Énergie et nucléaire : comment réagit le marché russe à la crise et aux sanctions ?

L’année qui vient de s’achever a été difficile pour l’économie russe : sanctions occidentales, effondrement du rouble et tensions géopolitiques se sont ressentis sur les résultats financiers de la majorité des entreprises, les obligeant à revoir à la baisse leurs projets de développement. Le secteur énergétique et l’industrie nucléaire sont peut-être les seuls domaines de l’économie russe à l’abri des tempêtes extérieures. Leurs principaux représentants n’ont en tout cas pas l’intention de renoncer aux objectifs qu’ils s’étaient fixés.

Rosatom
Centrale nucléaire de Rostov. Crédits : Wikimédia

Le secteur nucléaire

L’entreprise publique Rosatom ne figure pas sur la liste noire occidentale, et aucune limitation n’a été imposée sur ses contrats internationaux. Elle a donc poursuivi intensivement ses activités sur les marchés étrangers. Selon Leonid Goussev, expert du centre analytique de l’Institut d’État des relations internationales de Moscou (MGIMO), la coopération internationale dans le domaine du nucléaire, étant donné la complexité et la durée des projets qui y sont réalisés, est moins exposée aux tensions politiques actuelles.

« Même avec l’Ukraine, nous avons signé pour 2015 un avenant au contrat de livraison de combustible nucléaire dans les mêmes volumes que l’an dernier », commente une source chez Rosatom. L’année dernière, toutes les livraisons prévues à destination de l’Ukraine ont été effectuées et, fait remarquer cette même source, « l’Ukraine s’est acquittée des paiements dans leur totalité, et sans retard ». Si le montant du contrat pour 2015 n’a pas été divulgué, l’agence nationale ukrainienne de statistique publie chaque année les volumes d’importation de combustible nucléaire. Selon ces chiffres, en 2015, Kiev doit payer à Rosatom environ 600 millions de dollars.

La géopolitique n’a pas non plus eu d’impact sur les relations entre Rosatom et ses partenaires européens, asiatiques et proche-orientaux. L’entreprise publique russe a reçu des commandes de construction de centrales nucléaires en Iran, en Hongrie et en Finlande. Ce dernier projet comporte toutefois son lot de difficultés, en raison de la pression exercée par l’Union européenne sur le parlement finlandais. Une construction de centrale nucléaire est également projetée en Turquie, pour laquelle une étape importante a d’ailleurs déjà été franchie : le site a été évalué positivement en termes d’impact environnemental. La Russie a signé un contrat de livraison de combustible nucléaire jusqu’en 2021 avec la Slovaquie, pour un montant de 600 millions de dollars. Rosatom en outre élargit ses débouchés en livrant du combustible pour les réacteurs de recherche européens. L’entreprise a même assuré une première fourniture expérimentale de combustible à une centrale suédoise. Il s’agit d’un contrat de la plus grande importance pour les atomistes russes, car il laisse espérer de futures livraisons de combustible à d’autres centrales étrangères dotées de technologies non russes.

En 2014, le paquet de contrats internationaux de Rosatom pour les dix prochaines années a dépassé les 100 milliards de dollars, contre 73 milliards en 2013, allant au-delà des chiffres prévus. Les contrats avec l’étranger permettent à la corporation russe de se développer malgré l’actuelle baisse de la demande intérieure.

Pour autant, l’entreprise d’État ne compte pas renoncer à ses projets déjà prévus sur le marché intérieur. En 2014, une commande publique de défense a été exécutée dans son intégralité, le réacteur de la centrale de Beloïarsk a été modernisé et deux blocs de la centrale thermique Ioujnoouralski-2, au sud de l’Oural, ont été lancés. Le 25 décembre, le troisième bloc de la centrale nucléaire de Rostov a été mis en service. Autre étape importante : la création d’AtomEnergoSbyt, une société de vente d’énergie nucléaire qui permet à Rosatom de fournir de l’électricité directement au consommateur final.

Concernant l’optimisation de ses activités, l’entreprise publique a dégagé 5 milliards de roubles (environ 64 millions d’euros) en 2014 grâce à la vente d’actifs non-stratégiques. Afin d’augmenter son rendement, Rosatom prévoit en outre de diminuer le coût de revient de sa production de 30 % au cours des trois prochaines années, d’installer sa production de façon plus compacte à Moscou et en régions, ainsi que de fusionner ses instituts de recherches et d’étude de projets.

Le secteur pétrogazier

Coup d'envoi de la construction du gazoduc "Force de Sibérie" en Extrême-Orient le 1er septembre 2014. Crédits : Gazprom
Coup d’envoi de la construction du gazoduc « Force de Sibérie » en Extrême-Orient le 1er septembre 2014. Crédits : Gazprom

Les sanctions ont directement touché, en revanche, le secteur pétrolier russe. Le 1er août 2014 a marqué l’entrée en vigueur des limitations sur l’export d’équipements destinés aux projets en Arctique, en eaux profondes et à ceux liés au gaz de schiste. Le 12 septembre, Bruxelles a élargi l’embargo aux exportations de services pétroliers spécialisés. Outre les sanctions générales sur les sociétés pétrolières, des restrictions financières ciblées ont été introduites : en septembre, l’UE a interdit à ses ressortissants d’octroyer des crédits à Rosneft, Gazprom Neft et Transneft.

L’entreprise d’État Gazprom, qui contrôle Gazprom Neft, n’est pas visée par les sanctions, bien que cette éventualité soit actuellement débattue, dans le cas où elle réduirait ses livraisons de gaz vers l’Ukraine, la Géorgie, la Moldavie et les pays de l’OTAN. Néanmoins, l’état d’esprit général en Occident a eu un impact sur les projets de Gazprom. La Russie a ainsi annoncé l’interruption de l’un des projets énergétiques les plus ambitieux et les plus complexes de ce siècle : la construction du gazoduc South Stream en mer Noire, qui aurait dû permettre de livrer aux pays du sud et du centre de l’Europe 67 milliards de mètres cubes de combustible par an.

Le géant gazier s’est redirigé vers d’autres marchés. Comme l’affirme son président, Alexeï Miller, les investissements russes dans la construction du South Stream n’auront pas été vains : les infrastructures déjà en place serviront pour la construction d’un nouvel itinéraire gazier vers la Turquie. Par ailleurs, Gazprom a signé en mai un contrat avec la société pétrolière chinoise CNPC, pour lui livrer, à partir de 2019, 38 milliards de mètres cubes de gaz chaque année pendant 30 ans. À cet effet, l’entreprise russe a entamé la construction de « Force de Sibérie », un gazoduc partant de l’immense gisement de Tchaïanda, en Yakoutie.

Rosneft, la première compagnie pétrolière de Russie, a également dû revoir ses plans, et notamment suspendre le projet de mise en valeur de l’Arctique russe et d’exploitation des gisements en mer Noire développé avec le groupe américain ExxonMobil. Cependant, le géant russe intensifie sa coopération avec des partenaires autres que les États-Unis et l’UE.

Il y a quelques semaines, Rosneft et le conglomérat indien Essar ont ainsi conclu un contrat préliminaire de fourniture de pétrole pour les 10 prochaines années. L’entreprise mène également des négociations avec d’autres partenaires indiens : ONGC et Reliance. Aux dires d’Igor Setchine, président de Rosneft, les sociétés RusHydro, spécialisée dans les centrales hydroélectriques, et Inter RAO, productrice d’électricité, ont l’intention de participer à des projets sur le territoire indien. Enfin, Rosneft et Gazprom préparent, conjointement avec des sociétés indiennes, des projets de mise en valeur du plateau continental arctique et d’élargissement des livraisons de gaz naturel liquéfié.

Le géant pétrolier russe a également réussi à contourner l’interdiction d’exporter en Russie des technologies et équipements européens et américains de pointe. À la fin de l’été, Rosneft a acquis une participation dans la société pétrolière suisse Weatherford et dans la norvégienne North Atlantic Drilling. Les experts en ont conclu que Rosneft avait décidé de se prémunir contre les sanctions à venir. En outre, la Federal Trade Commission américaine a autorisé en juin la corporation russe à acheter la multinationale financière Morgan Stanley.

