Un proche de Poutine va construire un pont qui reliera la Crimée à la Russie

C’est l’entreprise Stroïgazmontaj – propriété d’Arkadiï Rotenberg, un proche de Vladimir Poutine – qui se chargera de la construction du pont du détroit de Kertch. D’une longueur de 20 km, le pont doit relier la péninsule de Crimée au continent russe par voie automobile, mais aussi de chemin de fer. La construction, qui devrait être achevée en décembre 2018, coûtera 228,3 milliards de roubles au budget de la Fédération de Russie. Arkadiï Rotenberg explique à la revue Kommersant pourquoi il s’est lancé dans la construction du pont de Crimée.

Arkadiï Rotenberg. Crédits : Oleg Kharseev/Kommersant
Arkadiï Rotenberg. Crédits : Oleg Kharseev/Kommersant

Kommersant : Compreniez-vous, en acceptant de construire le pont du détroit de Kertch, que cela signifiait de vous isoler à jamais de l’Occident, que ce projet serait votre « marque au fer rouge », autant dans votre vie privée que dans vos affaires ?

Arkadiï Rotenberg : Évidemment que je le comprends. Mais à 63 ans, je pense plus à ce que je dois laisser après moi, à ce qui constituera le bilan de mon existence. Je vis en Russie et je n’ai l’intention de m’en aller nulle part. J’ai déjà séjourné partout. Mes affaires sont ici. C’est vrai, l’expansion à l’étranger m’est désormais fermée, mais ce n’est pas si terrible. D’autant que je pensais depuis longtemps à m’éloigner un peu de la gestion de l’entreprise. J’ai un fils déjà grand, une bonne équipe, des jeunes. Et je pensais justement à réaliser des choses et des idées dans d’autres sphères – le sport, par exemple. Mais le projet du pont est apparu, et j’ai estimé qu’il était important de le réaliser. Important pour le pays.

Si vous me permettez de le dire ainsi, c’est un peu mon apport au développement du pays.

K. : Et ça ne vous a pas inquiété que votre fils, justement, hérite d’une affaire déjà sérieusement limitée par les sanctions ?

А.R. : J’ai commencé de vendre une partie de mon business à mon fils longtemps avant les sanctions. Le processus de ces transactions nous a pris plusieurs années.

K. : Allez-vous désormais éloigner votre fils de vos projets ?

А.R. : Il n’est plus lié à mon business aujourd’hui, il développe ses propres projets.

K. : C’est-à-dire qu’on ne peut pas dire que ce pont soit, pour vous, une « bonne affaire » ?

А.R. : Ça dépend d’où l’on se place. C’est de toute façon un projet difficile, même sur le seul plan technologique, mais d’un autre côté, c’est ce qui le rend intéressant. Et à tout prendre, ce pont, pour moi, c’est une bonne histoire. Comme je vous l’ai dit, ce sera manifestement mon dernier gros projet – et pas dans le but de gagner de l’argent. Si vous me permettez de le dire ainsi, c’est un peu mon apport au développement du pays. Vraiment, c’est ça.

Je suis heureux que nous ayons été choisis.

K. : À côté de la vôtre, on a évoqué parmi les constructeurs potentiels la structure de Guennadiï Timtchenko. Y avait-il encore quelqu’un ?

А.R. : Pour ce que j’en sais, le ministère des transports a étudié plus de 70 propositions. Les négociations ont été longues et la concurrence ardue. Les exigences de l’État étaient assez dures – en termes de délais de construction autant que de coût, mais aussi de garanties d’exécution du contrat que devait fournir l’entrepreneur.

Le port de Kertch. Crédits : ru.wikipedia.org
Le port de Kertch. Crédits : ru.wikipedia.org

K. : Vous ne trouvez pas ça vexant, qu’on ait autorisé M. Timtchenko à refuser ?

А.R. : Non. Je suis heureux que nous ayons été choisis.

K. : Quand la décision sur votre participation à la construction a-t-elle été prise, et qui a mené les négociations ?

А.R. : Les débats au niveau des experts ont duré plusieurs mois. En automne de l’année dernière, quand on nous a proposé de participer aux négociations concurrentielles, j’ai réuni mes collègues, nous avons tout débattu – car je suis moi-même manager, pas constructeur. Après en avoir analysé tous les aspects, ils ont dit que toutes les possibilités techniques étaient réunies et que nous pourrions mener à bien le projet. En janvier, Dmitri Kozak [vice-Premier ministre, supervise le projet, ndlr] m’a fait venir, nous avons confirmé devant le gouvernement nos obligations selon les conditions du contrat, nous avons discuté de tout concrètement. La décision finale a été prise lors d’une réunion avec le Premier ministre.

K. : Mais Stroïgazmоntaj n’a jamais construit de pont, l’entreprise n’a pas ce genre de compétences, à la différence par exemple de Mostotrest. N’aurait-il pas été logique de les associer au projet ?

