Jean Malaurie : « Le cœur de la Russie c’est sa Sibérie, sa fortune et son âme »

Jean Malaurie m’a accueillie chez lui à Dieppe, à 11h du matin et du haut de ses 91 ans, avec un verre de vodka orange, face à la mer du Nord aux couleurs de Turner. Quelques jours plus tôt, à l’ambassade de Russie en France, il recevait la plus haute distinction russe décernée aux étrangers : la médaille de l’Ordre de l’amitié, accordée par Vladimir Poutine. « Ma seconde patrie intellectuelle, c’est la Russie » : c’est par ces mots que Jean Malaurie avait choisi d’exprimer sa gratitude dans son discours ; avant de me confier, tout au long de la journée que je passais à ses côtés, ce qui l’anime.

Jean Malaurie a réalisé 31 expéditions arctiques, pour la plupart en immersion, seul. 

Il est le premier homme à avoir atteint, le 29 mai 1951, le secteur du Pôle géomagnétique Nord : « Je ne le savais pas, je l’ai appris dix ans après ! » confie-t-il. L’expédition était composée de deux traîneaux à chiens, Jean Malaurie avait son propre traîneau et était accompagné de l’Esquimau Kutsikitsoq.

Jean Malaurie a dirigé la première expédition franco-soviétique en Tchoukotka sibérienne en 1990. Il est également le premier Occidental à découvrir, en août 1990, l’Allée des baleines, monument du nord-est sibérien d’esprit chamanique, ignoré jusqu’à son identification, en 1977, par l’archéologue soviétique Sergueï Arutiunov.

Jean Malaurie a fondé en 1992, avec l’appui de François Mitterrand, puis, de Jacques Chirac, l’Académie polaire d’État de Saint-Pétersbourg, école des cadres sibériens : la langue française y est la première langue étrangère, obligatoire. Il en est le Président d’Honneur à vie.

Jean Malaurie, le 22 octobre, lors de la remise de l’Ordre de l’amitié par son excellence l’ambassadeur russe Alexandre Orlov à Paris.
Jean Malaurie, le 22 octobre, lors de la remise de l’Ordre de l’amitié par son excellence
l’ambassadeur russe Alexandre Orlov à Paris.

Le Courrier de Russie : Parlez-nous de votre enfance.

Jean Malaurie : Mon père était un universitaire de la bourgeoisie catholique, ma mère d’origine écossaise. Je suis un parent éloigné de Maupassant, mais je tiens particulièrement à la partie écossaise : les Écossais sont des rebelles ! Mon enfance a été dominée par un lieu de naissance : Mayence, sur les bords du Rhin, en Allemagne. Je suis né en 1922, dans une année qui annonçait déjà la crise du traité de Versailles.

LCDR : C’est-à-dire ?

J.M. : L’Allemagne de 1918, il faut la surveiller. C’était l’idée du Maréchal Foch : on a donc occupé la rive gauche du Rhin. Étaient installés à Mayence les quartiers généraux de l’armée française, parce que Paris souhaitait créer une « république rhénane » : un land ami de la France. Tout comme les Belges. La fraternité était grande ; les Rhénans aiment d’autant la France qu’ils craignent la Prusse. Mon père était dans les services secrets pour faciliter la naissance de ce land tampon, tout comme la Sarre. Mais nous l’avons quittée le 1er juin 1930. On savait ce qui allait arriver : le nazisme n’était pas loin.

 Il faut apprendre à écouter celui qui a une pensée opposée à la vôtre

LCDR : Où allez-vous alors ?

J.M. : Nous nous installons à Garches, où je fréquente le lycée. Je n’ai jamais aimé le lycée. Cette pédagogie où l’on vous oblige à comprendre – j’aime librement comprendre. L’université est également à repenser profondément. Si vous n’incitez pas l’étudiant à vouloir découvrir, il ne découvrira rien du tout. Il faut apprendre à écouter celui qui a une pensée opposée à la vôtre.

