Boris Nemtsov : mort symbolique d’un (play)boy de la politique russe

Le meurtre de Boris Nemtsov est des plus symboliques. « L’opposant, le Kremlin et la jeune top-model ukrainienne » : trois éléments qui résument la carrière politique de ce gouverneur devenu ministre, favori à la présidence russe et opposant à Poutine.

Boris Nemtsov, alors gouverneur de Nijni Novgorod, en 1995. Crédits : TAR-TASS / Nikolai Moshkov
Boris Nemtsov, alors gouverneur de Nijni Novgorod, en 1995. Crédits : TAR-TASS / Nikolai Moshkov

Le physicien

Boris Nemtsov avait 55 ans. Son sourire éclatant, sa mise en plis impeccable et son look décontracté lui en donnaient 40. Le « play-boy de la politique russe », comme on aimait le surnommer, a toujours été en avance sur son temps.

Chercheur à la faculté de radio-physique de Gorki [nom de Nijni Novgorod de 1932 à 1991, ndlr], Boris Nemtsov écrit son premier article engagé en 1987, à la demande de sa mère, la célèbre médecin Dina Eïdman, afin de protester contre la construction d’une centrale nucléaire dans la région. « Il voulait montrer, en tant que chercheur, ce qu’il adviendrait de la ville si une explosion se produisait à la centrale, explique Alexandre Kotiousov, assistant de Nemtsov à l’époque et son premier attaché de presse jusqu’en 2004. Au début, il a mené ce genre d’actions citoyennes, puis il a organisé des rassemblements contre le projet, qui a finalement été annulé. »

Le jeune physicien, qui prend rapidement goût à l’engagement citoyen, multiplie les prises de parole lors de rassemblements contre le pouvoir communiste, avant de ranger définitivement sa blouse blanche et d’être désigné, en 1990, député populaire pour le bloc Russie démocratique de Gorki. « Des gens aussi jeunes, intelligents et courageux, ça ne courait pas les rues à l’époque, souligne Alexandre Kotiousov. Son fort charisme attirait l’attention de tout le monde. »

Préparant sa campagne pour l’élection présidentielle de 1991 – première et dernière d’URSS –, Boris Eltsine décide de profiter de la popularité de Nemtsov en l’invitant à rejoindre son équipe. « Nemtsov était plein d’initiatives, se souvient Sergueï Filatov, ancien directeur de l’administration du président Eltsine, dans une interview au magazine Rousskiï Reporter. Il avait toujours beaucoup d’idées lorsqu’il s’agissait de sortir d’une impasse. Et Boris Eltsine avait besoin de ce genre de personnes. » Le jeune homme politique, loyal, n’hésite pas à troquer des vacances en compagnie de sa femme et sa fille dans sa ville natale de Sotchi contre une tournée des bases militaires de la région de Moscou, en août 1991, en faveur de Boris Eltsine et contre le putsch.

Les deux hommes se rapprochent, et Boris Nemtsov se voit proposer la gouvernance de la région de Nijni Novgorod au terme d’une purge générale des dirigeants n’ayant pas soutenu le mouvement de Eltsine. « Tu es jeune, bien sûr, tu n’as que 32 ans. Mais je te nomme quand même à la tête de la région pour quelques mois. Si tu ne te montres pas à la hauteur, je te congédie », lui aurait déclaré Boris Eltsine en 1991, aux dires de Nemtsov.

Le premier gouverneur

Le jeune dirigeant y reste cinq ans et demi, lors desquels il n’hésite pas à s’attribuer le titre de gouverneur, qui n’était plus en vigueur depuis l’époque tsariste, et lance un large programme de réformes libérales. « Nijni Novgorod, bien que cité fermée, jouissait d’un statut très confortable sous l’URSS, et Boris Nemtsov a su instaurer un système capitaliste sans sacrifier les avantages de la région, remarque le politologue russe Vladimir Pribylovski. Il n’écoutait pas toujours les directives fédérales et menait une politique très intuitive : il faisait ce qui lui semblait bon pour sa ville. »

Boris Nemtsov adopte ainsi un certain nombre de réformes inattendues et courageuses. Il crée notamment sa propre « monnaie », sorte de titre de créances soutenu par le budget régional, afin d’aider la population, qui a vu ses économies englouties dans la crise économique du début des années 1990. Il est aussi le premier à appliquer la privatisation et le partage des terres, avant même la décision du Conseil supérieur. Autre marque de fabrique du politicien : Boris Nemtsov se veut le plus transparent possible avec la presse. « Nemtsov recevait beaucoup de journalistes et sa politique vis-à-vis des médias était très libre. Il n’a jamais refusé une interview et ne demandait pas à relire. Toutes ses réunions étaient ouvertes à la presse », précise Alexandre Kotiousov.

Même si nombre de ses réformes ont échoué – sa monnaie, par exemple, n’a vécu que le temps du printemps 1994 -, Boris Nemtsov est réélu en 1995, et voit sa cote de popularité monter en flèche. « À cette époque, seul Iouri Loujkov (alors maire de Moscou) était plus populaire que Nemtsov », affirme Alexandre Kotiousov.

Boris Eltsine Nemtsov
De gauche à droite : Boris Eltsine, Boris Nemtsov et l’entraîneur Zaur Abuladze lors d’un tournoi de tennis féminin en 1997. Crédits : DR/Archives

Parallèlement, la relation entre les deux Boris ne cesse de se renforcer. Eltsine invite Nemtsov chez lui, à jouer au tennis et à l’accompagner dans ses voyages à l’étranger. Dès 1993-1994, les bruits de couloir présentent déjà le jeune gouverneur comme le successeur du premier président de la Fédération de Russie. Ce qui n’empêche pas Nemtsov de récolter un million de signatures contre la première guerre de Tchétchénie, engagée par Eltsine.

Le protégé

En guise de courte échelle, Nemtsov est nommé premier vice-Premier ministre en mars 1997 – puis ministre de l’énergie en avril de la même année – du gouvernement de Viktor Tchernomyrdine. « Boris ne ressemblait pas au fonctionnaire habituel, c’était quelqu’un de simple, avec qui il était très facile de discuter, peu importe le rang hiérarchique. Il tutoyait facilement, commente Vladimir Milov, co-auteur avec Boris Nemtsov du livre Poutine. Résultats. Mais c’était aussi un jeune homme qui n’avait pas peur d’aller à contresens des grands courants d’influence. Il a entrepris des manœuvres très brusques et radicales dans un système normalisé et hiérarchisé, qu’il voulait briser. »

Très rapidement, l’ex-gouverneur lance un programme de renforcement du contrôle de l’État sur l’activité des grandes sociétés monopolistes, avec Gazprom en première ligne. « Il s’occupait de questions et de thèmes très compliqués au sein du gouvernement, tels les réformes énergétiques. Il essayait de récupérer de l’argent pour le budget auprès des sociétés énergétiques et de lutter contre les oligarques qui essayaient d’acheter à moindre coût le patrimoine d’État », ajoute Vladimir Milov. La croisade de Nemtsov contre les oligarques ne plaît pas à tout le monde, et une vaste campagne de discréditation est lancée contre le protégé d’Eltsine par les magnats de la télévision russe Vladimir Goussinski, fondateur de la chaîne NTV, et Boris Berezovski, créateur de Pervyi Kanal. « On répétait en permanence à la télévision combien Nemtsov était une mauvaise personne. On le montrait en train de fricoter avec des filles et de faire la fête », raconte Vladimir Milov.

Ce dernier admet néanmoins que Boris Nemtsov a aussi sa part de responsabilité dans la chute de sa cote de popularité : « Boris a pris des décisions étranges, voire extravagantes, comme de rencontrer le président azerbaïdjanais Heydar Aliyev à l’aéroport, en pantalon blanc : une perche tendue à ses détracteurs. Sans parler des frasques de sa vie privée et de son image de play-boy, qui ne jouaient pas en sa faveur auprès de la population conservatrice. »

Boris Nemtsov n’a jamais dissimulé son goût pour la gente féminine dans ses livres, considérant tout à fait normal le fait d’être marié avec une femme et d’avoir plusieurs maîtresses. « Il le disait lui-même : s’il n’avait pas vécu ainsi, il aurait été contre sa propre nature et aurait trompé les gens. Il ne cherchait pas à s’en cacher et le disait ouvertement », explique Milov. Boris Nemtsov a eu quatre enfants, de trois compagnes différentes.

Mais le mal était fait. Boris Nemtsov démissionne du gouvernement du Premier ministre Kirienko en 1998, sur fond de crise financière. « Nemtsov raconte dans ses mémoires que Boris Eltsine lui aurait avoué avant le remaniement ministériel : J’en ai assez de vous protéger. Autrement dit, de nombreux oligarques faisaient pression sur Eltsine contre Nemtsov, et le président lui-même était déçu par le comportement de son protégé », affirme Milov. La présidentielle n’est alors plus qu’un vieux souvenir. Si 29 % des Russes se disaient prêts à voter pour Nemtsov en 1997, ils n’étaient plus qu’un pour cent seulement un an plus tard. «  L’organisation hiérarchique du gouvernement ne convenait pas à Boris. À Nijni Novgorod, il était le chef, mais à Moscou, il s’est retrouvé avec d’autres joueurs : le président, le Premier ministre, des oligarques… Il ne signait plus en dernier, ce qui explique l’absence de résultats réels de son action d’alors », commente Alexandre Kotiousov.

L’opposant

La carrière de Nemtsov prend alors un virage radical. En 1998, il redevient une figure politique publique majeure en prenant la tête du bloc Union des forces de droite (SPS) aux élections législatives de 1999, qui, à la surprise générale, obtient 8,52 % des voix. Le parti défend des positions libérales et soutient la candidature du Premier ministre d’alors, Vladimir Poutine, à la présidence. Boris Nemtsov le soutient aussi : « J’estime que la Russie doit élire un nouveau président, honnête, responsable et fort physiquement. Et je suis convaincu que ce président doit être Vladimir Poutine », avait-il déclaré alors – à contrecœur, dira-t-il plus tard. Pour nos interlocuteurs, il ne s’agissait que d’une décision partisane : « Il n’a pas soutenu Poutine. Il a simplement déclaré plusieurs fois que le SPS le soutenait. Nemtsov avait voté contre cette décision. Certains essaient aujourd’hui d’affirmer le contraire, mais Boris a commencé de critiquer Poutine dès après que celui-ci a été élu », assure notamment Vladimir Pribylovski.

