Alexandre Veledinski : « Les Russes confondent la liberté et le bordel »

Alexandre Veledinski est l’un des plus grands réalisateurs russes. On lui doit notamment le film de référence sur Edouard Limonov ou l’adaptation du roman d’Alexeï Ivanov Le Géographe a bu son globe. Rencontre.

Alexandre Veledinski
Alexandre Veledinski. Crédits : Galina Kouznetsova

Le Courrier de Russie : Parlez-nous de votre enfance.

Alexandre Veledinski : Je suis né à Nijni Novgorod, qui à l’époque s’appelait Gorki, du nom de l’auteur, notamment, des Bas-fonds, qui avait d’ailleurs vécu en France et en Italie. Mon père était ingénieur et ma mère infirmière. Mon père était vétéran de la Seconde Guerre mondiale, en 1942, il avait suivi une formation de six mois dans un camp de jeunesse sur les îles Solovki, puis était parti comme matelot sur la mer Noire et a combattu pour libérer Odessa puis Sébastopol. En 1944, il est parti en Extrême-Orient pour lutter contre les Japonais et à la Libération, il avait 20 ans ! Il a donc commencé ses études et a rencontré ma mère !

LCDR : Quels sont les souvenirs les plus prégnants de votre enfance ?

A.V. : Ayant vécu dans une ville fermée, je me sentais entouré d’amour, heureux, au sein d’une famille ordinaire.

LCDR : D’autres souvenirs qui vous ont marqué ?

A.V. : Des films, je me souviens de Partition pour un piano mécanique, inspiré d’une pièce de Tchekhov et réalisé par Mikhalkov, Des vols dans les rêves et dans la vie de Balaïan, romancier ukrainien d’origine arménienne. Ce sont des films qui m’ont fait devenir réalisateur alors que j’avais fait des études d’ingénieur. Quand j’ai vu le film de Balaïan qui montre un homme de quarante ans déçu de la vie, je me suis dit : « Si je deviens comme lui, pourquoi vivre ? », et en voyant le film de Mikhalkov, j’ai pensé : « J’ai trente-sept ans, Lermontov est mort depuis dix ans et Pouchkine meurt. »

En 1995, au moment où je commençais des études de réalisateur, on venait de déclarer la mort officielle du cinéma !

LCDR : Quand êtes-vous tombé dans le cinéma ?

A.V. : En 1991, au moment du putsch, je travaillais à la coopérative de Gorki comme ingénieur et la nuit, j’allais coller des affiches en faveur du changement et des réformes, et en 1993, à trente-quatre ans, j’ai changé de vie. J’avais beaucoup de complexes et j’ai mis deux ans à réaliser ce changement. J’ai commencé un cursus d’études de cinéma en 1995, je prenais un chemin qui ne menait nulle part, on venait de déclarer officiellement la mort du cinéma ! Mais en me répétant la phrase de Pavel Kortchaguine : « Tout est mauvais mais nous sommes là », je me suis dit que oui, tout dépend de moi.

LCDR : Et…

A.V. : En 2000, à quarante-deux ans, je réalise mon premier court-métrage Rien que nous deux, qui est primé dans la sélection « Un certain regard » à Cannes. Vous imaginez ?! J’avais été ingénieur dans une ville fermée, je m’étais toujours dit que si un jour je sortais du pays, ce serait pour aller à Cannes, j’avais commencé mes études de cinéma à trente-cinq ans et je sortais pour la première fois de Russie pour aller recevoir un prix à Cannes !

LCDR : Et ensuite ?

A.V. : J’ai commencé à faire des séries, Zakon, qui tourne autour de trois personnages, un juge qu’on tente d’acheter, un maniaque qui tue des gens pour leurs vices et un prêtre orthodoxe, avec l’idée que la Russie n’est pas prête pour la justice indépendante, pour le jury populaire, qu’on ne peut pas protéger les jurés. Puis la série Brigade, devenue culte par la suite.

La mère de Limonov m’a dit Ils ont mis un enfant en prison, il avait soixante ans !

LCDR : Puis…

A.V. : Le film sur Limonov… J’avais écrit le scénario en 1998, j’avais presque quarante ans. Un producteur de télévision qui avait vu mes séries m’a donné son accord, nous avons commencé à tourner à Kharkov, à Moscou, à Paris et puis la chaîne de télévision pour laquelle nous travaillions a fermé ! Nous nous sommes retrouvés avec une première partie de film et Limonov en prison ! Je suis allé le voir au tribunal de Saratov et lui ai apporté un pot de confiture de sa mère, nous étions allés filmer ses parents à Kharkov et sa mère, qui avait alors plus de quatre-vingt ans, m’avait dit en me donnant le pot : « Ils ont mis en tôle un enfant », il avait soixante ans ! Là-dessus, il est sorti de prison, nous avons pu tourner la deuxième partie et le film est sorti en 2004, ce ne fut pas un grand succès, on a fait vingt-deux copies, mais il est visionné sur Internet.

LCDR : Quelles furent les réactions ?

A.V. : C’était mon premier long-métrage officiel et j’ai été élu meilleur espoir par un groupe de critiques de cinéma mais ça ne m’a pas tourné la tête, j’avais quarante-cinq ans, un débutant prometteur de quarante-cinq ans !

LCDR : Puis d’autres films ?

A.V. : Jivoï, sur la guerre en Tchétchénie, qui raconte le retour d’un soldat et des fantômes qui l’accompagnent, il a fait de bons chiffres d’entrée, a voyagé mais ni lui ni L’île de Pavel Lounguine n’ont été sélectionnés à Cannes, ils avaient tous deux une thématique orthodoxe et ce n’était pas dans l’air cette année-là.

Pendant deux ans, j’ai regardé le plafond en me demandant : à quoi sert le cinéma dans ma vie ? et puis je me suis levé, j’ai eu ma fille et mon amour pour le cinéma est rené !

Alexandre Veledinski. Crédits : Galia Kouznetsova
Alexandre Veledinski au Courrier de Russie. Crédits: Galina Kouznetsova

LCDR : Ensuite…

A.V. : La crise de 2008 est arrivée et je me suis dit : à quoi sert le cinéma dans ma vie ? et je me suis posé la question pendant deux ans sur mon canapé avec un cognac, un cigare et la télévision, je regardais le plafond… et puis j’ai eu ma fille, je me suis levé et j’ai fait Le Géographe a bu son globe ! Avec la naissance de ma fille, mon amour pour le cinéma renaissait.

LCDR : Comment comprenez-vous cette phrase, ce titre ?

A.V. : Nous l’avons montré en France, aux États-Unis, au Canada, en Australie et je dis à chaque fois qu’il a pris son globe, l’a vendu et a bu tout l’argent mais c’est une blague, en fait, ça ne veut rien dire ! C’est juste une expression, le commandant a bu son uniforme, c’est une phrase idiomatique, le Russe est prêt à vendre sa chemise pour ne pas vendre son âme, il n’y a jamais eu chez nous de révolte pour le saucisson, si la vie a un sens, c’est la liberté, pas le saucisson !

Extraits de Le Géographe a bu son globe

LCDR : Que répondez-vous à ceux qui disent que malgré les restrictions récentes de libertés, les Russes ne sont pas descendus dans la rue ?

A.V. : Ils sont allés sur la place Bolotnaya en 2011, moi je suis resté place de la Révolution avec Limonov et Prilepine, mais tout le monde a été déplacé place Bolotnaya, vous voyez le symbole, passer de la place de la Révolution à la place des Marais ?! Les gens ont compris alors que les restrictions avaient été menées, les vis tournées et le plus important aujourd’hui me paraît de continuer à vivre ensemble, l’homme et la femme peuvent se séparer, le pays ne le peut pas.

La Russie est entre deux pôles, l’Est et l’Ouest, le plus et le moins, le courant passe à travers nous.

LCDR : Quelle est votre vision de la liberté ?

A.V. : Il faut différencier les notions française et russe, on perçoit toujours une idée d’une manière personnelle, le trait principal des Russes est la patience, Pouchkine disait : « Il ne faut pas arriver au moment où cesse la patience », il faut chercher la définition de la liberté dans la nation russe. J’ai beaucoup réfléchi à la liberté dans ma propre vie, elle évolue, elle évolue, elle évolue et c’est toujours difficile de mettre une limite mais quand vous ne mettez pas de limite en Russie, c’est le bordel et les Russes ont confondu la liberté et le bordel, en fait la Russie est comme l’Ukraine entre la Pologne et la Russie, nous sommes entre l’Est et l’Ouest, nous sommes condamnés à être entre les deux, il y a un courant qui passe en nous, je vous le dis en tant qu’ingénieur, ça passe entre le plus et le moins.

LCDR : Et la liberté dans la Russie d’aujourd’hui ?

A.V. : D’un côté, je n’aime pas la censure qui est en vigueur, je suis contre toute censure qui n’est pas la mienne, je n’aime pas les lois qui essaient de restreindre les libertés. De l’autre, mon père a combattu à Sébastopol et à Odessa, la Crimée a toujours été russe et jamais autre que russe. Politiquement, je suis centriste, je suis un ami de Bykov et un ami de Prilepine, c’est la position la plus équilibrée dans un pays qui porte à droite et à gauche et la seule possibilité d’y rester soi-même est à mon avis de créer.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *