Sur les pas de Jean Sauvage, le premier Français en Arctique russe

En juin 1586, un certain Jean Sauvage de Dieppe arrive à Arkhangelsk, ville du Nord russe, où il séjourne deux mois. De retour en France, il rédige un récit qui devra servir de guide aux marins qui partent pour la « Moscovie », la Russie de l’époque. Bruno Vianey, professeur de mathématiques au Lycée français de Moscou, vient de publier un ouvrage qui rend hommage à ce Français longtemps méconnu.

Bruno Vianey. Crédit : archives personnels.
Bruno Vianey. Crédit : archives personnels.

Tous les 28 juin, la douane d’Arkhangelsk fête l’anniversaire du jour où le navire de Jean Sauvage, explorateur français, est entré dans son port. Jean Sauvage serait le premier Français à avoir exploré la mer Blanche. Mais qui était cet homme, et pourquoi s’était-il engagé sur la route du Nord, dangereuse et mal connue ?

Bruno Vianey, Le voyage de Jean Sauvage en Moscovie en 1586. Éditions L’Âge d’homme, 2013.

C’est la question que s’est posée Bruno Vianey, passionné d’histoire des relations russo-norvégiennes, quand, à Arkhangelsk, un historien local lui a conté le parcours de l’explorateur français. Les témoignages assurent que Jean Sauvage venait de Dieppe, patrie des aventuriers de la mer français. « Les archives de Dieppe ont brûlé, et chez les familles Sauvage résidant là-bas, personne ne connaît l’histoire de ce Jean. On ne connaît ni sa profession, ni le nom de son bateau, déplore Bruno Vianey. J’avais du mal à comprendre pourquoi cet épisode marquant pour les relations franco-russes était à ce point méconnu. » Le professeur essaie donc d’en savoir plus, et se plonge dans des recherches à la Bibliothèque nationale de France.

Arkhangelsk. Crédit : commons.wikimédia.org
Arkhangelsk. Crédit : commons.wikimédia.org

« Il faudra boire encore à la santé du tsar »

Dans les archives, Bruno Vianey apprend que Jean Sauvage a quitté son port de Dieppe en mai 1586, à bord d’un navire marchand devant effectuer une prospection commerciale du Nord-Est russe. À l’époque, les Dieppois bénéficiaient du savoir-faire des marins de passage venant de pays voisins – ce qui a permis à l’explorateur français d’emprunter la voie frayée par l’Anglais Richard Chancellor, qui avait découvert la mer Blanche en 1553.

Dans ses notes de voyage, Sauvage donne des indications détaillées et illustrées sur la route qu’il a prise pour atteindre la Russie par le Nord. « Il faut partir à la fin du mois de mai où à la mi-juin, pour le plus tard, et faire sa droite route pour aller quérir le cap Nord », explique le voyageur. Jean Sauvage a laissé aussi des descriptions des paysages du Nord et du jour polaire : – « Vous y verrez un nombre de grosses îles toutes couvertes de neiges fort blanches, et il n’y a point d’ancrage ni d’habitants. Au temps que nous y étions, au mois de juin et de juillet à minuit, il faisait tout aussi clair au nord comme en plein midi au sud. »

Le 28 juin 1586, Jean Sauvage arrive à Arkhangelsk, ville fondée deux ans plus tôt au pied d’un monastère. « Saint-Michel-Archange est un château fait de mas entrelacés et croisés, sans clou ni cheville, et c’est une œuvre si bien pratiquée, qu’il n’y a que redire, et ils n’ont qu’une seule hache pour faire leur ouvrage, explique-t-il, admiratif de l’architecture locale. Et il n’y a maître maçon qui puisse faire un œuvre qui est plus admirable qu’ils font. »

Jusqu’à la fondation de Saint-Pétersbourg en 1703, Arkhangelsk était la seule fenêtre de la Russie sur l’Europe – et c’est ici que le premier accord d’amitié et de commerce franco-russe a été conclu. Le récit de Jean Sauvage témoigne par ailleurs du bon accueil que les autorités locales réservaient aux Français : « Nos marchands allèrent à terre pour parler au gouverneur et faire leur rapport, comme est la coutume en tout pays : l’ayant salué il leur demanda d’où ils étaient, et quand il sut que nous étions Français, ils fût bien réjoui et dit à l’interprète qui les présentait qu’ils étaient les très bien venus, et prit une grande coupe d’argent et la dit remplir, et il fallut la vider, et encore, puis la troisième… Puis, il faudra boire encore à la santé du tsar, et c’est la coutume du pays. » Le séjour à Arkhangelsk s’est aussi révélé très fructueux pour l’équipage sur le plan commercial : « En deux mois que nous y avons été, nous avons pu sortir plus de 250 grandes gabares toutes chargées de seigle, de sel, cuirs, cires et autres marchandises », poursuit le marin dieppois.

Le couvent Solovetzkiï. Crédit : commons.wikimédia.org
Le couvent Solovetzkiï. Crédit : commons.wikimédia.org

Découverte trois siècles plus tard

Le mémoire de l’explorateur n’était pas destiné à être publié : Jean Sauvage devait garder pour lui les circonstances de son voyage afin de ne pas dévoiler par hasard un secret commercial. De nos jours, plusieurs versions du texte de Sauvage sont connues. Et elles sont assez différentes entre elles, souligne Bruno Vianey, pour qu’aucune ne puisse être considérée comme l’originale. La première a été éditée par le bibliothécaire Louis Paris en 1834 – soit presque trois siècles après le voyage –, à partir d’un manuscrit inconnu, et traduite en russe en 1841. La deuxième édition a vu le jour grâce à l’archiviste Louis Lacour, qui a recopié en 1855 le manuscrit sauvegardé à la Bibliothèque nationale. « Ces deux versions sont assez proches et on peut penser qu’il s’agit du même texte d’origine, déchiffré et recopié un peu différemment », précise Bruno Vianey.

Un autre manuscrit, aussi conservé à la Bibliothèque nationale, semble le plus authentique – il contient en effet le Dictionnaire des Moscovites, rédigé juste après le récit du voyage, et dans la même écriture. Son destinataire était André Thevet, explorateur et écrivain-géographe français du XVIe siècle, à qui, probablement, revenait l’idée du voyage. Ce dernier a recopié le mémoire et l’a modifié pour en établir, d’une certaine façon, une quatrième version. En 1991, Michel Mervaud, spécialiste d’histoire russe, a corrigé l’édition de Louis Lacour en la comparant avec les autres versions connues. Bruno Vianey cite toutes les versions existantes du récit, assorties de ses commentaires.

L’auteur met notamment en valeur le texte de la première lettre connue du tsar Fédor Ier, fils d’Ivan le Terrible, à Henri III, roi de France, datée d’octobre 1586, l’année de l’arrivée de Jean Sauvage en Moscovie : « Nous sommes de volonté de confirmer notre amitié et correspondance pour rendre le commerce de nos marchands libre, écrit le souverain russe. Nous avons aussi permis que les marchands puissent venir et fréquenter de vos pays, avec toute espèce de marchandise. » Un traité de commerce avantageux sera conclu un an plus tard, le 23 mars 1587, entre la France et la Russie. C’est aussi un mérite de Charles de Danzay, ambassadeur de France auprès de la cour du Danemark de 1548 à 1589, qui a encouragé la France à maintenir de bonnes relations avec Copenhague, la capitale des espaces scandinaves, et à engager une alliance franco-russe : un chapitre du livre de Bruno Vianey y est consacré. Les Français ont alors obtenu l’autorisation d’effectuer des échanges commerciaux dans le Nord russe en ne versant que la moitié des droits que devaient acquitter les Anglais et les Hollandais.

Une attirance rationnelle

En effet, Bruno Vianey ne se contente pas de présenter le parcours de Jean Sauvage, il propose également, à travers de nombreuses lettres et témoignages, un panorama des relations franco-russes entre les XVIe et XIXe siècles. « Mon objectif premier était de republier le récit de Jean Sauvage avec quelques commentaires, explique-t-il, mais une fois les recherches entamées, j’ai compris l’importance de cette expédition : premier voyage d’un Français à Arkhangelsk, premier récit d’un Français à s’être rendu en Russie, premier traité de commerce qui s’ensuivait et premier lexique franco-russe, première description des îles Solovki… » Et la rédaction du livre lui a finalement pris quatre ans.
Bruno Vianey qualifie son attirance pour la Russie de « rationnelle » : « L’écrivain russe Evgueni Zamiatine construisait des brise-glaces, et Anton Tchekhov était médecin… Il y a en Russie quelque chose d’éclectique, les gens sont souvent scientifiques et littéraires à la fois, et cela me paraît naturel, à moi, d’être mathématicien et d’écrire des livres », affirme-t-il. Résidant à Moscou depuis 2007, il assure : « Sur certains points, les Russes n’ont pas changé depuis Ivan le Terrible : déjà au XVIe siècle, on ne pouvait pas entrer sur le territoire facilement, et il fallait une autorisation pour sortir… » À la lecture du récit de Jean Sauvage, on comprend combien l’image d’une Russie de l’époque totalement isolée est erronée : la ville d’Arkhangelsk, notamment, très proche de la Norvège, n’avait rien du trou perdu que l’on a tendance, en Occident, à se figurer.

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