LCDR : Où étiez-vous pendant la Seconde Guerre mondiale ?

J.M. : Mon père est mort en 1939 : je l’ai vu vieillir très vite – après qu’il a vu le film sur les Jeux olympiques de Berlin, Les Dieux du Stade, en 1936. Dans ce film de Leni Riefenstahl, on pressentait la discipline d’une nation domptée, une dictature implacable. Je suis entré dans la Résistance le 1er juin 1943 ; je préparais le concours de l’École Normale supérieure. C’était une époque dramatique : Vichy collaborait avec l’Allemagne qui souhaitait faire en France comme en Pologne, c’est-à-dire rafler la main d’œuvre. On avait annoncé le Service du travail obligatoire, très méconnu car les Français en ont honte : il mettait à disposition de l’armée allemande pour deux ans de travail dans les usines. Pour moi, c’était intolérable. J’étais interne au lycée Henri IV. Les milieux autour de moi étaient pétainistes, la France avait peur. J’ai essayé de rejoindre le Maroc, mais j’ai échoué : j’ai raté de cinq minutes un premier rendez-vous avec la Résistance, qui était encore fragile. De Gaulle ? Il était loin et allié avec les Anglais ; les Français étaient alors très méfiants vis-à-vis de Londres. Londres a en effet pratiqué, pendant 20 ans après 1918, une politique d’appeasement funeste pour la France et l’avenir du monde. J’ai donc rejoint un autre réseau de résistance.

Bureau de travail de Jean Malaurie chez lui, à Dieppe. Août 1951, Jean Malaurie se sépare de ses 11 chiens de traîneau. Jean Malaurie a réalisé 31 expéditions arctiques, pour la plupart en immersion, seul. Il est le premier homme à avoir atteint, le 29 mai 1951, le secteur du Pôle géomagnétique Nord : « Je ne le savais pas, je l’ai appris dix ans après ! » confi e-t-il. L’expédition était composée de deux traîneaux à chiens, Jean Malaurie avait son propre traîneau et était accompagné de l’Esquimau Kutsikitsoq. Jean Malaurie a dirigé la première expédition franco-soviétique en Tchoukotka sibérienne en 1990. Il est également le premier Occidental à découvrir, en août 1990, l’Allée des baleines, monument du nord-est sibérien d’esprit chamanique, ignoré jusqu’à son identifi cation, en 1977, par l’archéologue soviétique Sergueï Arutiunov. Jean Malaurie a fondé en 1992, avec l’appui de François Mitterrand, puis, de Jacques Chirac, l’Académie polaire d’État de Saint-Pétersbourg, école des cadres sibériens : la langue française y est la première langue étrangère, obligatoire. Il en est le président d’Honneur à vie. Archive de Jean Malaurie Nina Fasciaux/LCDR
Bureau de travail de Jean Malaurie chez lui, à Dieppe.
Crédits : Nina Fasciaux/LCDR

LCDR : Que faisiez-vous ?

J.M. : J’étais dans le Vercors, dans une école dite « de montagne » où j’avais, en principe, à enseigner la survie dans l’attente de parachutages d’armes, qui ont tardé. J’étais très recherché par la police. Ma mère, interpellée à plusieurs reprises, en est morte : elle m’avait interdit de revenir à la maison de peur que l’on ne m’arrête ; mais j’ai tout de même été à son chevet lorsque j’ai appris qu’elle était agonisante. Je n’ai pas pu aller à l’enterrement : l’époque était dominée par la délation – ce cancer des peuples vaincus. La Résistance m’a protégé.

LCDR : C’est une résistance qui vous habite encore ?

J.M. : J’étais très seul, en vérité : je me disais, où sont les pouvoirs publics ? Que font le Conseil d’État ou les Académies ? 660 000 Français ont été déportés. Qu’est-ce que l’intelligence, si elle n’est pas rattachée à une morale ? L’Occident était à bout de souffle. Le nazisme, le fascisme, le franquisme, ces dictatures étaient effrayantes, sans compter le stalinisme et ses goulags qui étaient alors inconnus. L’Europe était en train de mourir. Heureusement, l’Angleterre s’est magnifiquement battue, et les Russes, avec le peuple et l’Armée rouge, ont été héroïques. J’ai décidé que si je m’en sortais, j’irais achever ma formation d’homme avec les primitifs – je partirais le plus loin possible. Et j’ai désigné Thulé, parce que j’étais à la recherche de ce qui me fonde : c’est ma primitivité et une prescience archaïque.

Il me paraissait absurde de ne pas étudier les hommes

LCDR : Et plus concrètement ?

J.M. : J’ai décidé, et ce choix m’a tourné vers le chamanisme sans le savoir, de m’intéresser à la pierre et aux écosystèmes. J’étais étudiant en géographie. Par-delà les grands modèles : marxisme, existentialisme, structuralisme, je sentais qu’il y avait, dans la pensée, une dialectique de l’environnement et une lointaine parenté avec les temps préhistoriques d’hybridation. Par ailleurs, l’homme blanc occidental a construit l’humaine condition à partir de ce qu’il connaît : la France, l’Italie, l’Allemagne, la Grèce ; et cet impérialisme de la pensée a pour conséquence l’ignorance de civilisations immenses et également des minorités. Et les Chinois ? Et l’Inde ? Les cultures africaines ? Et la pensée sauvage ? Qu’est-ce que cet universel que l’on construit à partir du seul et grand Platon ?

LCDR : Votre premier voyage en milieu polaire ?

J.M. : En 1948, Emmanuel de Martonne, grand géographe et physicien, m’a désigné au nom de l’Académie des sciences pour une expédition polaire avec Paul-Émile Victor : il s’agissait d’étudier, avec les plus grands et certains jeunes savants, le glacier du Groenland, en concomitance avec une mission dans les glaces de l’Antarctique en Terre Adélie. L’approche devait être pluridisciplinaire. Cela n’a pas été parfaitement réussi. Il existe, dans les sciences dures, une tendance à exercer une dictature sur les sciences sociales. Et peu à peu, au fil des semaines, toute référence à l’étude des peuples et même à la géomorphologie des parties déglacées et à la vie animale a été exclue du programme de l’expédition. La raison : le programme d’étude des glaces groenlandaises devait être cohérent avec celui des glaces de l’Antarctique – où il n’y a pas d’hommes. J’ai donc décidé de quitter ce grand programme déséquilibré, car il me paraissait absurde de ne pas étudier les hommes. Je suis donc parti à Thulé, seul, en immersion, afin d’étudier et la géographie physique et la géographie humaine.

Août 1951, Jean Malaurie se sépare de ses 11 chiens de traîneau. / Archive de Jean Malaurie
Août 1951, Jean Malaurie se sépare de ses 11 chiens de traîneau. / Archive de Jean Malaurie

LCDR : Vous en avez rapporté une thèse de doctorat d’État : « Thèmes de recherche géomorphologique dans le nord-ouest du Groenland »…

J.M. : Quatorze ans de travail sur les éboulis : ces masses de pierre aux pieds des falaises, qui sont la mémoire de la Terre. Je me suis attaché à une région, la terre d’Inglefield, qui est d’âge ordovicien, c’est-à-dire que les pierres datent des toutes premières mers qui ont recouvert le socle de la Terre : l’Archéen. Ce sont des zones difficiles où un de mes prédécesseurs est mort d’épuisement et de faim. J’étais seul, et les Inuits ont vu en moi un compagnon. Ils m’ont aidé à faire émerger une nature et une prescience primitives, que par l’écriture je vais de manière quasi proustienne davantage découvrir. Et j’ai fait une rencontre avec un puissant chaman qui a changé ma vie : Uutaaq.

LCDR : Racontez-nous.