Rosneft ne compte pas non plus revoir ses plans en matière d’extraction pétrolière : en vertu de la stratégie qu’elle a récemment adoptée, d’ici 2030, l’entreprise favorisera l’extraction dans les régions d’activité traditionnelles (Sibérie occidentale, Extrême-Orient et Volga-Oural) et lancera une série de nouveaux projets en Sibérie orientale. Le secteur ne renonce pas plus à la construction et à la modernisation de sites pétroliers. En décembre, Rosneft et Transneft se sont entendues sur la construction commune d’un pipeline reliant l’oléoduc Sibérie orientale – océan Pacifique à la raffinerie de pétrole de Komsomolsk-sur-Amour. Le projet de reconstruction du chantier naval Zvezda, en Extrême-Orient, continue également de se développer, bien qu’il puisse être retardé.

Rosneft réalisera totalement son programme d’investissements en dépit des sanctions : « L’entreprise dispose d’une structure relativement souple et d’une marge de sécurité suffisantes pour réaliser ses projets propres », ont assuré les représentants du groupe. On sait par ailleurs qu’en émettant des obligations, Rosneft a attiré un montant record de 625 milliards de roubles (environ 8 milliards d’euros) pour ses projets en Russie. D’après le quotidien Kommersant, ce sont les principales banques d’État qui ont acheté ces titres. Kommersant souligne que l’extraction, tout comme le raffinage, nécessitent des investissements importants, et que Rosneft pourrait ainsi avoir besoin de ressources considérables.

 Le secteur énergétique

Nord Stream, dans la baie de Portovaïa. Crédits : Gazprom
Nord Stream, dans la baie de Portovaïa. Crédits : Gazprom

Dans le même temps, même les filiales des sociétés énergétiques européennes n’abandonnent pas leurs intérêts en Russie malgré les sanctions occidentales. Citant un représentant du consortium énergétique allemand E.ON, l’agence TASS note que les Allemands ne se détournent pas du monde des affaires russe. E.ON est présent en Russie via E.ON Russie (anciennement OGK-4), dont plus de 80 % des actions appartiennent au consortium. C’est également un des partenaires de Gazprom dans le projet de gazoduc Nord Stream, avec une participation de 15,5 % dans la coentreprise Nord Stream AG. « Nos investissements en Russie doivent être envisagés sur le long terme, ils ne dépendent pas de facteurs temporaires ni des fluctuations monétaires », a commenté le représentant du groupe allemand.

La détérioration de la situation économique a pourtant eu un certain impact sur l’entreprise. Aux dires de Maxime Chirokov, président d’E.ON Russie, la société a actuellement « de très nombreux projets » mais « certains pâtissent » de la conjoncture économique. L’entreprise a notamment échoué à conclure deux contrats d’investissement majeurs en 2014. Toutefois, précise M. Chirokov, ces contrats seront probablement signés cette année.

E.ON Russie prévoyait en décembre un bénéfice net annuel de 15 milliards de roubles (190 millions d’euros) et un bénéfice brut de 25 milliards (320 millions d’euros). Le même mois, le groupe annonçait une réorganisation interne prochaine. Nullement liée, pourtant, à l’état de l’économie russe : la société-mère sera restructurée au vu des changements qui s’opèrent sur les marchés énergétiques internationaux.

Le consortium va en effet se concentrer sur les énergies renouvelables, les réseaux de distribution et les solutions pour les clients, tandis que la production traditionnelle, les opérations sur le marché énergétique mondial ainsi que l’exploration et l’extraction des ressources seront désormais du ressort d’une nouvelle société, autonome, qui sera contrôlée en grande partie par les actionnaires d’E.ON.

Les actifs russes d’E.ON – l’entreprise E.ON Russie, 15,5 % dans le projet Nord Stream et 25 % dans le gisement Ioujno-Rousskoïe – seront aussi transférés à cette nouvelle société.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *