Retrait de l’armée ukrainienne à Debaltseve : et maintenant ?

Mercredi 18 février, l’armée ukrainienne a retiré ses troupes de Debaltseve, où de violents combats avaient toujours lieu au lendemain du cessez-le-feu, entré en vigueur le 15 février en vertu des derniers accords de Minsk. Un retrait qui pourrait signifier la fin des combats dans le Donbass. Retour sur la bataille de Debaltseve.

Debaltseve Ukraine, Soldats ukrainiens à Debaltseve. Crédits : WikicommonMedia
Soldats ukrainiens à Debaltseve. Crédits : WikicommonMedia

Le chaudron

Tracez une diagonale entre Donetsk et Lougansk, puis sa perpendiculaire entre la frontière russe et la ville de Kharkiv et vous obtenez à leurs intersections… Debaltseve. Point stratégique malgré elle, cette petite ville de 26 000 habitants (en 2013) est un important nœud ferroviaire et routier. La contrôler, ce n’est ni plus ni moins que  sécuriser la liaison entre Donetsk et Lougansk pour les insurgés et, pour les soldats ukrainiens la couper.

Prise par les insurgés en avril 2014 et reprise au mois de juillet par les forces ukrainiennes, Debaltseve est, depuis, restée tant bien que mal aux mains de ces derniers. Les militaires ukrainiens, piégés et encerclés, ont dû faire face aux attaques constantes du camp adverse qui tentait de la reprendre depuis le mois de janvier et contrôlait tout le territoire autour.

La situation de cette ville était un des points les plus épineux des dernières négociations de Minsk, le 11 février dernier. Vladimir Poutine n’avait pas hésité à inviter les soldats ukrainiens coincés dans ce chaudron à déposer les armes et quitter les lieux « tranquillement », au grand dam du président ukrainien Petro Porochenko, dont la réputation aurait souffert d’un tel scénario.

Mais alors que le cessez-le-feu entrait en vigueur dimanche soir à minuit, la pression des insurgés pro-russes s’est accentuée, notamment au travers de bombardements soutenus sur les positions ukrainiennes puis, depuis mardi 17 février, de combats urbains dans la ville, où étaient présents entre 5 000 et 7 000 soldats ukrainiens selon les différentes estimations. La position de la république de Donetsk, à ce moment, était claire : les actions militaires ne cesseraient pas tant que les Ukrainiens n’auraient pas rendu la ville ou que les divisions présentes ne seraient pas éliminées.

À bout de forces, les premiers groupes militaires ukrainiens ont finalement choisi de quitter la ville mercredi 18 février au matin. Premier à avoir officialisé cette décision, Semen Semtchenko, commandant du bataillon de volontaires Donbass, a déclaré que « le retrait des troupes s’effectue selon le plan et de façon organisée », alors que l’administration de la république de Donetsk faisait savoir que le commandement ukrainien avait quitté Debaltseve. Les médias ukrainiens annonçaient quant à eux que de nombreux soldats quittaient la ville à pied, par la route d’Artemivsk, à 30 kilomètres de là.

Le drapeau de Novorossia a été hissé au dessus de Debaltseve :

L’annonce du départ des soldats ukrainiens a été suivie par le retrait des armes lourdes des insurgés pro-russes, conformément au point 2 des accords de Minsk, depuis la ligne de front vers des lieux plus calmes de la zone de conflit. « Cinq pièces d’artillerie autopropulsée de 152mm sont en train d’être retirées du village de Yelenovka », a notamment annoncé Edouard Bassourine, représentant du ministère de la défense de la république de Donetsk.

La honte

Petro Porochenko a finalement officialisé le retrait des troupes gouvernementales à la mi-journée, sur le perron de l’aéroport de Kiev Boryspil, avant de rejoindre la zone de combat. « Ce matin, les forces armées ukrainiennes, avec la garde nationale, ont achevé l’opération d’évacuation planifiée et organisée de nos unités militaires depuis Debaltseve », a-t-il déclaré dans son adresse vidéo, publiée sur le site du gouvernement (ci-dessous).

Le chef d’État ukrainien a été jusqu’à qualifier ce retrait, selon lui prévu, de « succès » et d’« humiliation pour la Russie qui, hier encore, demandait aux soldats ukrainiens de baisser les armes, de hisser le drapeau blanc et de se faire prisonniers.« Les soldats ukrainiens ont combattu avec honneur contre ceux qui essayaient de les encercler, et ont quitté Debaltseve sur ordre de l’état-major ukrainien, reçu mardi, après que les militaires russes ont interdit l’accès de Debaltseve aux représentants de l’OSCE », a poursuivi Petro Porochenko.

Près de 2 500 soldats ukrainiens et 200 pièces d’artillerie « en état de fonctionnement » auraient été évacués, a affirmé plus tard dans la soirée le président ukrainien.

Selon les témoignages et photographies des journalistes présents sur place, les troupes ukrainiennes ont quitté Debaltseve « armes en main » et avec leur artillerie. Parallèlement, le ministère de la défense de la république de Donetsk affirmait qu’environ mille soldats ukrainiens avaient abandonné la ville par le corridor organisé, après avoir déposé leurs armes. Trois cents autres militaires se seraient rendus entre dimanche et mercredi.

