Académie polaire de Saint-Pétersbourg : de la francophonie aux Inuits

L’Académie polaire de Saint-Pétersbourg est une des six universités russes à faire partie de l’Agence universitaire de la francophonie : elle compte aujourd’hui 1 690 élèves, venus des quatre coins de Russie et de la CEI – et dont la majorité apprennent le français. Reportage.

Bibliothèque de l’Académie où fi gurent les écrits de Jean Malaurie. Crédit : Nina Fasciaux/LCDR
Bibliothèque de l’Académie où fi gurent les écrits de Jean Malaurie. Crédit : Nina Fasciaux/LCDR

À la question « Pourquoi étudiez-vous ici ?, « Parce que j’aime le français » est une des réponses pour le moins surprenantes que l’on peut entendre en visitant cette école de cadres sibériens située derrière le canal de la Fontanka, à Saint-Pétersbourg.

L’Académie a été créée à Leningrad en 1990, à l’issue de la première expédition franco-soviétique en Tchoukotka, sur recommandation des chercheurs de l’expédition et, notamment, du professeur Jean Malaurie. La femme qui portera le projet comme recteur est, à l’époque, la traductrice du chercheur français lors de l’expédition. Plus tard, en 1997, l’école des cadres devient l’Académie polaire d’État. Sa mission principale est de créer une nouvelle génération de spécialistes hautement qualifiés du Nord, de la Sibérie et d’Extrême-Orient en interaction avec les différents peuples représentés dans ces territoires, afin de contribuer à préserver l’unité du pays, ses cultures nationales et son développement régional. Le fonctionnement de l’Académie est assuré par l’État russe.

68 des différentes ethnies qui peuplent la Russie ainsi que 11 pays d’ex-URSS sont représentés parmi les élèves de l’Académie polaire – dont 40 % retournent dans leur région d’origine après leurs études. Les disciplines enseignées varient en fonction des cursus proposés : philologie, économie, écologie et gestion des ressources naturelles, arts appliqués. Sans surprise, l’Académie met aujourd’hui l’accent sur le cursus préparant les cadres qui géreront demain les ressources arctiques du pays – mais c’est le cursus artistique, le plus récent de l’école, qui attire le plus grand nombre d’autochtones des différentes régions du Nord russe.

Quoi qu’il en soit, tous les élèves de première et deuxième années apprennent le français. Pour les étudiants en philologie, il s’agit de leur première ou de leur deuxième langue, au choix avec l’anglais. Sylvie Boulian est française, elle enseigne sa langue maternelle à l’Académie. Envoyée initialement par l’Institut français en 2002, elle raconte : « Je ne suis pas prête de quitter l’Académie ! C’est une structure à part, avec une âme et une personnalité propres. Il y a ici un esprit particulier, humaniste, hérité de l’explorateur Jean Malaurie : nous lisons régulièrement des extraits de ses livres, et plus particulièrement Terre-Mère, que nous avons traduit [l’ouvrage met en garde contre l’exploitation sauvage de l’Arctique et rend hommage à la population inuit, ndlr]. Nous attachons une grande importance au dialogue entre les cultures. »

Et en effet, tous les ans, au mois d’avril, l’Académie organise un festival des cultures nationales : chaque élève peut faire découvrir aux autres un aspect de sa culture d’origine.

C’est d’ailleurs lors d’un de ces festivals que la doyenne de la faculté de philologie, Tatiana Masitch, a goûté de la baleine pour la première fois. « La Russie est peuplée d’une grande quantité d’ethnies très différentes, mais nous gardons en commun les pelmenis et les mantis [raviolis sibériens, ndlr], plaisante cette dernière, avant de poursuivre : Voilà huit ans que je travaille ici et je n’ai jamais entendu de propos désobligeants à l’égard d’une ethnie ou d’une autre. Vous vous imaginez ? Dans un de mes groupes, sur 12 élèves, 11 nationalités sont représentées ! Et personne ne se moque de personne, tout le monde se respecte. »

Les aspirations des élèves de l’Académie semblent aussi variées que leurs origines : « Je veux être interprète », affirme Olga, affiliée à la faculté de philologie ; « Je veux tracer des itinéraires d’Europe vers l’Asie via la route du Grand Nord », lance Andreï, étudiant en écologie ; « Je veux voyager en attendant de trouver l’inspiration – l’air du Nord est plus pur » ; hasarde Eugène, qui étudie l’économie, tandis que sa camarade Sofia, plus déterminée, annonce vouloir « devenir députée ».

Ces jeunes, très différents, ont pourtant pour la plupart répondu à L’Appel du Nord – autre célèbre ouvrage de l’explorateur Malaurie. Tous les instituts de recherche liés au Grand Nord se trouvent d’ailleurs à Saint-Pétersbourg, comme l’explique Andreï : « De la géomorphologie à l’étude des poissons, c’est ici que ça se passe ! »

L’appel du Nord, oui, mais lequel ? Le discours de la future députée est déjà bien rôdé : « Je pense que l’avenir de notre pays est dans le Nord, il y a là-bas énormément de ressources naturelles que nous pouvons utiliser. Comment les extraire sans endommager l’équilibre écologique ? Il faut créer de nouveaux systèmes d’extraction de gaz et de pétrole – le Nord est inépuisable, par rapport à ce que possède l’Oural ! ».

Soit. Mais comment préserver dans le même temps la culture des peuples autochtones ? Le débat fait rage parmi les étudiants :

« C’est impossible », dit l’un ; « C’est à eux de nous le dire », lance un autre. C’est Eugène, le voyageur, qui tranche : « Pour sauver leur culture, il faut préserver leur langue – si elle meurt, la culture meurt avec elle. »

La professeur de français explique leurs tâtonnements sur cette question pourtant au cœur de la pédagogie en vigueur à l’Académie polaire par leur jeunesse d’une part, et la complexité des idées de Malaurie, de l’autre. « Si un jeune commence à comprendre que notre terre, c’est notre mère, et qu’il se porte bénévole pour en prendre soin, c’est déjà bien », assure-t-elle. C’est ce que fait Andreï, un autre étudiant : il participe au nettoyage du golfe de Finlande avec un groupe de volontaires de Saint-Pétersbourg., se félicite le jeune homme.

Tatiana Masitch recentre aussitôt le débat sur le sort des autochtones : « Vous vous rappelez, l’année dernière, une réalisatrice est venue projeter son film, qui relatait le quotidien des peuples du Nord ? » On y voit notamment un enfant porter de l’eau par une température glaciale, manger du poisson cru… L’enseignante se souvient : « Il y avait dans la salle une étudiante de la même ethnie que le petit garçon du film. Et elle a eu les larmes aux yeux. Pourquoi ? Elle avait tout ici, à l’Académie : le chauffage, l’eau, l’électricité, une nourriture variée. Mais elle voulait rentrer chez elle. Chacun dans sa sphère : les philologues, les écologistes et les économistes ne doivent pas s’imposer aux autochtones mais coexister avec eux. Réfléchir ensemble à l’avenir – notre avenir commun. »

La philologue explique ainsi qu’une partie de l’enseignement de sa chaire consiste à comparer les différents éléments qui composent les langues : « Les étudiants essaient de trouver des points communs entre la langue touvine, par exemple, et le français. On traduit des contes de l’Altaï vers le russe et le français. Cela permet de comprendre l’autre. »

Qu’évoque finalement le nom de Jean Malaurie, pour ces jeunes ? Silence gêné…

« C’est un explorateur polaire ? » tente l’un d’eux.

Le connaissent-ils personnellement ? Ils hochent la tête : ils l’ont vu par vidéo-conférence.

« Jean Malaurie, c’est un grand humaniste. Un homme qui a consacré toute sa vie à ces peuples que vous voyez, là, sur les photos accrochées au mur. C’est un scientifique, un littéraire, un artiste. Il nous a beaucoup donné en créant l’Académie, il nous a mis au monde. C’est un peu notre père à tous. Pour nous, Malaurie est l’Académie », raconte Tatiana Masitch, émue. Les étudiants acquiescent, conscients que leur formation n’est pas encore achevée.

Jusqu’en 2008, davantage d’étudiants apprenaient le français à l’Académie car le gouvernement français invitait les élèves (de 10 à 20 chaque année) à effectuer un stage d’un mois en France. Mais ce n’est plus le cas aujourd’hui.

En 2013, le département d’études françaises de l’Académie a organisé un stage de deux semaines pour 20 étudiants à Perpignan. Une discussion est en cours avec l’Université de Versailles-Saint Quentin en Yvelines pour que des étudiants français suivent à Saint-Pétersbourg le cursus d’études arctiques. Cinq élèves y ont déjà été envoyés et le rectorat de l’Académie souhaiterait systématiser ces échanges, à raison de cinq élèves et cinq professeurs par an de chaque côté.

Dans le cadre de la célébration des 25 ans de l’expédition franco-russe menée par Jean Malaurie en Tchoukotka, l’Académie projette de renouveler l’expérience, avec une deuxième expédition franco-russe.

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