Césars 2015 – Yves Saint Laurent : le plus russe des couturiers français à l’honneur

Avec sept nominations pour le Yves Saint Laurent de Jalil Lespert et dix pour le Saint-Laurent de Bertrand Bonello, la 40ème cérémonie des Césars du vendredi 20 février s’annonce comme un vibrant hommage au grand styliste français. Loin des flashs qui se préparent à illuminer le théâtre du Châtelet à Paris, Le Courrier de Russie a rencontré à Moscou Katia Pertsova, auteur du livre Mon Yves Saint Laurent (Мой Ив Сен Лоран), paru en 2011 chez Slovo, qui raconte ses vingt ans de collaboration avec la célèbre maison parisienne.

Katia Pertsova yves saint laurent
Katia Pertsova. Crédits : archives personnelles.

Le Courrier de Russie : Quand avez-vous entendu parler pour la première fois d’Yves Saint-Laurent ?

Katia Pertsova : En 1976. J’avais dix-sept ans, le Bolchoï venait de m’engager comme apprentie costumière. Un jour, j’ai eu la chance de tenir le costume de Maïa Plissetskaïa pour La Rose Malade de Roland Petit. La robe était une création d’Yves Saint-Laurent. Ce que j’ai d’ailleurs appris un peu plus tard – car les noms étrangers n’étaient jamais mentionnés sur les programmes, à cette époque.

LCDR : Comment la jeune soviétique que vous étiez décide de tout quitter pour la France ?

K.P. : À la fin des années soixante-dix, les jeunes gens étaient nombreux à rêver de « passer à l’ouest »… J’ai grandi dans un milieu très attaché à la culture française. J’ai parlé la langue très tôt, et une partie de ma famille avait déjà rejoint la France après la Révolution. Néanmoins, quitter l’Union Soviétique était un choix très  difficile. C’était vraiment comme partir vivre sur une autre planète.

LCDR : Comment avez-vous franchi le pas ?

K.P. : Tout est allé très vite. J’ai rencontré un danseur français, nous nous sommes mariés et j’ai été contrainte de démissionner. Le Bolchoï était la vitrine de l’URSS : il n’était pas question pour eux d’accepter cette situation. Par la suite, j’ai travaillé un temps au Ballet classique de Moscou. J’y ai fait la connaissance de Pierre Lacotte [célèbre danseur et chorégraphe français, ndlr], qui a balayé mes dernières hésitations : et je suis partie à Paris en 1980.

LCDR : Comment intégrez-vous la maison Saint Laurent ?

K.P. : À vrai dire, je ne me voyais pas du tout dans la mode – plutôt dans un théâtre ou à l’opéra…  Mais je devais trouver rapidement un permis de travail, et Jacques Amalric et Nicole Zand [anciens correspondants du journal Le Monde à Moscou, ndlr] m’ont recommandée à Pierre Bergé, qui m’a proposé un stage de styliste chez Saint Laurent.

LCDR : Quelles ont été vos première impressions ?

K.P. : On m’a très vite mise dans l’ambiance, avec des petites phrases du type « Vous êtes russe ? On peut toucher ? » (Rires). Il y avait très peu de Russes à Paris à l’époque, contrairement à aujourd’hui ! Sincèrement, c’était tous les jours la fête. En plus, Yves Saint Laurent est un des premiers à avoir rapproché mode et culture – quelque chose de très important pour moi.

LCDR : Dont la culture russe ?

K.P. : Entre autres. Il aimait beaucoup la Russie. L’été, il faisait trop chaud pour ses « Moujiks » [noms des bouledogues du couturier, ndlr] dans sa villa marocaine du Jardin Marjorelle, alors il s’est fait construire une vraie datcha dans sa propriété de Normandie. Pierre Bergé et lui étaient passionnés de culture russe – de poésie et d’opéra notamment. P. Bergé a d’ailleurs réussi à rendre visite à Lili Brik à Moscou [compagne de Vladimir Maïakovski et soeur d’Elsa Triolet, proche de Pierre Bergé, ndlr] : il rêvait de la rencontrer. Il y a également la fameuse collection Saint Laurent de 1976 : « Opéra Les Ballets russes ». Il disait lui-même que c’était sa plus belle collection, et beaucoup d’observateurs confirment qu’il s’agit de l’apogée de sa carrière. C’était la première fois qu’un défilé de haute couture se déroulait sur un podium en musique ! D’ailleurs, pour moi, les films parus dernièrement ne mettent pas assez en valeur la féerie, le côté très théâtral de cette collection.

LCDR : Justement Yves Saint Laurent occupera une place prépondérante lors de cette cérémonie des Césars 2015, avec les deux films que vous évoquez. En tant qu’ancienne collaboratrice du créateur, y avez-vous reconnu le personnage que vous avez côtoyé ?

K.P. : Oui et non… De manière générale, je regrette qu’on mette sans arrêt l’accent sur ses faiblesses, ses travers. Tout génie a son côté obscur. Mais on ne parle pas assez du travailleur acharné, de l’artiste extraordinaire qu’il était. YSL est une icône du XXème siècle, et je trouve regrettable que son mythe soit souvent associé à quelques dérapages, aussi sulfureux soient-ils. Je ne suis pas certaine que le public y apprenne grand-chose sur la création d’une collection haute couture et la charge de travail que cela représente. N’oublions pas que Saint Laurent a tenu un rythme incroyable pendant quarante ans – soit trente de plus que Christian Dior ! Il lui fallait souvent travailler sur quatre collections par an pour faire vivre la maison.

LCDR : Le Saint Laurent de Bertrand Bonello n’a pas été approuvé par Pierre Bergé. Auquel des deux va votre préférence ?

K.P. : Les rôles masculins sont superbement interprétés dans les deux films. J’ai un faible pour celui de Jalil Lespert, mais je ne suis pas très objective… Et je reconnais que du point de vue artistique, celui de Bonello mérite les excellentes critiques qu’il a reçues. Il faut aussi reconnaître qu’Aymeline Valade n’est pas mal en Betty Catroux… Sans oublier Helmut Berger, l’acteur fétiche de Visconti, que Saint Laurent aimait beaucoup. Mais comme je vous le disais, aucun des deux films ne rend suffisamment, pour moi, l’univers joyeux, féerique et insouciant des fêtes de l’époque. Les gens ne se prenaient vraiment pas au sérieux. Les mannequins Betty Catroux et Loulou de Lafalaise [devenue créatrice de bijoux pour la maison Saint Laurent, ndlr] étaient extraordinaires de joie de vivre et de légèreté. Je crois sincèrement qu’elles ont inspiré plutôt que desservi le talent d’YSL.

LCDR : Qu’avait pensé Pierre Bergé de votre livre ?

K.P. : Je l’ai évidemment consulté avant publication. Et l’idée de montrer aux Russes à quel point Saint Laurent tenait à leur pays et leur culture l’a immédiatement séduit. Toutefois, le livre n’est disponible qu’en russe pour l’instant. Je suis en train de travailler à la version française.

1 commentaire

  1. On s’en fout, même si vos fils de nomenclatura viennent se saouler dans les 5 étoiles occidentaux, ils sont odieux avec le personnel et font honte à la Russie, alors vos envies de luxe on se les met au cum et on chie dessus… Vive le Communisme! et merde aux richards, russes ou autres…

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