En revanche, aucun chiffre précis n’est encore disponible quant au nombre exact de morts et de blessés. Si l’armée ukrainienne a évoqué 22 soldats tués, dont treize lors de l’évacuation, et plus de 150 blessés, la république de Donetsk fait grimper ce chiffre jusqu’à quelque 3 000 victimes chez les hommes de Kiev.

Ukraine Debaltseve Porochenko, Petro Porochenko lors de sa visite sur le front afin de rencontrer les soldats ukrainiens qui avaient quitté Debaltseve. Crédits : president.gov.ua
Petro Porochenko lors de sa visite sur le front afin de rencontrer les soldats ukrainiens qui avaient quitté Debaltseve. Crédits : president.gov.ua

Et maintenant ?

Pour Arnaud Dubien, directeur de l’Observatoire franco-russe, la fin des hostilités à Debaltseve pourrait marquer le début d’un véritable cessez-le-feu dans l’Est ukrainien. « La mise en œuvre des accords de Minsk est plus probable aujourd’hui que dimanche [15 février] à minuit. Je fais le pari que dès le 19 février, le cessez-le-feu sera scrupuleusement respecté par les pro-russes, d’autant qu’il l’était déjà sur le reste de la zone de conflit », a-t-il expliqué au Courrier de Russie.

Le risque, selon l’expert, se situe au niveau des nouvelles sanctions qui pourraient être prises par l’Union européenne et les États-Unis suite à cette troisième défaite ukrainienne, après celles de l’aéroport de Donetsk et d’Ilovaïsk. « Les insurgés pourraient chercher à élargir leur zone d’influence à d’autres villes, ajoute Arnaud Dubien, qui reste toutefois optimiste : Mais cela engendrerait une escalade des tensions, ce que personne ne souhaite. »

Jugeant la prise de Debaltseve comme « une claire violation du cessez-le-feu », l’UE s’est en effet dite prête, mercredi, à prendre des mesures appropriées en cas de poursuite des combats ou d’autres violations des accords de Minsk. Washington avait déjà mis en garde la Russie, mardi, lors d’un entretien téléphonique entre Petro Porochenko et Joe Biden. Le vice-président américain avait affirmé que si Moscou continuait à violer les accords de Minsk, trois jours à peine après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, «  le prix à payer pour la Russie serait plus lourd  ».

Plus modéré, le porte-parole du gouvernement français Stéphane Le Foll a pour sa part affirmé mercredi que l’accord de Minsk sur l’Ukraine n’était « pas mort », et que la France « ferait tout pour le faire vivre ». « On va continuer, on sait qu’il y a des problèmes, on sait que tout n’est pas réglé mais entre la situation qu’il y avait juste avant cet accord à Minsk et celle que l’on connaît, même si ce n’est pas encore totalement réglé, un progrès a été fait », a-t-il expliqué, soulignant que la France avait choisi, avec l’Allemagne, « la voie diplomatique ». Une conversation téléphonique entre François Hollande, Angela Merkel, Vladimir Poutine et Petro Porochenko s’est d’ailleurs tenu dans la soirée du 18 février, lors de laquelle les chefs d’Etat ont rappelé la nécessité de maintenir un cessez-le-feu dans la région et de retirer l’artillerie lourde de la zone de front, informe le Kremlin. A en croire le service de presse du président ukrainien, Petro Porochenko a aussi demandé à ses homologues ne pas « admettre » que les événements de Debaltseve étaient en accord avec les accords de Minsk.

Les gardiens de la paix

Jusque-là opposé à l’envoi de forces de maintien de la paix en Ukraine, Petro Porochenko a finalement annoncé mercredi, en préambule à une réunion du Conseil de sécurité nationale et de défense ukrainien (SNBO), que son pays demanderait l’envoi d’une mission policière de l’Union européenne dans l’Est du pays. « Ce serait la meilleure option pour garantir la sécurité, dans un contexte où le cessez-le-feu n’est respecté ni par la Russie, ni par ceux qui la soutiennent », a affirmé le président ukrainien, qui ne cache pas sa crainte que les insurgés pro-russes décident de continuer à gagner du terrain plus à l’ouest ou vers le sud maritime, à Marioupol.

Le secrétaire du SNBO Alexandre Tourtchinov a pour sa part précisé que les forces de la paix devraient être déployées sur la ligne de contact entre forces gouvernementales et brigades populaires du Donbass, ainsi que sur la partie de la frontière russo-ukrainienne non contrôlée par Kiev.

Peu convaincue par ces déclarations, la partie russe a exprimé des doutes quant à la détermination de Kiev à mettre en œuvre les accords de Minsk, censés régler le conflit dans le Donbass. L’ambassadeur russe à l’ONU, Vitali Tchourkine, a notamment accusé Kiev, jeudi 19 février, de vouloir « détruire les accords de Minsk ». « En vertu des ententes conclues à Minsk, les républiques de Donetsk et de Lougansk créeront leurs propres milices légales, tandis que l’OSCE sera chargée de surveiller la zone de séparation. Le fait de proposer d’autres schémas traduirait un manque de détermination de la part de Kiev à respecter ces accords », a-t-il affirmé, cité par l’agence de presse russe RIA Novosti.

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