tout dépend de l’optique que l’on adopte, je formule ici seulement des réalités de l’histoire.

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