J.M. : Lors de notre première rencontre, il m’a donné mon surnom : l’homme qui parle avec les pierres et a ajouté : « Sais-tu que dans la pierre, il y a l’esprit et je vais t’aider dans ce dialogue ? » En fait, je recherche l’énergie de la matière. Il me raconte alors qu’il ne dort plus, qu’il va arriver un grand malheur à son peuple. Il veut que je sois leur ami. Dans 12 mois, ce sera l’arrivée de 5 000 soldats américains de l’US Air Force pour construire la base nucléaire de Thulé, à laquelle je me suis aussitôt opposé en son nom et au mien. Les Inuits sont des militants contemplatifs – un peu comme les héros de Samuel Beckett. Dans leurs kayaks et leurs traîneaux solitaires, ils réfléchissent en s’imprégnant de l’air, de la neige, du vent. Ils m’ont appris à méditer intérieurement, dans une voie confucéenne ou shintoïste.

Vladimir : « Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? »
Estragon : « On attend. »
Vladimir : « Oui, mais en attendant ? »
Extrait de En attendant Godot, Samuel Beckett

LCDR : Quelle a été votre aventure russe ?

J.M. : J’ai côtoyé mes amis soviétiques de façon mystérieuse. Après mon élection à la première Chaire polaire de l’histoire de l’Université française en 1957, à la Sorbonne, j’ai reçu des télégrammes de félicitations. L’un des premiers m’est venu du docteur Frolov, directeur de l’Institut des recherches arctiques et antarctiques de l’URSS : « Nous vous invitons tout de suite pour passer un accord », m’a-t-il écrit. Ce que le président de mon université, le célèbre historien Fernand Braudel – je suis à l’époque directeur des études arctiques à l’EHESS, puis au CNRS – a accepté : « Partez, il faut arriver avant les Américains ! La Sibérie est inconnue, je vous donne tout pouvoir. »

LCDR : Et ?

J.M. : J’arrive à Vnoukovo ; j’ai 32 ans, je suis reçu avec beaucoup d’honneur et je m’interroge : Pourquoi moi ? Je ne suis encore qu’un très jeune chercheur. On me rétorque : « Mais vous êtes la France ! » Et pourquoi la France était-elle si importante sur le plan polaire ? En 1957, c’est la Guerre froide : les Américains et les Anglais ne voulaient plus travailler avec les Soviétiques qui, eux, n’étaient pas enclins à travailler avec les Allemands de l’Ouest – et les Chinois amis ne connaissaient pas l’Arctique.

Terre D’Ellesmere (fjord Alexandra). De gauche à droite : Qraqoutsiaq, Jean Malaurie et Kutsikitsoq.
Terre D’Ellesmere (fjord Alexandra). De gauche à droite : Qraqoutsiaq, Jean Malaurie
et Kutsikitsoq.

LCDR : Quels étaient les termes de cet accord qu’ils voulaient vous soumettre ?

J.M. : Ils voulaient créer un Institut arctique franco-soviétique, dont j’aurais été le co-directeur en Sibérie du Nord. Je reste donc un mois à Leningrad, et nous prévoyons un plan quinquennal. Ils me disaient : Faites venir beaucoup de savants, on a besoin de respirer. Un biologiste, un géologue, un géomorphologue, un physicien des particules : nous voulons apprendre. Nous voulons être à l’échelle du monde.

Il y a une fraternité de la recherche indifférente au régime

LCDR : Cet institut n’a finalement pas vu le jour.