Boris Nemtsov présente un de ses livres à Saratov, 2007. Crédits : Nemtsov/FB
Boris Nemtsov présente un de ses livres à Saratov, 2007. Crédits : Nemtsov/FB

Six ans plus tard, le SPS perd les élections législatives, et Boris Nemtsov s’agite à droite et à gauche sans succès. Il soutient la révolution orange ukrainienne en 2003 et devient même un conseiller extérieur de Viktor Iouchtchenko. Il fonde le mouvement Solidarnost en 2008 et perd à la municipale de Sotchi un an plus tard. Vaguant au gré des vents politiques, cet amateur de surf se lance ensuite dans l’écriture d’ouvrages autour d’un seul et même thème : Poutine et Résultats/Gazprom/Crise/10 ans après. Il édite et distribue ces livres sur ses fonds propres. Parfois gratuitement, dans le métro. « Nemtsov avait de l’argent grâce aux actions qu’il possédait dans de grandes entreprises, comme Gazprom. N’oublions pas qu’il était au gouvernement et a su où il était bon d’acheter et d’investir à l’époque », précise Vladimir Pribylovski.

Puis, la roue tourne. On dénonce des falsifications lors des législatives de décembre 2011. La nouvelle classe moyenne gronde. Et une nouvelle vague d’opposants se forme dans le pays. Boris Nemtsov est dans les starting-blocks et ne manque pas une seule manifestation tout au long de l’année 2012. Son discours se radicalise, à l’image de ses livres : il veut la peau de Poutine. « Ces dernières années, il était devenu plus dur. Il écoutait moins les gens. Il aurait pu servir la cause différemment, notamment au sein d’administrations. Mais il a préféré cette activité de politique public. Je suppose qu’à un moment, sa relation avec Poutine s’est fortement détériorée et que tout a changé à partir de là », regrette Alexandre Kotiousov, qui avoue avoir coupé les ponts avec Nemtsov à cette période.

Dès la fin 2012, le mouvement de protestation s’essouffle, mais Boris Nemtsov s’accroche. « Je lui ai répété à de nombreuses reprises qu’il ne servait à rien de se rassembler pour le plaisir. Nemtsov et Navalny suivaient la même idée : si un million de personnes descendent dans la rue, Poutine prendra peur et quittera le pouvoir. Il disait ça mot pour mot. À tort. Nemtsov était un homme fort avec une forte expérience. Il n’aimait pas qu’on ne soit pas d’accord avec lui, même s’il arrivait parfois à reconnaître ses erreurs quand il voyait que les choses ne se déroulaient pas comme prévu », note Vladimir Milov.

Boris Nemtsov le 6 mai 2012 (Bolotnaya)

Il remporte la dernière victoire de sa carrière à Iaroslavl, où il est élu député régional en septembre 2013. Un mois plus tard, c’est le début de la crise ukrainienne. Boris Nemtsov décide de soutenir le mouvement ukrainien pro-européen, affiche des positions antirusses et va même jusqu’à conseiller les dirigeants occidentaux sur les meilleures sanctions à prendre contre la Russie, comme il l’avait déjà fait du temps de la liste Magnitski. « Il les a convaincus et conseillés, assure Milov, sans cacher son opinion : Je pense que c’était une erreur politique, car les Russes ne peuvent pas comprendre un tel geste. Nous et notre économie souffrons des sanctions. »

« Nemtsov disait que Poutine avait cessé d’être une personne rationnelle, qu’il avait perdu la raison avec l’Ukraine », enchaîne Vladimir Pribylovski.

L’entourage proche du député se réduit comme peau de chagrin. Ses amis lui conseillent de se ranger, de quitter la politique. Il refuse, persuadé d’être encore utile à la Russie. « Il avait tout de même peur d’être tué, mais quand on lui demandait s’il était prêt à tout arrêter, il s’énervait. Non, il n’aurait jamais arrêté », se souvient Vladimir Milov.

« Boris a toujours eu du mal à estimer justement ceux qui l’entouraient. Il n’avait pas d’équipe, et il s’est retrouvé presque seul. Je pense d’ailleurs qu’il était très seul dans la vie au moment de sa mort », suppose Alexandre Kotiousov, qui ne cache pas sa tristesse.

Boris Nemtsov est mort de quatre balles dans le dos, à l’ombre du Kremlin, aveuglé par une beauté ukrainienne, à la veille d’une manifestation de l’opposition dont on prédisait l’échec. Il laisse derrière lui une carrière intense, parsemée de maigres succès ponctuels. « Il n’était pas le principal opposant à Poutine, conclut Vladimir Pribylovski. Mais sans lui, l’opposition risque aujourd’hui de rencontrer plus de difficultés pour organiser ses actions. »

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