А.R. : Non, je n’envisage pas cette possibilité pour l’instant. Nous menons actuellement des négociations avec des sociétés étrangères – avec des constructeurs turcs, par exemple, qui ont pris d’eux-mêmes contact avec nous. Nos spécialistes techniques iront bientôt en Turquie en discuter avec eux. Nous les avons prévenus qu’ils pourraient subir des sanctions, ils ont dit qu’ils régleraient la question.

Nous négocions avec des entreprises de Corée du Sud.

K. : Au printemps et à l’été, on a parlé d’une possible participation au projet d’entreprises chinoises – est-ce toujours d’actualité ?

А.R. : Il n’y a pas de Chinois pour le moment, mais nous négocions avec des entreprises de Corée du Sud. Ce sont de bons constructeurs, et ils ont l’expérience de projets similaires.

K. : Existe-t-il des moyens – et des chances réelles – de contourner au moins partiellement les sanctions technologiques ?

А.R. : En fait, nous prévoyons de réaliser le projet entièrement avec des matériaux russes et les technologies russes en notre possession. Évidemment, ce serait bien d’utiliser les plates-formes norvégiennes et hollandaises, mais nous nous débrouillerons aussi très bien tout seuls.

K. : Et les aciers spéciaux, qu’on ne trouve tout simplement pas en Russie ?

А.R. : Nous utiliserons les technologies russes de production des constructions métalliques pour les ponts. C’est suffisant.

K.: Même sans plates-formes norvégiennes, il faut beaucoup de technique occidentale destinée à la construction de routes…

А.R. : Nous possédons toute la technique nécessaire à la réalisation du projet. Stroïgazmontaj possède de bonnes réserves de production. Indéniablement assez pour un pont.

K. : Est-il question que vous participiez au financement ?

А.R. : Le projet sera entièrement financé par l’État.

K. : À quel niveau Stroïgazmontaj est-il aujourd’hui engagé dans des commandes ?

А.R. : À 60 % environ.

K. : Les 40 % restants suffiront pour le pont ?

А.R. : Ils suffiront. Et vu la complexité des processus technologiques, nous ferons appel autant à nos propres spécialistes hautement qualifiés qu’à des spécialistes du domaine venant d’autres sociétés de construction.

Je n’attends rien de l’État.

Les variantes de la route.
Les variantes de la route.

K. : Est-ce à dire que les perspectives des commandes pétro-gazières sont obscures ?

А.R. : Mais pourquoi ? Nous nous apprêtons justement à participer aux appels d’offres pour le gazoduc Sila Sibiri [gazoduc vers la Chine].

K. : Et avez-vous des commandes de Rosneft ?

А.R. : Nous avons essayé de travailler un peu avec eux, mais en ce moment, il n’y a rien. Dans l’ensemble, dans les conditions actuelles, Stroïgazmontaj a plus de problèmes avec les garanties bancaires qu’avec les commandes en tant que telles – comme c’est le cas de tous les constructeurs. Ce qui nous sauve, ce sont nos réserves, formées notamment des dividendes non alloués.

K. : En prenant la responsabilité d’un projet aussi lourd, espérez-vous de quelconques récompenses ou avantages de la part de l’État ?

А.R. : Mais non, quels avantages ?! Je ne marchande pas sur ces questions, et pour être franc, je n’attends rien. Je le répète : j’ai le désir de réaliser ce projet.

K. : Ne craignez-vous pas de vous retrouver coincé si la situation tourne mal, d’ici deux ans, par exemple ?

А.R. : Je n’ai pas peur. Et ce n’est pas le moment, aujourd’hui, pour penser en de tels termes. Je vais faire ce que j’ai à faire.

K. : Avez-vous discuté du projet avec le président ?

А.R. : Évidemment. Je suis allé le voir, je lui ai expliqué pourquoi je m’étais lancé.

K. : Quelle aide avez-vous demandée ?

А.R. : Je n’ai demandé qu’une chose – la garantie d’un travail efficace avec le commanditaire public, pour que nous puissions lancer l’exploitation du site en temps et en heure. Qu’il n’y ait pas d’ajournements liés à l’attribution des terrains, aux expertises, etc.

K. : On entend de plus en plus parler d’un changement d’équipe présidentielle, on dit que son cercle actuel pourrait être évincé par les faucons. Vos relations personnelles avec le président n’ont pas changé ?

А.R. : Mais non, pourquoi voulez-vous ? Elles n’ont pas changé pendant 50 ans, et elles commenceraient maintenant ? Et plus généralement, c’est, à mon sens, un homme sage…

K. : Il s’agit d’un site stratégique – cela signifie-t-il que tous les appels d’offres concernant le pont seront confidentiels ?

А.R. : La question sera décidée par le commanditaire et les organes compétents. Nous réaliserons ce projet dans un maximum d’ouverture vis-à-vis de la société, c’est ce qu’a dit Kozak, et je pense aussi que c’est l’approche la plus correcte.

K. : Malgré cette « marque au fer rouge » dont je parlais, vous espérez une amélioration de la situation – que les sanctions soient levées, par exemple ?

А.R. : Vous voulez mon avis : ça ne va pas se terminer rapidement. Ils mettent la pression de tous les côtés – et toute cette histoire va encore durer un moment… Mais ne pensez pas que ça m’inquiète plus que ça.

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