J.M. : Le Politburo a fait savoir, alors que j’étais toujours à Leningrad, qu’il y avait une torpille – et elle ne vient pas de chez nous, ont-ils ajouté : « Repartez, nous ne vous lâcherons pas, nous avons du respect pour ce projet, il faut finaliser le programme. Qui empêche à Paris l’accord franco-soviétique ? » C’était la Guerre froide ! Les Russes ont même envoyé en France le numéro 2 de l’Institut arctique russe, le Dr Laktionov, et avec moi, il affirmait : « Nous voulons l’alliance franco-soviétique dans l’Arctique, nous sommes prêts à signer ! » Mais en France, on m’a fait la leçon : on m’a reproché d’être difficile à encadrer, de ne pas avoir assez collaboré avec l’ambassade, et le projet a avorté. C’est aussi souvent l’histoire de la recherche. Il y a la volonté présidentielle et il y a les bureaux, et alors apparaissent les partis. Il y a une fraternité de la recherche indifférente au régime. En repartant, le collègue soviétique m’a lancé : « Ils sont pires que chez nous ! »

LCDR : Mais vous n’avez pas lâché ?

J.M. : J’ai maintenu le lien en tant que directeur du Centre d’études arctiques (CNRS-EHESS) ; et nous avons décidé, au sommet du CNRS et de l’EHESS, d’organiser des congrès communs tous les deux ans. Je suis le seul Occidental à avoir poursuivi à cette époque la coopération avec les Soviétiques !

LCDR : Mais vous êtes resté plus de trente ans sans pouvoir explorer la Tchoukotka, où vivent également des Inuits.

J.M. : C’est exact. Je voulais y hiverner. C’est le berceau inuit, mais l’administration soviétique n’a jamais donné suite à mes demandes répétées chaque année.

J’avais toujours en tête la Tchoukotka

LCDR : Comment y êtes-vous parvenu, finalement ?

J.M. : Le 1er octobre 1987, le discours du président Gorbatchev à Mourmansk a ouvert la Sibérie à la recherche et au développement économique. J’avais toujours en tête la Tchoukotka. Le sénateur Arthur Tchilingarov, éminent spécialiste polaire, est venu à Paris pour me demander de participer au présidium d’un grand congrès souhaité par le président Gorbatchev sur la Sibérie. J’ai accepté, à condition de n’y parler que des peuples du Nord.

LCDR : Et ?

J.M. : Le public réunissait 300 à 400 personnes, dont beaucoup d’Américains, dans la vénérable Académie des sciences de Leningrad : l’enjeu, c’était le pétrole. Ce mélange de politique commerciale et de recherche ne me convenait pas. Avant de délivrer, l’après-midi, mon intervention, j’ai erré dans la ville, hésitant et déboussolé. Je vais et viens – je m’engage sous un porche, je monte un escalier, j’entre dans un appartement dont la porte est ouverte. Sur une table, un thé fumant. Une vieille dame s’approche, s’exclame, tire une révérence : « Vous êtes dans l’appartement où est mort le grand Fiodor Dostoïevski ! » Et elle lui servait toujours le thé, toutes les heures, pour l’esprit du maître.

LCDR : Ce fut le déclic ?

J.M. : Je me suis répété : oui, ce peuple est génial, et je suis retourné au Congrès comme porté par la force de ce visionnaire, où j’ai déclaré : « Mes amis, je viens de rencontrer un des plus grands sages de l’histoire russe. » J’ai même insisté pour qu’il y ait un nouveau congrès très rapidement en présence des autochtones, afin qu’ils donnent leur avis. J’avais l’appui des délégués britanniques et hollandais. Au bout de quelques jours, j’ai été convoqué par le conseiller scientifique de Mikhaïl Gorbatchev, l’académicien Dmitri Likhatchev, immense savant qui avait été déporté aux îles Solovki et que je garde dans mon cœur ; il me félicite de la part du président : « Il faut aller de l’avant. Nous nous sommes trompés en vous empêchant, pendant trente ans, d’aller en lointaine Tchoukotka, berceau des Inuits. Nous aimons les caractères et la perestroïka a besoin d’hommes qui savent dire Niet. Nous vous nommons chef de la première expédition scientifique internationale aux abords du cap Dejnev, face au détroit de Béring. ».

L’Allée des baleines, monument d’esprit chamanique, ignoré jusqu’à son identification, en 1977, par l’archéologue soviétique Sergueï Arutiunov / Archive de Jean Malaurie
L’Allée des baleines, monument d’esprit chamanique, ignoré jusqu’à son identification, en 1977, par l’archéologue soviétique
Crédits : Sergueï Arutiunov / Archive de Jean Malaurie

LCDR : Et vous devenez ainsi le premier Occidental à découvrir l’Allée des baleines.

J.M. : L’Allée des baleines [ensemble monumental au sud de la péninsule tchouktche : y sont disposés un grand nombre de crânes de baleines, selon une science des nombres d’esprit Yi-King, et des mâchoires dressées le long d’une allée de 400 m, d’orientation est-ouest, ndlr] est un miracle de la pensée animiste : c’est un Stonehenge. J’ai même osé l’appeler le Delphes de l’Arctique. Il date du XIVe siècle. C’est peut-être aussi important que Lascaux ! On trouve dans les cimetières des objets funéraires gravés selon une géométrie des signes, avec des triangles équilatéraux, des demi-cercles imbriqués, des droites, qui sont une géométrie de l’espace polysémique, sorte de carte de l’Invisible devant aider l’esprit du mort à rejoindre les limbes.

La mondialisation est un malheur absolu

couverture Les Derniers Rois de Thulé

LCDR : Mais vous, vous luttez contre leur mort.

J.M. : La mondialisation est un malheur absolu. Tous les quinze jours, une langue disparaît avec sa pensée. L’histoire du monde est un dialogue entre les peuples dont les philosophies, parfois de langue orale, sont différentes. C’est la raison même de vivre de Terre Humaine [collection fondée par Jean Malaurie il y a 60 ans, auprès des Éditions Plon, ndlr], où des illettrés sont mis sur le même plan que les esprits les plus distingués, comme Zola ou Claude Lévi-Strauss.

LCDR : Vous êtes le fondateur et le président d’honneur de l’Académie polaire de Saint-Pétersbourg, une école de cadres sibériens. Vous avez déclaré que la Russie avait été « visionnaire » en acceptant d’accueillir cette structure. Pourquoi ?

J.M. : Dans l’Arctique, la Russie a une position exceptionnelle, mais elle n’a pas assez confiance. Des décisions capitales sont en cours au niveau international, concernant le développement pétrolier et gazier de ces grands déserts, ainsi que l’ouverture de routes maritimes dans un océan en voie de déglaciation. La pollution est déjà une terrible menace, alors que le changement climatique va faciliter l’accélération de ce développement qui n’a d’autre loi que le profit. Il serait stupéfiant que les populations ne soient pas consultées. C’est la raison d’être de l’Académie polaire d’État, qui forme des cadres à Saint-Pétersbourg. Les fils et filles de bergers, de chasseurs ou d’anciens fonctionnaires, devenus des cadres et des élites, peuvent aider cette académie à s’affirmer pour que la Sibérie moderne soit conçue selon les règles de la nature. Une vraie écologie humaine.

LCDR : Selon quel principe ?

J.M. : D’abord, décrypter la langue complexe des géométries et de tout leur espace animiste avec ses mythes et ses règles. Pour qu’un peuple se protège lui-même, il faut qu’il connaisse et admire la sagesse de ses aïeuls, puis que les élèves ainsi inspirés éduquent les professeurs, que le maître estime l’élève dans une réciprocité permanente. La culture primitive, pensée sauvage, n’est pas seulement dans les musées, qui sont des tombeaux de la culture, mais aussi dans la tête de ces jeunes qu’il faut aider à se réveiller.

La Russie est fragile. Mais elle a cette dignité d’être une fédération, une union de républiques

LCDR : Comment la Russie peut-elle contribuer à l’éveil de ces peuples ?

J.M. : Tous les peuples traditionnels sont en danger, et ce danger est en eux : c’est l’argent, la corruption, l’alcool, la drogue, puis la désespérance face à une société occidentale très avancée. Conclusion : perte de la langue et assimilation à courte échéance. Voyez l’Alaska… Les Russes ont su, pour l’essentiel, protéger ces peuples de façon miraculeuse là où les États-Unis ont échoué – mais c’est encore très fragile. C’est là où j’admire Vladimir Poutine, la Russie est fragile. Mais elle a cette dignité d’être une fédération, une union de républiques. Qu’est-ce qu’une fédération ? Une addition de pensées. Moscou doit dialoguer avec les différents peuples qui sont à égalité : les Nénètses, les Évènes, les Tchouktches ne font pas partie d’un empire, mais bien d’une fédération ; le défi est de les développer sans les détruire. Et sur ce point, la solution parfaite n’existe pas encore. Les Américains n’ont pas réussi avec leurs réserves indiennes : j’ai eu des fonctions très importantes en Alaska ; j’ai même fondé une université avec des Américains – l’Inupiat University of the Arctic à Barrow, un échec ! Si Moscou poursuit cette nouvelle pédagogie que j’ai évoquée, les Russes seront admirés dans le monde entier.

LCDR : Pourquoi êtes-vous convaincu qu’ils en sont capables ?

J.M. : Parce que le paysan russe et l’intelligentsia sont proches, dans leur âme, de cette réalité de la nature. Pour les Russes, on ne peut pas faire de mal à ces peuples dits « racines » : c’est dans leur conscience et ce devoir est sacré. Le soutien que j’ai reçu des Russes repose sur cette reconnaissance, ce devoir. Même dans les années 1920, on ne savait que faire de ces peuples qui faisaient face à des famines, des problèmes graves. Il a alors été décidé de les transformer lentement, en assurant le maintien de leurs langues, de leurs traditions, de la chasse et de l’élevage. Le système socialiste achetait leurs produits et leur fournissait des écoles adaptées. Bien sûr, tout n’était pas parfait, notamment l’odieuse persécution dont étaient victimes les chamans – que j’ai toujours dénoncée avec mes collègues anthropologues occidentaux. Si cette Sibérie autochtone veut rester un modèle, encore faut-il qu’il y ait une pensée inspirée.

LCDR : Laquelle ?

J.M. : Une identité se prouve ! Il faut que les Russes se convainquent qu’ils ont là un trésor : il y a urgence. La nature est vigilante, et elle se vengera. Le cœur de la Russie, c’est sa Sibérie, sa fortune et son âme.

Jean Malaurie sur la Terre D’Ellesmere (fjord Alexandra). / Archives personnels
Jean Malaurie sur la Terre D’Ellesmere (fjord Alexandra). / Archives personnels

LCDR : Et qu’est-ce qui ne peut plus attendre ? Quels sont vos projets ?

J.M. : Nous avons pris de grandes décisions lors de ma rencontre avec l’ambassadeur Alexandre Orlov, au cours de laquelle m’a été remise la médaille de l’Ordre de l’amitié.

LCDR : Des décisions qui impliquent une coopération franco-russe ?

J.M. : Oui. Nous avons décidé, en présence du nouveau recteur de l’Académie polaire, Valery Mikheev, la création d’un Institut arctique Jean Malaurie au sein de l’Académie – notamment afin de s’assurer que celle-ci ne devienne pas une simple école pour les autochtones, mais un établissement de dimension internationale, en coopérant avec tous les peuples circumpolaires. Dans ses statuts, l’Académie polaire a considéré que la langue française devait être la première langue étrangère obligatoire. Elle doit héberger une vaste bibliothèque franco-russe sur l’Arctique. Il faudrait aussi créer un centre d’exposition sur les expéditions françaises et russes, qui ont commencé sous Henri IV, avec cet explorateur méconnu, le dieppois Jean Sauvage, premier Français qui, en découvrant Arkhangelsk, ouvre la route des mers sibériennes en 1586. Les autorités d’Arkhangelsk, qui ont également une université polaire, m’ont d’ailleurs écrit pour se joindre à ce programme pétersbourgeois. Des recherches communes en archéologie seront également conduites, sous la direction du célèbre archéologue Henry de Lumley, directeur de l’Institut de paléontologie humaine à Paris. Le but : découvrir avec les élèves sibériens, sous l’égide d’un maître de l’archéologie du paléolithique supérieur sud-européen, l’archéologie de grands ensembles méconnus de Sibérie centrale et orientale. De jeunes Sibériens seront envoyés à Lascaux, Chauvet et Tautavel, afin qu’une fraternité de pensée s’établisse. Ils seront aussi accueillis, toujours au titre de leur formation, à la bibliothèque du Muséum national d’histoire naturelle.

LCDR : Le mot de la fin ?

J.M. : On ne comprend pas assez que dans l’histoire du monde, il y a une pensée autre, et qui peut nous sauver, nous. L’Occident est en grand péril, faute d’une vision spirituelle de l’esprit de la matière qu’avaient les primitifs. Avec l’Unesco, dont je suis ambassadeur pour l’Arctique, nous en sommes convaincus, et nous prenons toujours davantage conscience que les appels des peuples traditionnels, en réserve de l’histoire, dans la forêt brésilienne, dans les déserts australiens comme dans l’espace circumpolaire, ont un sens. Ils peuvent être les maîtres d’une écologie humaine à créer d’urgence.

2 commentaires

  1. L’homme est admirable,son action aussi comme sa collection « terres humaines ».Je suis totalement d’accord avec un rapprochement franco-ruse que de Gaulle avait voulu pour faire contre-poids tous azimuts à l’impérialisme anglo-saxon.qui se déchaîne à nouveau avec comme prétexte l’Ukraine.D’accord aussi pour protéger ces peuples sur le principe mais comment faire,telle est la question et dans quel but?Historique , anthropologique,certes,mais culturellement au sens large et vrai du terme c’est-à-dire essentiellement religieuse,philosophique-oui,ils ont une philosophie mais non écrite,orale-politique et économique et c’est là que gît l’extrême difficulté ,le point nodal de cette-ci étant comme toujours la religion et sa servant la philosophie et tout ce qui en découle:morale,esthétique,affectivité-fammille,mariage,parentalité,éducation-l’essentiel en queques mots!Il peut y avoir des réserves matérielles comme chez les amerlocs mais aussi, sous l’aspect du respect,existentielle.Conserver le chamanisme tel quel est une utopie régressive et mortifère alors qu’il faut aller de l’avant sans cracher sur le passé ou imaginer des lendemains radieux comme en occident!La porte est plus qu’étroite et seules des religieux,orthodoxes en l’occurence,peuvent aider à la franchir en gardant les trésors du passé mais en en produisant de nouveaux:nova et vetera!L’Egise catholique quoiqu’en pense Malaurie y est parfois parvenue avec ses missionnaires en Amazonie ou en articque-voit le Père Brulard qui a passé toute sa vie avec ce qu’on appelait les esquimaux!Mais l’Eglise orthodoxe n’est plus missionnaire depuis le schisme d’orient et garde jalousement ses trésors du passé en reusant les nouveaux:c’est admirable mais insuffisant dans un monde bouleversé comme le notre qui déstabilise même l’Eglise catholique plus novatrice-et parfois trop certes.Il me semble que pour oiuvrir la porte étroite sans la fracasser commeles anglo-saxons,le rapprochement entre orthodoxes et catoliques est indispensable et est en bonne voie si l’on en croit le Pape François et divers patriarches orthodoxes comme Kyrill en Russie.Quel rapport avec les peuples autochones?Tous!.

  2. Nous en revenons toujours au même constat : la pensee, meme scientifique, sans le concours d’une spiritualité forte, mène à l’impasse. La force cachée de la Russie tient à ce petit détail : l’âme au travail en Sibérie et ailleurs.

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